‹ La petite mendianteChapitre 9 sur 13 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Confiance dans l'adversilé.

Ce fut dans un voyage , dont le manus-

crit de cette histoire ne donne point le motif, que Je forestier Wild apprit la mort du comte son maître. Quant au sort de son tiis , il ne put en avoir aucune nouvelle.

Après avoir attendu longtemps en vain , il ne put s'empêcher d'éprouver une vive inquiétude. Cependant sa confiance en Dieu le soutint, et il eut assez de forces pour consoler sa famille. « Tranquillisez-vous , disait-il à sa femme et à ses enfants. Edouard est un bon fils et un bon frère, il est incapable de rien faire qui puisse vous affliger ; et celui qui marche dans les voies de la justice peut compter sur le secours du ciel dans quelque position difficile qu'il puisse se trouver. S'il vit encore, quelque soit le lieu de son séjour, il se tirera certainement d'affaire , et bientôt nous recevrons de ses nouvelles , ou

si, au contraire, il n'est plus du nombre des vivants , sa conduite toujours sage, sa fidélité à la loi divine nous permet "de croire que le Seigneur l'a reçu dans une vie meilleure , où nous le reverrons un jour : les voies de la Providence sont impénétrables pour nous; aussi ne chercherons-nous pas à les approfondir. En attendant que le voile qui nous cache la destinée d'Edouard soit levé, soumettons-nous avec résignation à la volonté du ciel, et prions pour notre fils que le Seigneur lui fasse miséricorde. »

Ainsi parlait le bon père , et ses paroles ranimèrent peu à peu la confiance dans les cœurs de sa femme et de ses enfants , et les préparèrent à une nouvelle séparation d'autant plus pénible, que la première leur avait déjà coûté tant de larmes.

Jérôme avait appris l'état de sellier , et il devait voyager pour achever son instruction. 11 quitta donc la maison paternelle , accompagné des vœux et des bénédictions de toute sa famille , qui , de cinq membres, se trouvait ainsi réduite à trois.

Le château et ses dépendances échurent en partage à un parent du comte , mais ce ne fut qu'un an après que le nouveau maître vint se fixer à Erlenbusch. Celuici était un homme déjà avancé en âge , d'un caractère dur et grossier , et qui ne cherchait dans tout ce qu'il entreprenait qu'à satisfaire son avarice et sou ambition, bien différent de son prédécesseur, qui s'était fait aimer de tous par son affabilité.

11 en coula beaucoup à l'honnête forestier de sersir un maître esclave de si

honteux penchants, et il ne s'y résigna qu'avec peine. La première contrariété qu'il éprouva dans sa nouvelle position fut de se voir retrancher la pension de cent écus que son ancien maître lui avait assurée sur les revenus de son domaine. Il essaya d'abord d'employer les prières et les représentations; mais, voyant qu'elles étaient toutes inutiles , il déclara son intention de poursuivre sa demande en justice.

Cette déclaration , aussi honnête que ferme, révolta l'homme impitoyable auquel elle était adressée; il déclara à son tour au pauvre forestier qu'il le renvoyait de son service , et qu'avant un mois il lui donnerait un successeur.

Sans paraître trop vivement affecté d\.ne disgrâce si peu méritée, Wild retourna chez lui tranquillement; sa famille

était alors encore en pleurs et du départ récent de Jérôme et du manque de nouvelles de son frère; les deux femmes furent saisies en voyant l'air agité du forestier : « Ne vous effrayez pas, leur dit-il , si j'ai à vous annoncer une nouvelle à laquelle je m'attendais depuis longtemps sans vous en parler ; mais Dieu et le bon droit sont pour nous, et, si nous sommes malheureux, nous avons du moins la conscience de n'avoir pas mérité notre malheur. Je viens de recevoir ma destitution, et avant un mois il faudra avoir évacué cette maison. »

