‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 12 sur 45 · L ORDRE DU JUGEMENT-DERNIER · texte numérisé non relu

L ORDRE DU JUGEMENT-DERNIER

a Le clergé séculier, c'est la garde nationale de « l'Église ; le clergé régulier, c'est sa troupe de ligne. »

— Et quel nom pensez-vous donner à votre fondation? demanda le cardinal.

— Je cherche, répondit modestement Phalippou.

— J'attache au titre quelque importance.

— Si Votre Eminence voulait bien m'aider à le trouver...

— J'y songerai.

Un titre ! Depuis trois mois, c'était la préoccupation de notre Fondateur. Il lui était venu cinquante légendes à l'esprit qui toutes, également effacées, médiocres, eussent au besoin convenu à son œuvre, mais aucune ne la caractérisait nettement, aucune ne mettait dans un relief assez accusé l'idée mère de sa conception. Au fait, quelle était cette idée ?

En jetant un regard sur notre état social, l'abbé Phalippou comprit vite qu'il ne comportait plus la création d'Ordres vagabonds et mendiants. A des périodes de foi, on avait pu voir cheminer à travers le monde, besace au dos, bâton à la main, des foules de convertisseurs ardents et convaincus. Tout alors favorisait ces rudes ouvriers de la vigne du Seigneur : les peuples jeunes et les rois enfants. C'était l'époque oii Grégoire VII, du haut de la chaire de Saint-Pierre affermie par les efforts de son génie, pouvait prononcer ces fières paroles :

ir. 5

$0 tA PETITE HÈRE

« L'univers est gouverné par deux lumières : par ce une grande, le soleil, et par une petite, la lune. Le « pouvoir apostolique est comme le soleil, le pouvoir a royal comme la lune. »

Le jeune prêtre pensa à toutes les concessions arrachées par les princes à P Eglise, aux concordats dont la politique laïque Pavait à la longue garrottée, et devina que, pour ne pas créer à son Institut dans rœùf les plus redoutables périls, il devait ruser avec un état de choses invincible et ne pas se perdre à le braver. Peut-être un jour, par les travaux persévérants de tant de Communautés combattant dans Pombrç le bon combat, les nuages dont la méchanceté des hommes avait obscurci Pastre éblouissant de la Papauté, se trouveraient-ils dissipés. Oh ! alors, quelle gloire pour les Fondateurs des derniers moments, apparus à Pheure extrême où la terre allait s'abîmer dans la nuit 1

Phalippou voulait pouvoir revendiquer sa part efficiente dans cette aurore nouvelle, et il se demanda tout de suite par quel point vulnérable il attaquerait la société où, côte à côte avec les autres Congrégations, il méditait de se tailler à son tour une conquête. Né en pleine petite ville, élevé dans un hameau de PAriége, à Casavet, par les nécessités de son enfance maladive, d'instinct, sa pensée, en quête d'une besogne accessible à de premiers essors, alla d^un élan aux villageois. Un souvenir classique lui

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vint aux lèvres : — a O ruSy quando te aspiciam! » Capable d'une éloquence abondante, souple à la fois et vigoureuse, doué d'une sorte de divination pour entendre et parler facilement les divers patois du Midi de la France, assez madré, assez^ retors pour débrouiller les consciences compliquées, à compartiments et à double fond des paysans, il crut que c'était aux champs qu'il devait accomplir sa mission. N'était-il pas évident d'ailleurs qu'érigeant un Institut pour la conversion des gens de la campagne, inaptes à comprendre les longues phrases et les vastes considérations des prédicateurs célèbres, il n'aurait nul besoin de rechercher des sujets très distingués, et qu'à mesure qu'il abaisserait le niveau intellectuel de ses collaborateurs, il aurait moins de peine à les découvrir et à se les attacher ? Que de difficultés de moins sur ses pas. ! Son plan fut donc arrêté : il fonderait une Société religieuse rustique, simple par la parole, modeste par l'habillement, sobre par ses habitudes, se rapprochant des hommes voués au dur métier de la culture, s'identifiant avec eux pour les sauver. Mais quel serait le nom de cette Société ?

Il fouilla son idée dans ses coins, recoins, dans ses repliements les plus cachés, ses enveloppements les plus obscurs; il ne découvrit rien. Un soir, comme il sortait de la ville par la Porte du Peuple et gagnait la campagne pour y promener son inquiète mélancolie, il aperçut, s'avançant vers lui, un de ces an-

tiques carrosses qu'on dirait contemporains des Apôtres et comme on en rencontre à Rome seulement. Vieilles roues, vieux chevaux, vieux laquais, vieux habits, vieux galons ; mais tout cela splendide au soleil couchant. Il reconnut Téquipage du cardinal Maffeï. Il allait se précipiter pour saluer Son Éminence, quand deux paysans, en train de regagner leur village et qu'il entendait se chamailler depuis un moment au beau milieu du chemin, pareils à deux bêtes enragées, fondirent Tun sur l'autre soudainement. Un couteau, un éclair, passe dans un rayon de lumière. Phalippou s'élance. Trop tard, hélas! un de ces hommes a le flanc percé et s'affaisse sur le sol. Tandis que le meurtrier s'éloigne, sans qu'aucun des campagnards dont regorge la route songe à lui faire obstacle, Phalippou relève le blessé et appelle du secours.

Monseigneur Maffeï a entendu ; l'on baisse le marchepied de sa voiture.

— Éminencel Éminence! implore le moribond, lequel, en voyant le cardinal dans sa pourpre, trouve la force de se mettre à genoux.

— Vous venez d'offenser Dieu gravement, demandez-lui pardon, lui répond le prélat.

— J'ai peur, bredouille l'homme, dont la bouche se remplit de sang, j'ai peur du jugement dernier, quand le Père avec la Madone et saint Pierre...

Il expire.

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Le cardinal invita Phalippou à monter dans son carrosse. Le. jeune ecclésiastique s'inclina, et Son Eminence passa devant lui dans un calme majestueux, murmurant la prière des funérailles qui commence par ces mots :

c Non intres in judîcium cum servo tuo^ Domine... »

Les chevaux allaient au pas.

