‹ La petite mendianteChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'eîilé.

Après six semaines d'une marche non interrompue , les exilés arrivèrent à Tobolsk et furent présentés au gouverneur le prince de X*^*. Edouard apprit alors que son exil ne finirait qu'avec la vie. Cette nouvelle le frappa tellement , qu'il fut obligé de s'appuyer contre une colonne pour ne point tomber, et qu'il lui fut imonssible d'abord de répondre aux questions du gouverneur.

Le même jour il fut conduit à une

petite maison à quelque distance de la ville , où se trouvaient déjà trois exilés , dont deux étaient nés Russes , et le troisième était un étranger d'un âge assez avancé. Edouard eut bientôt fait connaissance avec ses hôtes ; ses manières leur plurent, et ils le prirent en affection.

A l'aide de quelques outils , bien imparfaits sans doute, Edouard se fabriqua une table, une chaise et quelques autres petits meubles utiles . et fit même quelques réparations au bâtiment. Ouelques jours après, il sortit pour aller à la chasse , condamné, comme les autres exilés, à abattre une quantité déterminée de gibier dont les fourrures revenaient au gouvernement.

Son premier essai fut couronné d'un plein succès; car, c ^mme nous l'avons dit plus haut, il était excellent chasseur;

il livra plusieurs pièces au delà du nombre exigé, et il y joignit même un rapport très-détail!é des espèces et des genres des animaux qu'il venait d'abattre.

Le gouverneur en fut aussitôt informé , et il résolut de faire une attention particulière au jeune chasseur qui s'était si bien distingué.

Edouard, toujours fidèle à la résolution généreuse qu'il a sait prise d'offrir toutes ses peines à la justice divine, à laquelle il devait satisfaire, continua avec le même zèle à s'acquitter des devoirs les plus pénibles qui lui étaient imposés. Toujours le premier à l'ouvrage , il parcourait les plaines et les forêts couvertes de neige avec une ardeur égale à celle qui l'animait quand il errait dans les bois touffus de sa patrie , et il apportait régulièrement sa part du gibier.

Le gouverneur le fit amener devant lui, lui adressa quelques paroles de bienveillance , et le chargea de plusieurs entreprises difficiles. Le jeune exilé comprit l'intention du prince, et il résolut de la remplir à tout prix. Deux fois il fut en danger de perdre la vie ; il eut les pieds et les mains gelés, mais aussi son succès fut complet.

Le gouverneur lui témoigna sa satisfaction, et l'assura qu'en continuant comme il avait commencé, et joignant toujours au travail une conduite exemplaire, il pouvait espérer de voir son sort s'améliorer plus tard,

Edouard s'était attiré dès le commencement l'affection de ceux qui vivaient avec lui dans la même cabane; bientôt aussi il gagna celle de tous les exilés , ses compagnons d'infortune; car il était tou-

jours d'une humeur égale, d'une piété nullement atfectée; il dissipait leur ennui par ses souvenirs de l'histoire, auxquels il mêlait toujours quelques bonnes réflexions , et quand il pouvait leur rendre quelque service , il le faisait d'un grand cœur.

Connaissant assez bien la langue russe, il n'avait aucune difficulté à servir d'interprète à ceux qui ne la possédaient pas, et il plaidait leur cause , comme souvent il se chargeait de fournir, pour ceux qui étaient indisposés, le gibier qu'on exigeait d'eux. 11 faisait aussi , pour tous ceux qui le demandaient , des pétitions , des demandes en grâce, et donnait des leçons de géographie, d'histoire et de calcul à ceux qui voMlaicnl s'instruire. De cette manière il se rendait utile à tous , et comme il se dévouait pour le bien de ses

co-exilés, ceux-ci s'eiïorçaientà soulager, autant qu'il était en eux, son indigence; car il n'avait, en partant de Nowogorod, absolument rien sur lui.

Le gouverneur, qui ne le perdait point de vue, le mandait souvent à son palais; il s'entretenait amicalement avec lui , et le chargeai' t-ujjours de quelques entreprises , qu'Edouard menait à fin avec autant de succès que d'ardeur. Et quand le jeune exilé lui parlait en faveur de quelqu'un de ses compagnons d'infortune , il l'écoutait avec intérêt et lui refusait rarement sa pri'''ro.

Ainsi s'écoulèrent plusieurs années.

Edouard s'était si bien façonné aux difficultés de sa position , qu'il aurait peut-être oublié qu'il était en exil , s'il avait pu oublier ses parents, dont il était séparé et qu'il ne devait peut-être plus revoir, et

le rriine qui l'avait retranché de la société Mais sa confiance en la bonté divine le soutenait, et il osait quelquefois rêver au bonheur de revoir ses parents, réconcilié avec son Dieu, et par conséquent digne de leurs caresses.

CHAPITRi: VII.

Dévo'ieniîDt et récompense.

Un jour d'hiver que le froid était aussi vif que le ciel était serein , Edouard quitta sa cabane et s'enfonça dans la forêt , avec l'espoir d'une abondante chasse. Déjà il avait fait beaucoup de chemin sans rien rencontrer, lorsqu'un ours d'une grosseur prodigieuse se présenta inopinément à lui. 11 courut aussitôt sur l'animal et lui tira un coup de fusil presqu'à bout portant.