Cette annonce accabla la pauvre Anne ; jetant un cri perçant, elle tomba inanimée entre les bras de sa fille aussi pâle qu'elle. Les soins empressés de Wild et d'Élise la rappelèrent à elle ; après quelques minutes, elle ouvrit de nouveau les yeux , et un torrent de larmes la soulagea du poids qui

l'accablait. « Malheureux que nous sommes ! s'écriail-elle dans sa douleur , Edouard est mort pour nous, Jérôme nous a quittés, et nous voilà maintenant réduits à la plus extrrme misère. 0 Dieu, ayez pitié de nous, et ne nous abandonnez pas! »

Le forestier et sa fille eurent beaucoup de peine à la tranquilliser, et ils n'y parvinrent qu'après de nouveaux efforts. Le lendemain Wild crut pouvoir faire envisager à sa femme et à sa fille l'avenir qui s'ouvrait devant eux, non pour les effrayer encore, mais pour leur rappeler la confiance qu'ils devaient avoir dans les bontés inépuisables de la Providence, qui n'envoie les adversités à ses enfants que pour éprouver leur foi et leur constance; et, après avoir développé à sa manière ce sujet qui prétait tant à son élo-

quence , il ajouta : « Vous savez toutes deux travailler comme il faut , et moimême je puis gagner quelque chose au service d'un forestier auquel mesconnaisr sances et mon expérience peuvent être utiles. Si nous savons mettre tout cela à profit , nous n'aurons pas à craindre l'indigence. Dieu veut que nous gagnions encore notre vie à la sueur de notre front ; cil bien ! travaillons pour lui obéir , et il bénira nos efforts. Il ne nous manque qu'une demeure; le Seigneur y pourvoira. Je partirai dès demain pour en trouver une, et j'espère vous rapporter une bonne nouvelle ; en attendant, priez et espérez. » A peine les premiers rayons du soleil curent-ils , le jour suivant , éclairé les environs d'Erlenbuscb , que déjà Wild était prêt à partir. Sa femme et sa fille l'accompagnèrent pendant une partie de la route et

leurs regards le suivirent encore longtemps. Wild continua sa roule avec courage et confiance ; il allait à Trommdorf, à neuf lieues environ d'Erlenbusch , pour consulter un ancien ami , le garde-forestier Fromhold. La rencontre de ces deux hommes, dont l'amitié était depuis longtemps éprouvée , fut telle que AVild pouvait la désirer. Le cœur noble et généreux de Fromhold sentit le malheur qui pesait sur son ami, et il lui fit aussitôt les offres les plus avantageuses. « Mon cher, lui dit-il, je te remercie de m'avoir jugé digne de ta confiance, et je m'estime heureux de pouvoir te servir. La maison de chasse, située à une demi-lieue d'ici, est vacante depuis la mort d"un vieux serviteur du Roi , et elle m'appartient aujourd'hui. 11 y a quelques jours qu'un étranger vint me prier de la lui louer pour lui et sa

LA PETITE MENDIANTE. q

famille, et je ne pouvais encore m'expliquer aujourd'hui pourquoi je n'ai pu m'arrariger avec lui ; mais maintenant je ne doute plus que la Providence n'ait suscité elle-même cet obstacle afin de me donner l'occasion de servir un ami malheureux.

Je te l'offre , mon cher , et je te l'offre de bon cœur ; viens-y aussitôt que tu le pourras , et j'espère que tu en seras content. Le plaisir que j'éprouve en te voyant si près de moi me rendrait insensible à ta disgrâce, si je n'écoutais que la voix de l'égoïsme; mais enfin , puisque le ciel nous a de nouveau réunis, oublions le passé pour ne nous occuper que de l'avenir.»

Wild, quoiqu'il n'eût jamais douté du bon cœur de son ami, ne pouvait revenir de son étonnement, tant il se trouvait heureux, et il ne cessait de remercier le ciel et Fromhold du secours qu'ils lui avaient donné,

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