— Ces paysans sont tous les mêmes, dit monseigneur Mafifeï, qui venait par un signe de croix de clore son oraison ; toujours la préoccupation et la terreur de Tenfer. Chez ces êtres rudimentaires, vous Pavez vu, Pidée du châtiment survit au milieu des affres cruelles de la mort, elle s'éteint seulement avec la vie. Cette peur qui, à des degrés différents, travaille tous les hommes, mais à laquelle la culture intellectuelle, par l'énergie qu'elle surajoute au caractère, nous rend peut-être un peu moins accessibles que les gens de la campagne, pourrait être merveilleusement utilisée aujourd'hui pour le salut, pour le bonheur du genre humain. Certes, l'Église, une mère qui tremble toujours pour ses enfants, aux époques de sa splendeur radieuse, tira parti de cette peur, laquelle n'est au fond que la crainte salutaire de Dieu, a timor Domini », et les Ordres monastiques, celui des Frères mineurs de saint François particulièrement, eurent des prédicateurs naïfs pour parler aux grands, surtout aux petits, des colères divines et des

feux éternels. De nos Jours, la chaire, faite pour proclamer la rudesse des vérités catholiques, est devenue d'une timidité singulière : on célèbre les louanges de la Vierge Marie, on débite le panégyrique de tel Saint, de telle Sainte, et Ton se tait sur les violences sacrées de la religion. Il y a une autre plaie : c'est la manie de la philosophie, de la politique, de la littérature qui a envahi Tesprit peu apostolique des orateurs chrétiens. A Rome, où nous savons tout, ne nous est-il pas revenu qu'à Notre-Dame de Paris on avait déclamé des conférences « sur VArt »/ Nos prédicateurs ne prêchent plus Dieu, ils se prêchent eux-mêmes. C'est plus qu'un abaissement, c'est une trahison.

On était arrivé à la porte du palais Candia, demeure du cardinal. Le vieux prélat, qu'une indignation vivement allumée transportait, gravit les degrés de marbre du grand escalier avec l'élan, la légèreté d'un jeune homme. L'abbé Phalippou, tête basse, très absorbé, cheminait derrière lui.

— Voyez-vous, mon enfant, lui dit Son Eminence, se laissant couler dans un fauteuil à dossier très droit, de forme antique et dont la soie riait par-ci par-là, voyez-vous, mon enfant, vous qui parlez avec aisance et sans la moindre prétention littéraire, ne sacrifiez jamais aux usages dépravés de ce temps. Dans votre France si noble, demeurée si religieuse à la barbe de si insolents détrousseurs de la foi, ressus-

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citez Bourdaloue, le plus parfait modèle de Torateur chrétien. Si Dieu permet que vous touchiez un jour le but sublime des efforts de votre vie, que vous augmentiez notre armée d'un bataillon capable de lui faire honneur, en pliant vos soldats à une discipline sévère, n'oubliez pas ce point important : les obliger, quand ils prêcheront leur Dieu dans les campagnes, à la plus entière simplicité de langage. Les rhéteurs païens étaient passés maîtres en l'art de bien dire ; ce furent les Apôtres pourtant, pauvres gens sans culture, armés de la seule inspiration divine, qui subjuguèrent le monde.

— Merci de vos conseils, Eminence, dit Phalippou, je les considère comme des ordres, et ils seront suivis ponctuellement.

— Et avez- vous trouvé le nom dont vous baptiserez votre réunion de clercs réguliers ?

— Grâce à vous, Eminence, je le trouve, ce nom, à l'instant, et vous m'en voyez tout heureux.

— Grâce à moi?

— Ce meurtre près dé la Porte du Peuple, la peur du jugement dernier chez ce paysan de la Sabine mourant, vos réflexions surtout, vos réflexions si éloquentes, si profondes, tout cela m'a été comme un rayon de lumière, et je tiens mon titre.

— Voyons!

— Sauf votre agrément, mes prêtres s'appelleront les Révérends Pères du Jugement-Dernier! articula

Phalippou avec les tressaillements de Tinventeur.

— V Ordre du Jugement-Dernier! s'écria le cardinal.

Il se mit debout, et attira dans ses bras le jeune prêtre qu'il embrassa paternellement.

— L'Ordre du Jugement-Dernier! répéta-t-il... Mon enfant, l'idée est excellente et elle vous est venue du ciel, qui a pris soin de vous mener aujourd'hui à la Porte du Peuple pour y voir une tragédie et me rencontrer sur votre chemin... Le Jugement- Dernier! c'est bien de ce jugement redoutable qu'il faut au plus vite menacer les campagnards, entraînés, chaque jour, par l'efifort des plus pernicieuses doctrines, à prêter les mains à un entier bouleversement social. C'est le devoir de l'Église d'empêcher la mer des paysans de déborder sur le monde et de l'engloutir sous ses flots... Demain, je verrai quelques amis du Sacré-Collége ; après demain, je verrai le Saint- Père, et, en attendant que votre requête soit accueillie à la Révérende Chambre Apostolique, dont les informations sont lentes, j'obtiendrai pour vous une autorisation provisoire qui vous mettra à même d'entrer immédiatement en mission.

Ce qui fut dit fut fait. Un mois après, notre ecclésiastique languedocien rentrait en France revêtu du costume monastique décrit plus haut et portant le titre de « Supérieur de V Ordre du JugetnenUDernier , »

LE GESU c'est l'ÉGLISE.

Grâce aux recommandations expédiées de la curie romaine par les soins du cardinal Mafifeï, le révérend père Phalippou ne connut pas le mauvais vouloir dont ne manquent jamais de faire preuve nos évêques lorsqu'un nouvel Institut cherche à se produire dans leurs diocèses. Il fut accueilli partout à bras ouverts et put, sur l'heure, commencer ses prédications.

La hiérarchie cléricale, quand de toutes parts l'obéissance s'effondre, a conservé, elle, une vitalité si énergique, qu'il fut facile au Supérieur du Jugement- Dernier de sentir, dans le fond du plus misérable hameau de PAuvergne, à Valrond, où il essayait ses forces, la présence de la main qui le soutenait. Mon-

seigneur MafFeï l'accompagnait et aplanissait la voie devant lui.

A Riom, dans une réunion très populeuse de doyens et de desservants, ayant été invité à faire connaître sa fondation, un moment il hésita, redoutant les attaques d*un clergé, très attaché aux intérêts du ciel sans doute, mais trop auvergnat pour négliger ceux de la terre, et capable de lui reprocher, avec les réguliers qu'il méditait de lancer à travers monts et vallées, de venir écorner le casuel des séculiers. Il y eut en effet conflit, comme il l'avait prévu ; mais, protégé par l'autorité de l'Église, il sortit victorieux de la lutte, et il eut la gloire d'entraîner le plus acharné de ses contradicteurs, Tabbé Barandon, chanoine titulaire de la cathédrale de Saint-Flour, qu'il s'attacha au pied levé en le créant premier Assesseur de l'Ordre du Jugement-Dernier.

Cependant, à travers ses courses apostoliques, le révérend père Phalippou, à qui la bienveillance tantôt cauteleuse, tantôt effarouchée des évêques avait plus d'une fois ouvert les grands séminaires, commençait à recruter son personnel. Bientôt une vingtaine de Jeunes gens, que sa parole, moins enthousiaste que ferme et dominatrice, avait subjugués, se trouvèrent groupés autour de lui. Il devenait urgent d'avoir une maison pour y recueillir ces adhérents à l'œuvre du Jugement-Dernier, les y instruire, les y appliquer à la pratique de la règle, dont les articles

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nombreux, inspirés des régies des grands Fondateurs primitifs, de saint François particulièrement, étaient l'incessante préoccupation de son esprit.