Le coup ne porta point, et Tours, furieux , se jeta sur le chasseur , qui , n'ayant plus d'autre arme qu'un couteau de chasse, cherchait à le frapper tout en évitant ses griffes et ses dents. Il luttait déjà depuis quelque temps sans pouvoir abattre son terrible adversaire, lorsque le cri : Au secours! attira toute son attention.

Il fait un dernier effort, enfonce son arme dans le flanc de l'animal et court du côté d'où partent les cris. Il voit s'élancer vers lui deux chevaux qui , ayant pris le mors aux dents, couraient avec une vitesse extrême , emportant avec eux un traîneau où se trouvaient deux personnes. Avec une rare présence d'esprit , il porte à la tête des chevaux un coup de bâton qui arrête leur course et lui permet de les saisir par les brides. Mais bientôt ils s'élancent de nouveau , et Edouard ,

qui ne voulait pas lâcher prise est entraîné avec eux à quelques centaines de pas. Un tronc d'arbre couché en travers de la route les arrête une seconde fois, et Edouard a le temps de les attacher à l'arbre.

Cependant il était épuisé , et le sang coulait en abondance de plusieurs blessures qu'il avait reçues. Alors seulement il leva les yeux vers les personnes que portait le traîneau, et, à sa grande surprise, il reconnaît le gouverneur et son épouse.

Les chevaux avaient pris le mors aux dents dans une promenade que faisaient les deux époux; le conducteur avait été renversé par terre contre un arbre, et la princesse s'était évanouie. Le prince seul conserva sa présence d'esprit , et c'était sa voix qu'Edouard avait entendue.

Le gouverneur ne savait pas encore à

qui il était redevable de la vie; le sang qui couvrait la figure d'Edouard avait rendu celui-ci méconnaissable. Sans attendre qu'on le lui commande, l'exilé, après avoir apaisé les chevaux , monte sur le siège du cocher, et ramène le traîneau à Tobolsk , en relevant sur son passage le malheureux cocher, qui, sans connaissance, gisait encore étendu sur la route.

Lorsque l'on fut de retour au château , le prince demanda le nom -de celui qui s'était si généreusement dévoué pour lui.

« Je suis un exilé , répondit le jeune Allemand, je m'appelle Edouard Wild, et je ne suis pas inconnu à Votre Excellence.

— . Je ne me suis donc pas trompé , continua le gouverneur, ton courage devait te faire reconnaître. Tu vas rester

ii'i , dans mon château, jusqu'à la parfaite guérison de tes blessures.

La princesse, déjà revenue à elle, remercia aussi son sauveur, usant des termes les plus affables, et elle voulut aider le médecin dans les soins qui furent donnés à l'exilé. Aussitôt après le premier pansement , Edouard retourna à la forêt ; il avait à cœur de chercher l'ours avec lequel il avait lutté. Il le trouva presque mort, et après l'avoir achevé et dépouillé de sa belle fourrure, il reprit le chemin de la ville avec une vitesse telle, qu'il y arriva avant le coucher du soleil.

Il présenta la peau de l'ours au gouverneur , qui la reçut avec une vive satisfaction ; il combla l'exilé de présents et le nomma son cocher à la place de celui qui venait de mourir.

Edouard répondit aux espérances de

son maître, et il s'estimait heureux dans sa nouvelle position, quoique plusieurs de ses co-exilés ne pussent s'empêcher de lui témoigner de l'envie. Il s'efforça de plus en plus de gagner la confiance de ses maîtres , et son courage lui valut une seconde fois de leur sauver la vie dans un long voyage qu'il avait entrepris avec eux. Six mois après, le prince l'appela, et, en présence de son épouse , il lui annonça la fin de son exil. « Oui, mon cher, lui dit-il, tu es libre ; ta bonne conduite et ton dévouement t'ont mérité les bontés de notre souverain ; voici l'ukase impérial qui t'assure la liberté. Tu peux maintenant retourner chez les tiens, ou, si tu préfères les avantages que te présente le service de ma maison, rester avec moi jusqu'à la fin de tes jours, sûr de mon affection et de celle de mon épouse qui se

rappellera toujours aussi les services que tu nous as rendus. Et pour t'en donner dès à présent la preuve, je t'offre la place de mon secrétaire particulier. Tes connaissances et ton zèle, aussi bien que tes mérites envers nou>, t'en rendent digne, et je ne croirais pas pouvoir contier à un autre plus digne que toi un emploi qui exige une probité à toute épreuve. »

Quoique le prince , en parlant ainsi , laissât à Edouard le choix libre de retourner dans ses foyers ou d'accepter cet emploi , ses paroles ressemblaient plutôt à une prière ; car il n'aurait pu sans douleur se voir séparé d'un homme auquel il avait tant d'obligations. La princesse s'approcha aussi d'Edouard, et d'une voix qui trahissait toute son émotion : « Généreux jeune homme , qui deux fois nous avez sauvé la vie, dit-elle, ne nous quittez

pas, restez avec nous, et nous vous prouverons que nous ne sommes pas des ingrats. »

Cette invitation si pressante fit sur Vàme sensible d'Edouard une profonde impression. « Oui, répondit-il d'une voix ferme mais émue , oui , je resterai ; après mes parents, c'est vous qui avez le plus de droits à mon affection : je leur dois la vie, je vous dois la liberté. Vous pouvez disposer de moi : le passé vous répond de l'avenir. »

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