CHAPITRE n
Un fîls plsiD d'espérance.
Edouard avaitatteintsavingtièmcannée.
Extérieurement c'était un jeune homme
accompli : sa physionomie exprimait la douceur et la franchise. Joignant à une excellente mémoire un désir insatiable d'apprendre, il avait acquis les plus profondes connaissances dans l'histoire naturelle aussi bien que aans l'histoire des hommes; versé dans le Cidcul , il avait aussi une très-belle main. 11 connaissait paifaitement sa langue, et déjà il avait été initié avec succèsaux principes élémentaires de la langue française , dont il avait joint l'étude à ses autres occupations.
iln'étaitpas moins avancé dans les connaissances exigées d'un forestier , il en avait reçu les leçons dans l'intérieur de sa famille ; son père lui avait servi de maître , et il l'accompagnait à la chasse pour laquelle il témoignait autant de goût que d'adresse.
Il était également adroit à manier le rabot et la scie ; c'était lui qui réparait les meubles de la maison ; et souvent même des ameublements neufs , sortis de sa main, paraient la demeure du forestier.
Il savait travailler au tour, tresser des corbeilles et tisser des filets.
Ces bonnes qualités, quelque estimables qu'elles fussent, étaient encore relevées par son beureux caractère. Autant il jugeait sainement, autant il émettait son opinion avec aisance et liberté , mais souvent cette franchise même lui attirait bien des désagréments, bien des ennemis.
Ennemi déclaré de toute injustice, de tout détour , haïssant la dissimulation et l'hypocrisie, il marchait droit au but, et ne craignait pas de s'attaquer à de pluo puis-
— lOl — sants que lui , quand l'amour de la vérité semblait l'exiger. Cependant quand on rotfensait , il savait souffrir avec patience quoiqu'il ressentit vivement l'injure qui lui était faite; mais quand il s'agissait de défendre l'innocence opprimée, de repousser l'arbitraire , oh ! alors il prenait feu , et souvent daîjs son zèle il était emporté au delà des bornes de la modération et oubliait le respect qu'il devait même à ceux dont il dépendait.
« Notre Edouard , dit un jour Wild à sa femme, ne manquera pas de faire son chemin; il est bien pauvre, il est vrai, mais il est riche en bonnes qualités; l'esprit n^lui manque pas, et il a un excellent cœur. 11 est un peu trop vif, mais le commerce du monde refroidira l'impétuosité
de son caractère, et il finira par se faire aimer. Des jeunes gens de sa trempe ne peuvent manquer de réussir, ils sont également propres à toute sorte d'emplois. 11 faut que j'aille voir notre cousin le garde- forestier Setinbach^, et lui recommander Edouard. Il me donnera sans doute quelque bon conseil , et il me dira mieux que tout autre ce que je puis faire pour mon fils; peut-être même pourra-t-il le seconder* de son crédit et le produire dans le monde.
— Tu feras bien , répondit Anna (ainsi s'appelait l'épouse du forestier) ; oui, va au plus tôt le trouver; Edouard mérite qu'on s'occupe de son avenir, quoique, notre Elise mérite bien aussi quelque intérêt. — Tu as raison; Élise , pour son âge, qui,
si je ne me trompe, est de dix-sept ans, est très-instruite ; seulement j'aimerais lui voir un peu plus d'activité. — Et es-tu content de Jérôme? vois son zèle et la bonne volonté avec laquelle il s'acquitte de ses moindres devoirs. — Cela est encore vrai, et je ne doute pas qu'il ne réussisse aussi ; mais il sera toujours bien loin de son frère; Je crois qu'il deviendra un bon et brave artisan. N'est-ce pas là aussi ta pensée ?
— Oui , mais il ne sera jamais qu'un maître sellier , comme l'étaient mon père et mon frère.
— C'est ce que l'avenir seul nous dévoilera. Pourvu que nous fassions de notre côté ce qui dépend de nous pour assurer le bonheur de nos enfants , nous abandon-
nerons l'avenir aux soins de celui qui jusqu'à ce jour a veillé si paternellement sur nous et sur nos enfants. »
Ainsi parlaient les heureux époux quplques jours avant la lin de l'année.