Oïl établir cette maison ? Certes, au Nord comme au Midi, il avait été l'objet, de la part des diverses autorités ecclésiastiques, d'égards exceptionnels. Mais il ne faisait que passer. Ces procédés délicats qui jusqu'à ce moment l'avaient suivi à travers ses pérégrinations incessantes, était-il sûr de les retrouver dans le diocèse où il fixerait le siège de son Institut? Quel évêque consentirait à le recevoir à demeure ? Il n'en voyait aucun assez osé pour résister à ce cri d'alarme des séculiers, quand ils voient les réguliers s'avancer en bon ordre pour ronger le meilleur de leur bien : — « Les sauterelles 1 les sauterelles! »

En cette extrémité, il écrivit à son protecteur, le cardinal Maffeï,. implorant son conseil, son secours^ La réponse ne se fit pas attendre*

En une lettre fort longue, remplie d'observations fines, judicieuses, trouant la peau de leurs pointes acérées, sur les prélats occupant en Finance les sièges épiscopaux. Son Éminence, tout en invitant le révérend père Phalippou à agir avec toute la modération, tous les ménagements possibles, lui indiquait le diocèse pyrénéen de Lormières comme devant se montrer le plus favorable à ses desseins. Certes, monseigneur de Roquebrun, évéque de Lormières, avait accueilli déjà bon nombre de Congrégations; mais il

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tenait ses prêtres sous le joug d'une discipline sévère, et rétablissement de TOrdre du Jugement-Dernier, après rétablissement de tant d'autres Ordres, ne provoquerait pas un murmure. Toutefois, il était d'importance, d'importance capitale, qu'en cette affaire il mît dans ses intérêts le révérend père Trézel, de la Compagnie de Jésus, supérieur, là-bas, du collège de Saint-Stanislas-Kostka. Le révérend père Trézel, d'origine hollandaise, ancien sous-directeur au collège de la Propagande, à Rome, était un des membres les plus distingués de son Ordre, et c'était à lui plus qu'à monseigneur de Roquebrun que, sans s'en douter, le clergé du diocèse de Lormières obéissait...

La sincérité avec laquelle cette étude est écrite nous impose l'obligation de reproduire textuellement les derniers paragraphes de cette curieuse épître :

a Remarquez, mon cher enfant, poursuivait le carie dinal MafFeï, qu'en allant vous jeter aux pieds du a révérend père Trézel pour solliciter son appui au- « près de monseigneur de Roquebrun, vous n'abais- « sez en aucune façon le caractère de Fondateur d'un « Ordre nouveau, caractère que j'ai été le premier à a vous reconnaître et que le Saint-Père lui-même a vous a reconnu. Si ce n'était presque un devoir de a vous humilier devant un religieux qui plie moins tt sous le poids des années que sous le faix des ser-

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« vices rendus à l'Église, il y aurait peut-être de votre € part de Thabileté à le faire.

« Le Recteur du noviciat d'Anvers, en vous ou- « vrant la porte de son cabinet pour vous lancer dans a l'inconnu, ne vous dit-il pas : — Vous êtes un « orgueilleux? Vous n'avez pas oublié ces paroles, « je suppose. Si vous étiez assez maladroit pour né- « gliger de vous concilier les bonnes grâces du révé- « rend père Trézel avant de formuler la moindre « requête d'établissement à l'évêque de Lormières, a soyez sûr que vous n'obtiendriez point d'autre ré- « ponse que ces mots : — Vous êtes un orgueilleux, — « L'immense Compagnie de Jésus, par l'admirable « cohésion de ses membres, n'est qu'un homme et « cet homme sait tout.

€ Du reste, mon jeune ami, il serait puéril de croire € qu'un Ordre nouveau, de quelques bénédictions € qu'il plaise à Dieu de le combler, soit en mesure de € naître, de se développer contre l'hostilité apparente « ou cachée des Jésuites, et si le ressentiment que « vous avez rapporté d'Anvers, et que vous laissâtes t plus d'une fois éclater dans nos entretiens à Rome, € vous donnait cette confiance, soyez détrompé tout « de suite. La Compagnie de Jésus, si puissante par a la discipline, l'intelligence, les richesses, des con- € tacts quotidiens avec le monde entier, qu'il infléchit c doucement mais obstinément à sa volonté, est non- « seulement la plus grande gloire du catholicisme, II. 6

€ mais elle est devenue, dans nos tristes jours, comme «c sa force essentielle, sa réserve dernière dans le suée prême péril de nos incessants combats. Je vous le « dis tout bas, en tremblant, les larmes aux yeux : « malgré les promesses divines, je doute que PEglise € vécût sans cette phalange sacrée de saint Ignace, c toujours armée pour la lutte, se battant toujours au c premier rang et victorieuse toujours.

€ Partez donc pour Lormières, mon cher enfant, « et, avant de vous présenter à Févêché, allez d'abord t rendre vos devoirs au révérend père Trézel. Avec « Tenquête que la Compagnie de Jésus tient constam- « ment ouverte sur le monde politique et religieux, € — plus particulièrement sur le monde religieux, — € il n'est pas permis de supposer qu'elle ignore votre € œuvre et les vicissitudes qu'elle traverse. Le révé- « rend père Trézel est instruit, n'en doutez point* « Ne rusez pas avec ce religieux très éminent. Au € contraire, ouvrez- vous à lui de toutes les difficultés « que soulève la réalisation de votre entreprise. Qui « sait si vous n'allez pas trouver, chez le Supérieur « du collège de Saint-Stanislas-Kostka, un secours a inespéré? Acceptez ses conseils comme des or- « dres, inclinez-vous s'il commande. Vous seriez « absolument perdu, si les lettres qu'on ne peut man- « quer d'envoyer ici ne vous étaient pas favorables. « Je crois votre fondation appelée à rendre des ser- « vices ; mais soyez-en bien persuadé, elle n'en ren-

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< dra qu'avec la tolérance, la permission de la Coma pagnie de Jésus.

« Surtout, Phalippou, qu'un sentiment de fierté légî- « tîme, puisé aux meilleures sources de dévouemen <i évangélique, n'éveille pas en votre esprit le plus « petit soubresaut de révolte devant Thumilité que « j'exige de vous. L'Ordre du Jugement-Dernier, en- « core seul et petit, « croîtra et multipliera* » Mais, « deviendrait-il, dès les premiers jours, aussi « Moma breux que les grains de sable de la mer et les étoiles ik du firmament », j'insiste, il est de première néces- € site qu'il rende hommage aux Jésuites et recon- « naisse leur suprématie. Les rivalités célèbres des « grands Ordres religieux, des Franciscains entre a autres et des Dominicains échangeant des violences a et des menaces dans les assemblées ecclésiastiques « du moyen âge^ ne sont plus de notre époque où « l'Institut de saint Ignace, pour une fin qu'il plaît à « Dieu de nous cacher, a absorbé le catholicisme tout a entier, oU le GesU est .devenu l'Église.

