‹ La petite mendianteChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les suites d'un mallieureux préjuge.

Comme des affaires pressantes appelaient le comte dans la capitale de la Pologne, il voulut faire d'abord route par ce pays. Jl s'arrêta pendant quelques semaines à Varsovie , et là Edouard put se convaincre de l'utilité qu'il y avait à connaître plusieurs langues. Comme il avait appris un peu dans le temps les langues du Nord , il ne fut pas longtemps à pouvoir se faire com-

prendre des Polonais ; comme aussi plus tard il parla assez facilement la langue russe.

Arrivé à Saint-Pétei'sbourg , où se tenait alors la cour de l'empereur de Russie , le comte voulut y séjourner quelque temps , mais ses affaires ne le lui permirent pas, et il fut obligé de quitter cette capitale pour se rendre à Nowogorod. Dans cette ville une discussion peu sérieuse en ellemême s'éleva un jour entre lui et un colonel russe ; mais comme le caractère fougueux du comte ne lui permettait pas de se tenir dans les bornes de la modération , cette discussion dégénéra en dispute et bientôt on passa des paroles à des provocations.

Le malheureux préjugé du point d'honneur que nous ont légué les peuples barbares du Nord , et qui encore aujourd'hui

fait tant de victimes , poussa les deux adversaires à un combat à outrance , et le comte fut blessé mortellement.

Edouard ne quitta plus son maître, il le soigna comme son propre père pendant toute la durée de sa maladie , qui ne fut pas longue mais douloureuse, et lorsque le comte eut rendu l'àme , il lui ferma les yeux et lui fît rendre les derniers devoirs.

Il se trouvait maintenant seul , au milieu d'une terre étrangère , sans ressources et sans appui ; et cependant il était moins sensible à sa position critique qu'à la perte de son maitre , auquel il s'était attaché de cœur et d'àme. Le démon de la vengeance s'empara de son âme , et comme si ce n'était pas assez d'un meurtre , il devait s'en commettre encore un autre. Tant il est vrai de dire que ce funeste préjugé du point d'honneur entraîne toujours

après lui les plus terribles cons 'quenees, et qu'après une mort donnée, comme on dit, d'après les règles de l'honneur , il suit souvent d'autres crimes que tout le monde s'accorde ensuite à qualifier de meurtres.

Edouard voulait venger la mort de son maître , et , sourd à la voix de sa conscience, aux anaihèmes de l'Église , oubliant ce qu'il devait à son Dieu , à ses parents , à lui-même, la pensée du meurtre germa dans son cœur, et il n'attendait plus qu'une occasion favorable pour le consommer:

il n'attendit pas longtemps. Un jour que le colonel devait traverser un chemin écarté, il alla se cacher derrière un buisson, et , au moment où l'officier passait tranquillement , il lui lira un coup de fusil qui rétendit mort sur la place.

Mais Dieu , qui ne laisse pas le crime

impuni, permit que le coupable fût découvert ; Edouard fut pris et mis aux fers. L'exaltation d'esprit dans laquelle il se trouvait ne lui permettait pas encore de reconnaître sa faute , et il s'abandonna aux invectives les plus amères contre le gouvernement. Ses paroles inconsidérées ne firent qu'aggraver son sort. 11 fut pendant la nuit tiré de sa prison et jeté dans une charœtte avec un autre prisonnier ; là il apprit qu'il ne s'agissait de rien moins que de le conduire en Sibérie,

Cette nouvelle parut rendre au malheureux son entière connaissance. Il ou\rit les yeux sur Ténormité du crime dont il venait de souiller son âme et il reconnut la justice du châtiment qui le frappait. Alors il se rappela les belles leçons qu'il avait reçues dans sa jeunesse , l'espoir qu'il avait donné à ses parents , et les bonnes résolu-

lions qu'il avait lui-même prises tant de fois de ne rien faire qui pût déplaire à Dieu. Et aujourd'hui il se voyait déchu de son innocence, criminel devant Dieu et coupable envers la société.

Mais , loin de se décourager , Edouard ne pensa plus qu'à expier son crime par la pénitence , et il ne crut pouvoir offrir à Dieu un sacrifice d'expiation plus agréable que celui du châtiment que lui infligeait la société. Enfoncé dans un coin de la voiture , et la figure cachée dans ses mains, il s'adressa à Dieu dans la plénitude de son cœur , et il sollicita son pardon : '< Mon Dieu , disait-il , vous me voyez ici devant vous, criminel et malheureux ; oh ! ne me rejetez pas de devant votre face , et ne détournez pas de moi vos regards. Je vous ai offensé, ô mon Dieu; j'ai oublié votre loi pour assouvir

une honteuse vengeance , mais voqs avez promis de faire miséricorde à celui qui s'adresserait à vous avec un cœur humble et pénitent. Je vous offre dès à présent toutes les peines que votre justice m'enverra , et je vous demande la grâce de les supporter avec résignation et avec patience. 0 mon Sauveur, je vous recommande mes pauvres parents ; cachez-leur mon crime , afin qu'ils ne meurent point de douleur d'avoir donné le jour à un lâche assassin. S'ils doivent ignorer mon sort , qu'ils ignorent aussi la cause qui me l'a attiré, et qu'ils continuent toujours à avoir en vous cette confiance inaltérable qui seule peut faire leur bonheur. »

Dieu écouta la prière de l'humble pénilenl. Edouard se sentit soulagé , et ses larmes, qui continuaient de couler, étaient

devenues douces, d'amères qu'elles avaient été. Il éprouvait par lui-même la vérité de ce qu'il avait souvent entendu dire à ses parents , que l'homme qui avait été d'abord imbu de principes salutaires, pouvait bien s'en écarter momentanément, mais que tôt ou tard il rentrait sous leur empire.

Après que son esprit se fut ainsi tranquillisé , et qu'il crut avoir satisfait à son devoir envers Dieu, il voulut lier conversation avec son compagnon, qui , ainsi que lui , était conduit en Sibérie, et qui avait mérité l'exil pour des infidélités majeures dans l'exercice de ses fonctions ; mais il fut obligé d'y renoncer, en entendant les imprécations du prisonnier qui ne voulait recevoir aucune consolation.

La patience et les manières douces d'Edouard ne tardèrent pas à lui mériter les

attentions les plus bienveillantes de ses gardes, et il put ainsi faire d'une manière moins désagréable le long voyage de la Sibérie.

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