‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 9 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

à rentrer dans votre diocèse pour y occuper une situation honorable, ou, s'il vous plaît de tenter encore une fois la vie 'régulière, ce que je suis loin de vous conseiller, à mettre le cardinal dans vos intérêts et le décider à vous ouvrir une maison.

Phalippou balbutia de vagues remercîments. Puis, au moment de sortir du cabinet du révérend père Recteur, il eut un redressement de nature qui le fit se retourner vivement.

— Enfin, dit-il, je m'en vais, mais j'ignore le vrai motif de cette expulsion.

— Vous voulez le savoir ?

— Il me semble que c'est mon droit strict.

— Personne n'a de droits ici que moi, monsieur l'abbé.

— Vous refusez donc?

— Point, si vous avez assez de religion pour m'entendre.

— J'aime Dieu et sa sainte Église I

— Monsieur Grégoire Phalippou, la Compagnie de Jésus vous repousse de son sein parce que vous êtes un orgueilleux.

Le révérend père Recteur avait mis le doigt sur la plaie, et labbé Phalippou, qui s'était senti atteint, s'enfuit de la Belgique en criant.

Comme on ne se corrige guère des travers, des vices, lesquels, à lat longue, étroitement amalgamés avec nos qualités, deviennent notre chose, notre bien.

la marque que nous donnons au monde de nousmêmes, le jeune défroqué des Jésuites, redoutant un accueil peu bienveillant de son archevêque, peut-être, dans le diocèse, l'ironie de ses anciens confrères, ne songea pas même à paraître à Toulouse, affirmant ainsi l'orgueil qu'on venait de lui reprocher. Pourtant de tristes circonstances, la mort de son père, arrivée un mois auparavant, Tobligation où il était de régler certaines affaires relatives à la succession, aux yeux de tous, eussent justifié son arrivée dans le Languedoc. Avec ce détachement de la famille, caractère essentiel du prêtre, qui ne doit pas plus avoir de père et de mère qu'il n'a de femme et d'enfant, il crut que rien ne l'obligeait à aller s'agenouiller sur une tombe, dans le cimetière de [sa ville natale, et, ayant écrit de Marseille une lettre à un notaire de Muret chargé de réaliser sa fortune, — trois cent mille francs environ, — il s'embarqua pour Cività-Vecchia.

Le cardinal Mafféï fut réservé jusqu'à la froideur. Très au fait de tous les symptômes de la vocation religieuse, laquelle chez certains individus affecte les formes d'une grave maladie. Son Éminence, qui ne se souciait guère d'aller plus avant dans la protection, invita l'abbé Phalippou au repos dans la placidité de la Ville Éternelle. Puisque des ressources personnelles le mettaient à l'abri du besoin et le dispensaient de remplir un poste quelconque au diocèse natal, il lui

donnait le conseil de vivre à Rome de la vie qu'il y menait avant sa folle entrée dans la Compagnie de Jésus. Surtout il devait éviter de retomber « en tentation du cloître », pour lequel, de toute évidence, il n'avait point été fait.

Cependant, il y avait du ressort en cette nature de Toulousain, et, après trois mois d'abattement, notre homme osa relever la tête et regarder en face sa situation. Il ne la trouva pas si désespérée. Certes, monseigneur Maffeï avait raison : malgré un goût très vif pour la vie des réguliers, goût qui allait toujours s'accusant davantage', il devait se garder de frapper encore à la p»orte d'aucune Communauté. Mais parce qu'il n'avait pu s'accommoder ni des exigences de la règle de saint Dominique, ni de celles de la règle de saint Ignace , fallait - il inférer de là qu'il fût incapable de subir aucun joug? Qui sait? peut-être les Franciscains, les Barnabites, les Capucins, les Récollets, convenaient- ils à sa nature franche, simple, délibérée ? Du reste, s'il n'existait aucun Ordre où pussent être utilisées, pour le salut des âmes, les forces virtuelles que Dieu lui avait départies, pourquoi hésiterait-il à réaliser l'idée qui le harcelait depuis des années, l'idée d'une fondation monastique nouvelle, tout à fait arrangée pour les besoins du siècle, autrement dit cour ses propres besoins ? Avant de créer la si glorieuse Compagnie de Jésus, saint Ignace, en proie aux troubles qu'il venait de traverser.

n'avaît-il pas été sur le point d'entrer chez les Théatîns? Comme saint Ignace, il se dégageait des ténèbres et arrivait à la lumière.