€ Je conclus, mon cher enfant, et retenez ces der- « niers mots : si par quelque imprudence, quelque c sotte incitation d'amour-propre, vous négligiez de « vous assurer l'appui du révérend père Trézel, ne € m'écrivez plus, car ni ma pourpre cardinalice, ni « mes amitiés dans le Sacré-Collége, ni mes relations « avec le Vatican ne suffiraient à vous protéger..

« Benedîcat te omnipotens DeuSj Pater ^ et FiliuSy « et Spiritus Sanctus !

« Ehanuele, cardinal Maffeï. »

Le jeune Supérieur du Jugement-Dernier, la tête pleine de ces lumineuses instructions, marcha sans broncher dans la voie qu'on lui indiquait; il fit tant et si bien que, six mois après, quinze prêtres frappaient à la porte du noviciat du Jugement-Dernier, à Lormières.

Il y eut une solennité d'inauguration, que présida monseigneur de Roquebrun, assisté du révérend père Trézel. La présence de ce religieux, qui vivait très retiré, fut féconde en heureux résultats pour la nouvelle Société : outre que les diverses résidences des Jésuites accueillirent, sur tous les points de la France, les Révérends Pères du Jugement-Dernier et leur obtinrent des curés des paroisses des Retraites, des AventSj des Carêmes à prêcher, un jour, — jour glorieux entre tous ! — le révérend père Phalippou, par l'intermédiaire de l'évêque de Lormières, reçut un pli de Rome lui annonçant qu'après des informations suffisantes, la Révérende Chambre Apostolique, ayant conclu à la reconnaissance de l'Ordre du Jugement-Dernier, le Saint- Père venait de signer le bref qui lui conférait définitivement et à jamais a in perpétua » la dignité de Supérieur de cet Ordre, et qu'il

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envoyait à « son cher fils Grégoire » ses abondantes bénédictions...

Enfin!...

Ce n'était point parmi les heureux du monde ecclésiastique que le révérend père Phalippou avait recruté son personnel de la première heure. Tous ceux à qui il a été donné de pénétrer la vie sacerdotale à une certaine profondeur, connaissent combien est extrême la répugnance «des prêtres à s'engager dans des Compagnies de fraîche date et n'offrant pas encore, au double point de vue des intérêts matériels et moraux, toutes les garanties désirables de sécurité. Dans 1q sanctuaire, une sorte de déchéance, presque de flétrissure, s'attache aux changements de situation, et personne n'aime à s'aventurer.

Pour ne pas avoir à lutter contre cette méfiance, au fond de laquelle on démêle, bien que très enveloppée, l'inévitable préoccupation du pain quotidien, le Supérieur du Jugement- Dernier ne se montra pas trop difficile sur le choix de ses novices. Pourvu qu'un ecclésiastique se présentât à lui muni de certificats de son évêque constatant sa moralité, il était aussitôt admis. Le révérend père Phalippou, empressé de remplir sa grande maison vide des bords de l'Arbouse, peut-être un peu d'exercer le commandement dont il venait d'être canoniquement investi, ne s'informait jamais si l'arrivant disposait de quelques ressources, soit dans le présent, soit dans l'avenir. Les

lettres testimoniales de son adepte une fois lues, il se contentait de lui tendre la clef d'une cellule, de lui donner le baiser de paix et de lui murmurer ces mots de l'office divin :

« Notre secours sera dans le nom du Seigneur, Adjutorium hostrum in nomine Dotnini..,

— Qui fecit cœlum et terram^ Créateur du ciel et de la terre », répondait inévitablement le novice.

Cependant des dépenses de toutes sortes : l'achat de la maison, d'un mobilier décent, la construction d^une chapelle dédiée à saint Grégoire de Nazianze, patron du Fondateur, avaient non-seulement absorbé les trois cent mille francs du révérend père Phalippou, mais aussi quantité de dons particuliers et les modestes deniers de quelques séminaristes venus à Lormières, le gousset garni, qui, d'un petit héritage recueilli la veille du départ, qui, de pauvres économies longuement et chichement amassées.

Deux ans après sa fondation, l'Ordre du Jugement- Dernier en fut réduit à vivre du revenu de ses prédications. Naturellement, la Société, éclose d'hier, était peu connue et manquait de ces relations puisstintes qui seules ouvrent les chaires des cathédrales ou des grandes paroisses riches. Puis, il faut bien l'avouer, il répugnait au révérend père Phalippou, qui avait rêvé un Ordre de prédicateurs mendiants pour la conversion des campagnes, d'offrir sa parole et d'en

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recevoir le prix. Toutefois, la faim les pressant, lui et les siens, « la faim, mauvaise conseillère », il se résigna à engager le pied dans cette voie ardue, se réservant d'en sortir dès qu'il aurait plu à Dieu de lui venir en aide.

« Seigneur, murmurait-il arpentant les larges corridors de sa vaste maison, aujourd'hui pleine, Seigneur, délivrez-nous de nos nécessités, libéra nos. Domine, a necessitatibus nostris! »

Après de longues et laborieuses tournées à travers les départements, le révérend père Phalippou, fier de la sympathie que lui avait marquée Pépiscopat en général, osa lever les yeux vers Paris. Déjà il avait autorisé deux ou trois Pères du Jugement- Dernier à franchir le seuil de la grande ville et à hasarder la parole dans quelques Communautés. Il recevait de ces pionniers parisiens de fort rassurantes nouvelles. Le révérend père Barandon, entre autres, ayant donné une retraite au couvent des Dames zélatrices de la Sainte-Eucharistie, rue de Douai, écrivait quMl avait reçu des félicitations de l'archevêque, que Monseigneur avait daigné s'informer de l'Ordre du Jugement-Dernier, et qu'il ne serait pas impossible que,

prochainement, il demandât à entendre dans son diocèse le Supérieur du nouvel Institut.

Prêcher peut-être à Notre-Dame! Paraître dans cette chaire illustrée par Ravignan, Lacordaire, Hyacinthe, Félix ! Le révérend père Phalippou fut ébloui ; puis, de la tête aux pieds, il eut comme un frissonnement, mélange singulier de terreur et de joie.

L'année suivante, en efifet, le Supérieur du Jugement-Dernier, mandé à Paris par Tarchevêque, fut chargé de la prédication de l'Avent à Saint-Thomasd'Aquin.

Phalippou, plein d'ardeur, d'une ambition mal définie, reportant tout, pour se décharger, à l'œuvre immense de sa fondation, eût préféré la chaire de la métropole, oii décidément il serait capable de se tenir, à celle d'une simple paroisse. Mais en réfléchissant que Saint-Thomas-d'Aquin, situé au beau milieu du faubourg Saint-Germain, était l'église où affluait l'élite de la société parisienne, la noblesse surtout, la noblesse pour laquelle, en véritable prêtre roturier, il se sentait un faible inavoué, il se résigna.

