CHAPITRE m
Lspreiiîrjourderan.
Le premier jour de l'an arriva. Wild réunit sa famille autour de lui et fit avec elle la prière du matin. Cette époque avait pour lui un intérêt particulier, et il savait la rendre intéressante à tous. « Mes enfants , leur dit-il, l'année que nous venons de commencer est encore couverte d'un voile impénétrable et qui dérobe peut-
être à nos yeux bien des événements heureux ou désagréables , tant au dehors de notre famille que dans notre intérieur. Mais que notre contiance en la Providence soit toujours aussi entière, aussi filiale. Rappelons-nous toujours que noire Père qui est dans les cieux veille sur nous , et que tout ce qu'il ordonnera sera pour notre bien, si toutefois nous recevons ses faveurs et ses épreuves comme un chrétien doit les recevoir , et que nous ne nous attirions pas ses rigueurs par nos infidélités. Prenons donc aujourd'hui en communia résolution ferme de ne rien faire qui puisse ébranler notre confiance en la bonté divine, en nous privant du témoignage d'une conscience pure, première condition de cette vertu que je ne cesse de vous recommander. »
Anna s'approcha de son mari qui lui tendait la main , et, d'une voix émue, elle lui souhaita une année pleine de bonheur; aprè s elle vinrent les enfants qui exprimèrent les mêmes vœux à leurs parents, et les assurèrent de leur disposition à mériter toujours leur affection par leurs efforts et leur tendresse.
Au même moment le son des cloches , porté sur l'aile rapide des vents , appelait les chrétiens à l'église pour y remercier Dieu des bienfaits de l'année qui venait de s'écouler et lui demander ses grâces pour celle qui avait déjà commencé. Wild s'y rendit aussitôt avec sa famille , car c'était toujours avec empressement qu'il visitait ce temple antique qui depuis vingt ans avait été le confident de ses peines et de ses joies.
Après l'office , la famille retourna chez elle ; mais à peine s'élait-elle rassemblée autour du foyer, qu'un étranger entra dans l'appartement. Il se disait valet de chambre du comte de W*** qui venait d'arriver ce même jour à Erlenbusch et désirait parler au forestier.
Wild fut surpris de cette nouvelle , car il n'avait pas encore été informé de l'arrivée prochaine de son maître ; cependant il répondit à l'envoyé qu'il ne tarderait pas à le suivre ; et, quelques minutes après , il se mit en route pour le château.
Le comte de W*** était absent depuis trois ans, et revenait d'un long voyage qu'il avait fait en Italie, en France et en Angleterre. Il reçut le forestier avec une franche cordialité, car il tenait beaucoup
à lui, et lui demanda des nouvelles de sa famille.
S'étant entretenu quelque temps d'objets relatifs aux fonctions qu'exerçait le forestier, le comte fit part à Wild d'un voyage que des affaires pressantes de famille l'obligeaient de faire en Russie dans quatre semaines. « Si je vous en parle dès à présent, ajouta-t-il , c'est que j'ai besoin d'un cbasseurpour remplacer celui que je viens de congédier, et il me faut un homme sur lequel je puisse compter. J'ai jeté les yeux sur votre fils Edouard , et je crois que je ne pourrai point trouver de meilleur compagnon de voyage que lui , d'après la bonne idée que vous m'avez toujours donnée de lui. Je vous le demande donc pour le prendre avec moi et j'aurai soin d'assu-
rerson bonheur. Eh bien ! cjue dites-vous de ma proposition ? »
Le forestier répondit : « J'en parlerai à ma famille, M. le comte , et je vous dirai ensuite ce qui aura été résolu; car je ne voudrais point prendre d'engagement sans le consentement de ma femme. Je ne me refuse point aux offres généreuses que vous me faites , et je suis sûr qu'elles plairont à mon fils , mais il faut qu'Anna aussi y consente. — Eh bien ! continua le comte , retournez chez vous , j'attendrai votre décision. »
Wild retourna chez lui à la hâte et fit part à sa famille de la proposition de son maître. Cette nouvelle les surprit et les affligea tous ; Edouard seul n'en parut point affecté. « Mes bons parents, dit-il, si vous
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m'accordez votre consentemeot , j'accepterai avec plaisir les offres da comte , et je le suivrai , quoiqu'il m'en coûte bien de vous quitter; mais il faudra toujours que nous nous séparions , et qu'après les bons soins que j'ai reçus de vous , je commence à voler de mes propres ailes. D'ailleurs je vous reverrai toujours ; car je n'entre point au service d'un maître étranger; mon maitre sera toujours le vôtre, et après ce voyage qui ne peut être de très- longue durée , je serai de nouveau au milieu de vous. »
Après une longue délibération pendant et après le dîner, la famille Wild consentit enfin à accéder aux désirs du comte. Anna se rendit la dernière ; il en coûtait trop à son cœur de mère de se séparer de son fils.
Le mi-nic jour AVild présenta son 61s au comte de \V*** qui en parut très-satisfait , et quelques minutes après, tout était réglé pour le voyage. « Pour ton trousseau , ajouta le comte en s'adressant à Edouard , je m'en charge ; et je le dirai moi-même demain à ta mère. »
Le lendemain matin , par une neige épaisse et un froid très-vif, le comte se rendit à la demeure de Wild, pour remercier la mère du consentement qu'elle avait donné au départ de son fils, et lui promettre qu'il ferait tout son possible pour assurer à Edouard une position indépendante et heureuse. En la quittant il lui glissa dans la main un rouleau d'écus pour le trousseau , et lui réitéra ses remercîments.
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