‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 10 sur 45 · L V RDRE DU JUGEMENT- DERNIER · texte numérisé non relu

L V RDRE DU JUGEMENT- DERNIER

Avant do se lancer dans la voie nouvelle dès longtemps entrevue, avant de s'ouvrir à âme qui vive de projets qui le flattaient dans ses intimes instincts de domination et raffermissaient dans le sentiment de sa supériorité, Tabbé Grégoire Phalippou résolut de quitter Rome et d'aller faire une retraite chez les Dominicains de Frosinone. Cette épreuve serait décisive : si, après un mois de claustration étroite, en seule compagnie de Dieu, le pieux dessein qui Pavait visité persistait à s'imposer à lui, coûte que coûte, il l'accomplirait.

Naturellement, le dessein, où tout ce qui était luimême se complaisait, persista, et, dès ce jour, il s'y jeta à corps perdu. Afin de donner à son idée le temps

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de se formuler nettement, de se manifester sous une forme saisissante et palpable, il résolut de voyager. Il visita un à un les sanctuaires, berceaux des Ordres primitifs. Il alla s'agenouiller, à Subiaco, dans la grotte de saint Benoît, puis au célèbre monastère du mont Cassin ; en Calabre, il suivit les traces partout visibles de saint Bruno à travers le désert de la Torre; il passa plusieurs jours à Assise, en Ombrie, et courut invoquer saint François dans sa retraite favorite du mont Alvorne. Il revint à Rome chargé de pensées, comme un bel arbre en automne de fruits mûrs. Dans sa chambrette de la rue Aldabrandini, il réfléchit encore, combina, pria...

Un fait singulier et que nous ne devons pas négliger de noter, c'est que, dans ses plus ferventes exaltations, dans ses plus violents enthousiasmes, il ne se produisit jamais, pour Grégoire Phalippou, le moindre cas de vision. Tous les Fondateurs, toutes les Fondatrices des grandes œuvres monastiques ont vu Dieu, lui ont parlé, ont vu des saints, des saintes, leur ont parlé ; lui ne voyait personne, n'entendait rien. Parfois, un peu humilié, un peu effrayé aussi de cette absence absolue de prodiges, il s'accusait de sécheresse, puis en venait jusqu'à douter qu'il eût été élu pour la providentielle mission de créateur d'un Ordre nouveau. Ahl dans ces moments où l'angoisse parsemait son front des gouttes d'une sueur glacée, avec quel élan, si Dieu lui eût envoyé un ange,

comme à saint François le Séraphique^ il lui eût tendu les mains, le flanc, pour qu'il y imprimât les stigmates sacrés I

Mais l'esprit déterminé du Jeune prêtre avait vite raison des inquiétudes de son cœur, et lui montrait ses hésitations comme autant de pièges du Démon. Quand un miracle serait nécessaire, Dieu ne le refuserait pas à son entreprise. Il s'agissait d'aller en avant, et des plis, des replis, des obscurités des premières conceptions, ainsi que d'une terre féconde, de faire jaillir enfin une tige capable de porter au loin ses rameaux.

Grégoire Phalippou, dont aucune ardeur mystique ne troublait le regard, demeuré clair et perçant dans l'acuité de sa longue crise, avait entrevu les obstacles sans nombre qui allaient se dresser devant son idée. D'abord, la difficulté, en dépit du secours que ne lui refuserait pas le cardinal Maffeï, d'obtenir de la Révérende Chambre Apostolique l'approbation d'une nouvelle Corporation. Ensuite, cette Corporation une fois autorisée ou tout au moins tolérée, la difficulté plus grande de l'introduire en France, où les évêques, déjà hostiles aux réguliers des anciennes familles monastiques, toujours disposés à empiéter sur les droits de Y Ordinaire^ ne manqueraient pas de s'opposer à la reconnaissance d'un nouvel intrus (i).

(1) VOrdinaire, Tautorité diocésaine.

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