Enfin Paris, cette ville terrifiante, où il n'avait pas osé encore engager le pied, — une fois, il était venu jusqu'à Melun, puis il avait reculé plein d'épouvante, — Paris, qu'il avait essayé de prendre par mille circuits habiles, dont il avait fait le siège avec une stra-

tégie savante, Paris capitulait, lui ouvrait ses portes, il y entrerait...

Il y entra.

Cette station de PAvent à Saint-Thomas-d'Aquin, fut le point culminant de la carrière apostolique du révérend père Phalippou. Certes, sa prédication, où les habitudes solennellement déclamatoires de la province étaient trop visibles, eut plus d'un éclat criard ; elle ne connut jamais l'exaltation mystique de Ravignan, l'éblouissante poésie de Lacordaire, l'élan impétueux d'Hyacinthe, la dialectique serrée de Félix ; mais elle charma par l'abondance, la simplicité, un mouvement très particulier du geste, une intonation singulièrement douce de la voix.

Le Supérieur du Jugement-Dernief n'avait pas prêché deux fois que déjà un courant de sympathie, qui lui venait d'en bas et dont il recevait délicieusement le contre-coup, là-haut, dans la a chaire de vérité», lui apprenait qu'il était maître de son auditoire, qu'il le tenait.

Un soir qu'un souffle d'inspiration passait dans ses cheveux pareil à une flamme, il acheva de s'emparer de tant d'âmes avides de sa parole en les entretenant de l'œuvre qui absorbait sa vie. La conviction indomptable que son Institut était appelé à rendre des services éclatants; la certitude que le Jugement-Dernier, environné de périls, pouvait être sauvé par quelques mots tombés de ses lèvres, qui iraient réveiller des

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charités endormies ; une sorte de désespoir divin qui pénétra chacune de ses phrases, quand il effleura les souflFrances de ses novices de Lormières ; ce cri qu'il ne sut retenir dans un élan passionné : « Esurivi^ j'ai eu faim I » tout cela dit, gémi, lancé avec une rare éloquence, émut, bouleversa, vainquit.

Ce fut de l'engouement dans tout le faubourg Saint-Germain pour le Fondateur d'un Ordre spécialement destiné à retenir, à museler le paysan, cette bête redoutable entre toutes, si elle venait à sortir du bois. Non-seulement le révérend père Phalippou, par la voie de son confessionnal, toujours envahi, reçut directement d'abondantes aumônes, mais il en reçut encore par mille autres voies cachées. Si l'on rachète ses fautes par la bienfaisance, Paris doit être la plus pure des villes devant Dieu.

Une chose toucha notre prédicateur plus agréablement que les grosses sommes jetées à profusion dans son escarcelle, ce fut l'autorisation que l'archevêque, subjugué lui-même, accorda spontanément à l'Ordre du Jugement-Dernier de s'établir dans son diocèse. Pour le coup, Phalippou ne sut maîtriser un mou*» vement d'intime orgueil, et, le soir même, écrivant au révérend père Canitrot, recteur du noviciat, à Lormières, il terminait sa lettre par ces mots :

« Comme saint Siméon, je puis chanter : Nunc di* a mittis servum tuum... Oui, mon Révérend Père^

« Dieu me rappellera à^ lui quand il voudra : je « laisse sur la terre l'Ordre du Jugement-Dernier. Il « vivra ! »

Avec l'argent tombé des mains pieuses, non-seulement PLalippou secourut sa maison de Lormières, quatre ou cinq Pères en mission dans des paroisses pauvres du Dauphiné, mais il acheta, pour trente mille francs, dans la rue Neuve-Saint-Etienne-du- Mont, un endroit perdu du grand Paris, un immeuble entouré d'un jardinet de quelques mètres où il se fixa. Il vécut là seul durant de longs mois, retournant lui-même son lit, préparant lui-même sa nourriture, composée le plus souvent de légumes bouillis à Peau, étudiant, spéculant, rêvant. Parfois, une idée ambitieuse traversait son esprit : il se recueillait, il priait sur la colline de Sainte-Geneviève, comme, trois siècles auparavant, sur la colline de Montmartre, s'était recueilli, avait prié saint Ignace de Loyola. Folie de l'orgueil humain ! cette assimilation, où il se complaisait, le grandissait à ses propres yeux et décuplait son énergie.

Le matin, il disait sa messe dans une chapelle de la pauvre église de Saint-Médard, en plein faubourg Saint-Marceau, visitait des malades dans les environs du Jardin-des-Plantes, puis rentrait pour vaquer à sa correspondance déjà nombreuse. L'après-midi était consacrée à des visites dont il devait retirer profit

CRÉATION DU TIERS-ORDRE yS

pour rOrdre du Jugement-Dernier. La pensée de son Institut à pourvoir, à élever, à faire digne de livrer un jour quelque glorieuse bataille pour la défense de la Papauté, l'obsédait sans trêve ni repos.

A Pépoque de ses grands succès oratoires de Saint- Thomas-d'Aquin, succès retrouvés depuis à Saint- Roch, parmi la bourgeoisie riche ; à Saint-Eustache, parmi les petits marchands des Halles ; à Saint-Paul, parmi le peuple de la rue Saint- Antoine, le révérend père Phalippou avait fait la connaissance de plusieurs nobles familles du faubourg Saint-Germain. Dans Péloignement où le retenait la gestation de vastes projets, il n'avait jamais cessé de voir le duc de Vialemont, ancien ministre plénipotentiaire, rue la Chaise ; M. de Kermareck, conseiller référendaire à la Cour des comptes, rue Saint-Guillaume ; le colonel de la Livinière, surtout le vicomte Eustazade, son fils, chef de bureau à la division des Cultes, rue Rousselet ; le sénateur général de Rpquebrun, frère de monseigneur de Roquebrun, évêque de Lormières, rue de Tournon ; M. Darnétal, ancien président au tribunal de première instance de la Seine, place Dauphine, et de rendre des devoirs attentifs, rue de Babylone, à la vieille marquise de Mérifons, dont tout Paris connaît l'inépuisable charité.

Cependant il était une maison — celle-là aussi dans le faubourg Saint-Germain — où le Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier aimait à se produire de "• 7

préférence. Nous voulons parler de Thôtel Trémîère. Là, il lui était permis de se présenter à toute heure de la journée ; là, il n'avait jamais fait antichambre ; là, on Taccueillait avec une distinction, des égards, que le prêtre seul, ce représentant de Dieu sur la terre, lui paraissait mériter.