Une fondation I Quel grand mot! queltnot énorme!

La fondation occupa et occupe encore aujourd'hui trop de place dans l'Église, pour qu'en cette étude sincère, loyale, sans parti-pris d'aucune sorte, nous ne nous y arrêtions pas un instant.

A quelque extrémité que, par l'élévation ou la dureté des doctrines religieuses, on ait essayé de réduire l'homme, aucune violence exercée, soit sur son âme, soit sur son corps, n'a pu abolir en lui le désir de se survivre. Ce désir si âpre le tient aux entrailles, aux origines mêmes de son être, et on le supprimerait avant de lui ravir l'espoir d'une sorte de permanence ici-bas. Le laïque, à qui la terre appartient, obéit au vœu secret de la nature en quelque sorte à son insu : ses enfants le perpétueront, lui et son œuvre, à travers les générations. Le prêtre, dont le ciel doit rester la préoccupation suprême, qui ne connaîtra pas la femme, ne laisse pas d'héritier de son nom, de ses travaux, et la tombe le réclame tout entier. Amère douleur! c'est mourir deux foisi •

Que faire?

Stimulé par l'invincible envie' de marquer l'empreinte de ses pas sur cette motte de poussière méprisable, le prêtre rêve d'une fondation. S'il parvenait à réaliser une Communauté, il aurait là des amis, des

fils, une famille. Qui oserait affirmer que, lorsque saint Benoît, saint Bruno, saint Dominique, saint Ignace de Loyola éparpillèrent à travers le monde des légions innombrables de Bénédictins, de Chartreux, de Dominicains, de Jésuites, une pensée égoïste ne se trouva pas amalgamée à la pensée très haute d'où naquirent ces agglomérations de clercs redoutables comme des armées? Le pape Innocent III écrivait à saint François d'Assise :

a Nous entendons que vos moines soient comme a VOS enfants^ et qu'en toute occasion vous les trai- « tiez avec une douceur paternelle, »

Les circonstances multiples qui favorisèrent l'éclosion des vastes associations religieuses ne sont plus ; mais le prêtre, qui compte peu avec le temps et beaucoup avec l'éternité, s'obstine aux créations d'un autre âge avec la naïveté d'une foi qui ne peut connaître le changement parce qu'elle est la vérité. Chez nous, où l'imagination s'enflamme vite, les fondations abondent. Il existe actuellement en France trois cent soixante-cinq Communautés, sinon toutes reconnues, du moins tolérées. Mais, entre la plus ancienne, les Basiliens, d'Annonay, et la plus récente, les Sœurs de Marie Réparatrice, de la rue de Calais, à Paris, que d'œuvres avortées, mortes en quelque sorte avant de naître !

Nous avons connu, dans le Midi, un Ordre qui comptait quatre membres seulement : le Fondateur, pauvre desservant d'un hameau, sa gouvernante, sa nièce et le sacristain de la paroisse. Ce saint homme, qui, ô faiblesse humaine I se faisait appeler pompeusement aSupérieurGénéral», avait dépensé vingt mille francs, toute sa fortune, à bâtir la maisoji-mère des a Filles des Clous du Calvaire ! » Après de longs efforts, beaucoup de chagrins, de maigres dettes pieusement contractées pour la prospérité de sa Société, vouée au soulagement des malades dans les cam* pagnes, le malheureux desservant a dû voir un huissier, un affreux huissier, placarder nous ne savons 'quel infâme papier timbré sur la porte même de son [cher couvent. Il est devenu fou de tPavortement de son entreprise, de sa manie incurable, de sa sublime charité.

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