Mais ce qui le touchait, l'attirait plus que toutes les prévenances, c'était la piété profonde, entière de madame la baronne Fuster. Durant les pérégrinations de sa vie apostolique, il lui était arrivé plus d'une fois, dans les épanchements abandonnés du confessionnal, de voir des âmes enivrées de la grâce se répandre à ses pieds ; jamais il n'avait entendu parler du ciel avec cette ardeur, cette force, cette éloquence persuasive, cet entraînement qui avait quelque chose d'eflfréné.

a Quel orateur chrétien eût été cette femme, s'il lui eût été permis d'escalader une chaire ! » pensait-îl souvent au retour de ces conférences où Tamour de Dieu et de son saint nom voilait toutes les choses qui sont de la terre, les anéantissait en les brûlant de son souffle enflammé*

A la longue, cédant tout naturellement à la pente des préoccupations qui l'obsédaient, le révérend père Phalippou, lequel crut avoir trouvé cette sœur mystique que le ciel envoya aux Fondateurs des grands Ordres religieux, comme s'il était écrit là-haut que rien ici-bas, pas même les entreprises saintes, où la

plus pure chasteté doit exhaler ses parfums, briller pareille au lis de l'Ecriture, ne saurait exister sans la femme, s'ouvrit à madame Fuster de ses desseins.

La baronne but ces confidences avec l'avidité d'une âme inquiète, toujours altérée des sources éternelles. Des premiers temps de cette liaison toute céleste, embellie des douceurs mystérieuses que la religion, arrivée à ces profondeurs, verse avec abondance à ses élus, date {la création des Frères et des Sœurs du Jugement-Dernier. Un jour, les Frères du révérend père Phalippou, comme les Frères de Jean de Lamennais en Bretagne, comme les Frères du bienheureux de la Salle à travers le monde, pourraient, dans les plus pauvres hameaux de France, ouvrir des écoles, enseigner le catéchisme. Quant aux Sœurs, elles soigneraient les malades de la campagne, si dénués de ressources, si délaissés aux dernières heures de la vie.

Un matin, madame Fuster, ayant reçu la communion des mains du Supérieur du Jugement-Dernier, à Saint-Médard, à peine la messe finie, demanda à entretenir sans retard son directeur.

Le révérend père Phalippou, après son action de grâces, vola rue Vaneau. Il trouva la baronne très agitée, l'œil fiévreux, possédée en quelque sorte de Dieu. Il n'avait pas articulé quatre paroles que, l'in-

terrompant aussitôt, madame Fuster lui dit qu^elle avait fait, elle aussi, de longues réflexions relatives toutes à la Compagnie du Jugement- Dernier, et qu'elle désirait sur l'heure lui en communiquer le résultat important.

« Non-seulement, croyait-elle, pour l'influence que la Société devait acquérir dans les campagnes, il était d'une suprême habileté de lui adjoindre des Frères et des Sœurs, lesquels, par leurs habitudes simples, leur éducation rudimeniaire, se rapprocheraient plus des paysans que les Pères; mais afin que l'Institut pût vivre, se développer, il convenait de lui ménager partout des appuis. Elle était donc d'avis que, dès aujourd'hui, le Révérend Père Supérieur se préoccupât de la création d'un Tiers-Ordre. Des laïques des deux sexes, qu'il planterait ainsi que des jalons lumineux aux coins et aux recoins du monde envahi par les ténèbres de la libre-pensée, pourraient devenir de solides étais pour le monument qu'il édifiait. Dans tous les rangs de la société, ces hommes et ces femmes porteraient son idée, l'expliqueraient, la commenteraient et finalement la feraient éclater comme un rayon. Quels énormes bénéfices la Compagnie de Jésus n'avait-elle pas retirés de ces bataillons occultes et dévoués auxquels le mépris de ceux qui ne veulent rien comprendre aux luttes de Dieu contre l'esprit du mal, a infligé le surnom de « Jésuites en robe courte ?» A l'instant, elle était à même de lui dési-

gner l'homme qu'il pouvait placer à la tête de cette Corporation nouvelle. Le Tiers-Ordre, par la multiplicité de ses adhérents, deviendrait comme les mille racines, les mille fils capillaires à l'aide desquels un grand arbre tient au sol, se nourrit et projette ses rameaux jusqu'aux nues.

— Quel homme? interrogea le révérend père Phalippou.

— M. le vicomte Eustazade de la Livinière.

Le Supérieur du Jugement-Dernier demeura silencieux. Il éprouvait un vague malaise intime. Les inventeurs ont de ces froids à l'âme, quand un profane, même pour la. servir, s'immisce trop avant dans leur invention. Il est des ressorts de leur idée qu'ils n'ont créés que pour eux, et je ne sais quelle pudeur orgueilleuse les pousse sans cesse à les cacher à autrui. Certes, ce prêtre, — ce bon prêtre, — rendait pleine justice aux intentions si éminemment religieuses de madame Fuster. Mais encore eût-il autant aimé que, dans les choses ayant trait à son œuvre, elle se contentât de rester un instrument passif, docile sous sa main, au lieu de songer à envahir l'action et de le dépouiller de mérites qui ne devaient revenir qu'à lui.

— Après avoir découvert l'homme qui conviendrait au Tiers-Ordre du Jugement- Derpier, avez-vous également découvert la femme? demanda-t-il d'un ton rogue.

— Oui, Révérend Père Supérieur, répondit-elle sans se troubler.

— Le nom de cette dame, je vous prie?

— La marquise de Mérifons.

Le révérend père Phalippou, personnel comme ceux qui s^isolèrent trop longtemps dans une pensée unique, la regarda avec une surprise qui n^allait pas sans quelque mélange d^admiration.

— Donc, en tout ceci, vous n^avez aucunement songé à vous? s'informa-t-il.

— A moi I fit-elle laissant tomber ses bras et courbant son front, qui rougit.

— Il me paraît pourumt...

— Madame de Mérifons a tant de bonnes œuvres derrière ellel elle est si répandue! et puis elle est si sainte!... Prenez-la, Révérend Père Supérieur, prenezla pour initiatrice, directrice du Tiers-Ordre des femmes...

— Elle est bien âgée.

— Elle redeviendra jeune, dès qu'il s'agira du Jugement-Dernier.

— Alors, vous ne voulez rien être, vous, dans l'organisation que vous me proposez ?

— Votre servante seulement en Notre-Seigneur Jésus-Christ... Dû reste, ajouta-t-elle, saisissant sur une table quatre feuillets de papier noircis d'une belle écriture penchée, élégante qiioiquë un péù grosse, s'il vous plaît de parcourir ces pages, oîi j'ai essayé dé

fixer mes idées, vous verrez que je ne suis pas dans les conditions voulues pour occuper le poste élevé de directrice du Tiers-Ordre.,. Madame de Mérifons est veuve et sans enfants... Vous le savez, moi, à qui Dieu ne ménagea pas les épreuves, fai une fille, j'ai un mari...

Puis elle murmura très bas ce mot qui résumait tant de regrets :

— Hélas I

Sans entendre les dernières phrases de la baronne, surtout le soupir désespéré qui en avait été comme la conclusion, le révérend père Phalippou s'était emparé des papiers et les parcourait avidement. Tout à coup ce religieux, froid jusqu'à la dureté, laissa échapper un geste d'enthousiasme.

— Mais c'est une règle complète, merveilleusement appropriée aux gens du monde I dit-il. Dans quel ouvrage avez-vous puisé d'aussi fécondes inspirations, madame ?

— Je n'ai ouvert aucun livre.

— Quoi! cette science de la vie religieuse, ces ingéniosités pour que le Tiers-Ordre chemine librement sans se briser aux obstacles de la route, quels qu'ils puissent être d'ailleurs, toutes ces finesses pour attirer des adeptes, toutes ces pratiques moitié pieuses, moitié mondaines pour les retenir, ce plan enfin, qui rappelle par ses divisions, ses subdivisions, les cas particuliers qu'il définit, les régulateurs incompa-

80 LA PETITE MÈRB

rables des Ordres monastiques et de la vie chrétienne, tout cet ensemble parfait, admirable, a jailli de votre cerveau ?

— J'avais prié, prié ardemment.

— Madame, Urbain VIII appelle sainte Thérèse a un docteur de TÉglise ». Vous n'êtes pas indigne de porter le même titre que votre sainte patronne. Le Tiers-Ordre des femmes du Jugement-Dernier est dès à présent fondé, et je vous en nomme la directrice générale.

— Comment... Révérend Père Supérieur...

— Dieu vous éprouva, dites- vous; il vous éprouve encore peut-être par ma main. Courage! la couronne d^épines est la couronne du salut.

Elle s'inclina et il sortit.

Après ces indispensables développements rétrospectifs, revenons au général Fuster.

André Fuster passa les grands jours de l'été dans son jardin, à l'ombre douce des charmilles, causant, rêvant. Les médecins parlèrent un moment de l'envoyer à la campagne, l'air des champs devant être plus favorable au relèvement de ses forces; mais il fit la sourde oreille, et ces messieurs n'insistèrent pas.

Où irait-il ?

La seule pensée de reparaître au Pertuis, dans ce château acquis par lui à l'époque d'un long commandement en Touraine, et qu'il avait fait si souvent le théâtre de ses désordres, lui serrait le cœur. Oserait-il promener sa femme, l'épouse chaste de l'Écriture, à travers les allées de ce parc où les traces de tant de

pîeds impurs n'étaient pas encore effacées ? D'ailleurs, pouvait-il compter que Thérèse, laquelle s'était reprécipitée à ses bonnes œuvres, dès que des soins assidus à donner à son malade ne lavaient plus retenue à la maison, voudrait le suivre là-bas? Dans le doute où il était laissé à cet égard, — la baronne n'avait jamais articulé un mot qui annonçât la moindre envie de villégiature, — il se taisait, et, dans le faubourg Saint-Germain déserté, par les soleils torrides de juillet et d'août, sous quelques pauvres arbres de Paris, il essayait de se trouver heureux.

Heureux, il Tétait.

Sans parler de sa femme reconquise, car si des stations pieuses à l'Orphelinat de la rue Saint-Séverin, à la crèche de Saint-Julien-le-Pauvre, aux Dames de la Solitude, au couvent de la Miséricorde, la lui ravissaient trop souvent, elles la lui rendaient toujours la même, bonne, affectueuse, presque aimante, il avait sa fille constamment auprès de lui, tantôt babillant comme un oiseau, tantôt préparant ses leçons sur un banc isolé à portée de ses yeux, tantôt jouant avec Loulou. Quand un abattement subit — les lassitudes de la convalescence en provoquent de cruels — lui faisait tomber des mains le livre qui l'intéressait tout à l'heure, que sa tête alourdie par Finquiétude se penchait sur sa poitrine, avant que son âme, atteinte par la tristesse comme par un trait aiga, eût $aigné, Madeleine était accourue et l'avait relevé

QUAND LE blABLË SE FIT VIEUX... &i .

à la vie par ces simples mots que ponctuaient trois baisers :

— Eh quoi, mon père! mon excellent petit père!...

Dès les premiers jours oti il avait été permis au général de descendre au jardin, Nadalewski, à l'affût de ce qui pourrait rendre la santé à l'être moral de son ami, aussi profondément ébranlé que son être physique, pensa que le moment était enfin venu d^ouvrir la porte de Thôtel Trémière aux visiteurs, qui y frappaient vainement depuis plusieurs mois. Des gens du monde avec lesquels Fuster entretenait un commerce de relations agréables, des officiers pour lesquels il conservait un vif sentiment d'amitié, avaient été constamment repoussés par la consigne des médecins, laquelle pouvait bien n'être, selon Stéphane, que la consigne de la baronne ou celle du révérend père Phalippou. Pourquoi cette consigne rigide, absolue? Elle avait sa raison lorsque le cerveau du général, qu'un sang affaibli nourrissait avec peine, était sujet à des défaillances écrasantes pour lui-même, douloureuses pour tous. Mais, aujourd'hui, qu'avaiton à redouter de visites qui, en apportant au convalescent quelque changement dans la monotonie de son existence claquemurée, contribueraient si puissamment à sa guérison?

Comme, à l'hôtel Trémière, en dépit de certaines prévenances, Nadalewski sentait à chaque pas le terrain fuir sous ses pieds; comme tout, par une influence

84 LA PETITS MÈRB

secrète qu'il démêlait clairement, s'y compliquait pour lui de difficultés insurmontables, avant de toucher un mot à Fuster de son projet d'ouvrir désormais à tout venant la porte cochère de la rue Vaneau, il crut habile de s'entretenir de cette grosse affaire d'abord avec le révérend père Phalippou, — à tout seigneur tout honneur, — puis avec madame Fuster.

A sa très grande surprise, Stéphane trouva le religieux on ne peut plus accommodant. Non-seulement il approuvait que le général reçût ses amis et tous ceux qui prenaient intérêt à soii état, mais il blâma risolement où les médecins l'avaient trop longtemps confiné. 11 n'oublia pas de faire remarquer que, préoccupé d'une solitude qui pouvait devenir fatale au malade, il lui avait déjà présenté, dans l'unique but de le distraire des ennuis inséparables d'un lent rétablissement, M. le vicomte Eustazade de la Livinière, un homme instruit, très distingué, du meilleur monde, et le comte de la Livinière, son père, un colonel en retraite, lequel, par l'éclat de ses services, — trente-cinq ans de sa vie dépensés pour le pays, — ses habitudes militaires, était particulièrement propre à intéresser le général, à lui plaire, "à l'attacher.

Quant à la baronne, sondée à son tour, elle opposa quelque résistance.

« Elle ne comprenait pas que cette maison calme, recueillie, que Dieu habitait, où son mari se relevait visiblement de jour en jour, on voulût la transformer

en une maison de bruit, où les sabres traîneraient sur les pavés, où retentiraient les éperons. Pour elle, elle n'aimait pas Tarmée, violente dans ses allures, peu réservée dans ses propos, et d'ailleurs elle ne voyait pas en quoi le général pourrait se trouver mieux, parce qu'on aurait ouvert l'hôtel Trémière à deux battants... Sans parler de la sollicitude des siens, dont il se trouvait incessamment entouré, ' comme enveloppé, André connaissait par le révérend père Phalippou, par lui-même, M. Nadalewski, les distractions touchantes de l'amitié. Puis, dans ces derniers temps, n'avait-elle pas ménagé à son cher mari la connaissance précieuse au point de vue de son avancement dans la vie spirituelle du duc de Vialemont, du général de Roquebrun, de M. Dat-: nétal, de M. de Kermareck, de la marquise de Mérifons, laquelle, à près de quatre-vingts ans, avait conservé les grâces d'un esprit vif, charmant, si lumineux dans les matières de la foi ?... Du reste, comme elle l'avait toujours fait, comme c'était son devoir de femme soumise chrétiennement à l'autorité de l'époux, elle se conformerait en tout ceci à la volonté « librement exprimée » du général, et accueillerait avec bienveillance à l'hôtel Trémière les personnes, quelles qu'elles fussent, qu'il se montrerait disposé lui-même à y accueillir. »

L'épiderme de Nadalewski, agacé par des coups d'épingle trop répétés, avait acquis à la longue une n. 8

èé LA PETÎtE MÈRE

sensibilité extrême; mais bien que les raisons hérissées dMpines de la baronne Feussent piqué au vif, surtout lorsqu^on avait insinué quUl gênait le libre arbitre de Fuster, il trouva dans le souci de sa dignité le courage de se contenir. Convaincu que, malgré tant de mauvais vouloirs, il finirait par avoir ville-gagnée, par entraîner son ami dans un mouvement de réceptions qui, par la variété des diversions offertes, non-seulement Farracheraient aux langueurs oîi il se consumait, mais le sauveraient du bigotisme où il disparaissait submergé, il songea, puisque le révérend père Phalippou et la baronne faisaient tout dépendre du général, à s^adresser au général luimême, à affronter avec lui une explication^ . Dès les premiers mots de Stéphane, André Fuster agita la tête par un mouvement qui impliquait une désapprobation.

— Alors, tu vas continuer à vivre ici comme un ermite ? lui dit Nadalewski.

— - Quand le diable se fit vieux, il se ât..«

— > Je ne Saurais point cru d^humeur si plaisante..* Allons, puisque tu supportes si gaiement ta solitude...

— • Voudrais-tu que je pleure, parce que, la maladie, le révérend père Phalippou, ma femme aidant, me voilà pris dans ma maison comme une souris dans la souricière»

•^ La souris du moins prouve qu^elle n^est pas

dénuée de toute énergie, elle tente des efiForts pour sortir de sa prison ; tandis que toi !...

— Oh ! moi...

Il avait levé ses bras au-dessus de sa tête, puis les avait laissés retomber lentement. Ses deux mains, d^ne couleur blafarde, — la couleur de la cire vierge, — se crispèrent sur ses genoux pareilles à des griflFes tenaces et rigides. A travers ces gestes d'une violence contenue transparaissait je ne sais quel morne désespoir.

Stéphane éprouva quelque embarras.

— Mon cher André, balbutia-t-il, ce ne sera jamais malgré toi qu'on ouvrira les portes de l'hôtel Trémîère, sois-en certain.

Comme si, occupé à écouter ses pensées, il n'entendait pas son ami, Fuster le regarda vaguement et n'articula pas un mot* Il ne cessait pas de le regarder. Tout à coup, obéissant à une impulsion irrésistible, son bras gauche se porta en avant par le jeu brutal d'un ressort d'acier qui se détend pour tout briser. Nadalewski lui saisit la main. Le général se pencha, et, lui montrant le long de ses doigts le réseau des veines épuisé, tari, dont les fils ténus, indistincts, ne bleuissaient plus la peau :

— Tu vois ces misérables ruisselets, qui suffisent tout juste à me faire respirer ; au temps où je vivais de ma pleine vie, c'étaient des rivières et des fleuves.

— Tu vas mieux pourtant...

— Mieux 1

Ses yeux se tournèrent vers la fenêtre de la chambre des Tapisseries.

— Les tortures que j'endurai là-haut, dit-il, seraient préférables à cette odieuse faiblesse qui se prolonge éternellement. La souffrance au moins m^arrachait des cris, puis je me raidissais contre elle, et dans la lutte j'avais des redressements terribles où je trouvais la preuve que toute vigueur n'était pas encore abolie. Désormais, plus rien. Qu'une mauvaise mouche voltige autour de ma tête et m'importune de son bourdonnement, c'est tout au monde s'il me reste assez de force pour lever la main et la chasser.

— Dans ton fait, il y a un découragement énorme.

— Il y a impuissance, Stéphane, impuissance radicale.

— Pourtant tu me disais hier qu'avant un mois, tu comptais bien tenter des promenades à cheval au bois de Boulogne, et pousser même jusqu'à Saint- Cloud pour y présenter tes hommages à l'Empereur.

— Justement, voilà ce que la maladie qui m'étreint a de particulièrement cruel. A certaines heures, elle me laisse toutes les illusions de la santé. Je me lève alors, je crois que je vais faire des merveilles, et, au premier pas, je me casse le nez piteusement... Tiens! si je n'avais pas une femme admirable, une enfant pour laquelle, je l'avoue lâchement, je serais heureux de vivre, mon parti serait bientôt pris

Il eut le mouvement d'un cavalier qui, ayant armé son pistolet d'arcon, se le pose sur la tempe.

— Et nous donc 1 et nous donc I s'écria Nadalewski effrayé. Tu ne penses donc pas à nous, tes vieux amis?

— Une fois, à Bordeaux, après une revue sur les Quinconces, j'avais conçu le sinistre dessein d'en finir, articula Fuster d'une voix lente et grave. Je venais d'écrire une lettre à ma femme, et je tendais le bras vers l'arme chargée, quand ton fils, qui avait remarqué ma piètre mine à cheval, entra pour prendre de mes nouvelles.

a — Que voulez-vous ? lui demandai-je rudement.

« Il ne me répondit pas, et, devinant tout, sauta sur mes pistolets.

a — Mais, monsieur! m'écriai-je...

« — Général, je m'appelle Daniel Nadalewski ; si, à cette heure suprême, ce nom ne vous dit rien, un mot, un signe, et je me retire. »

— Brave enfant ! ne put s'empêcher de murmurer Stéphane.

— Tu es trop heureux d'avoir un fils pareil.

• — Il me semble que tu n'as pas à te plaindre. Le diable m'emporte ! je me demande souvent lequel de nous deux Daniel aime le plus. J'incline à croire que c''est toi.

— Es-tu fou !

go LA PETITB MÈRE

— Parbleu I cette préférence s'expliquerait facilement.

— Explique-la, voyons, grand philosophe, sublime abstracteur de quintessences.

— Tu me soumets à une dure épreuve, et peut-être serait-il prudent de me taire.. ^ Décidément, je me tais.

— Et moi, je veux que tu parles I s'écria le général saisissant son ami au collet et le secouant.

— Eh bien! eh bieni vous vous battez ? intervint une voix rieuse qui partait de derrière les branchages d'un gros marronnier.

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