‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 13 sur 45 · BOUTADE DE PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

BOUTADE DE PHILOSOPHE

Nos deux lutteurs levèrent les yeux et virent Madeleine à la fenêtre de la salle d^études. Dans Fenca* drement formé par les rameaux touffus de Farbre, le visage de la jeune fille recevait des reflets de lumière douce, tamisée par le feuillage, qui lui communiquaient une expression mutine d^un caractère étrange, presque sauvage.

— Voilà I conclut Stéphane désignant Fenfant.

— Voilà quoi ? insista le général.

— Voilà ce qui fait que Daniel t'aime plus qu'il ne mVime.

— Madeleine !

— • Moi, je ne puis rien pour son bonheur; toi, tu peux tout.

— Comment, tu crois que Daniel ?...

— J'en suis sûr.

— Ah! Je veux vivre... Mon Dieu! que je vive, pour connaître la joie de donner ma fille au fils de mon meilleur, de mon unique ami !

— Alors, tu consentirais ?...

— Ma foi, les Nadalewski, de Transylvanie, me paraissent d'aussi bonne maison que les Fuster, d'Alsace, dit-il gaiement.

— O André! And...

Trop ému pour achever le mot, il prit les mains du général et les serra longuement dans les siennes. Cet homme froid éprouvait un bouleversement profond. Il resta longtemps comme étourdi, ne trouvant ni pensée, ni parole.

Fuster rompit enfin le silence.

— Sais-tu, dit-il, quand la première idée me vint d'un mariage possible entre nos enfants? Ce fut le jour même de mon arrivée à Paris. Tu n'as point oublié ce jour-là, je suppose ? Te souviens-tu de cette partie de volant que Madeleine et Daniel firent, ici, dans le jardin, et que du petit salon nous suivions des yeux ? Toi, homme grave, préoccupé d'ailleurs de ton vieux Fuster qui t'arrivait écloppé de Bordeaux, peut-être ne prêtas-tu qu'une attention distraite à ce divertissement ; moi, j'y étais tout entier. Un détail me frappa : par un coup mal calculé, nia fille ayant lancé le volant à la tête de Daniel, le tampon, en

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l'atteignant, lui déchira presque le bout du nez.

a — Je suis sûre que je f ai fait mal, lui cria Madeleine.

« — Oh ! mademoiselle... » balbutia ton 51s.

a Et ses bras se tendirent en avant pour saisir la maladroite. Mais, riant, elle galopait déjà à travers les allées. J'observai Daniel. Le regard attaché sur Madeleine, il demeurait immobile, se tirant la moustache par ce geste crispé familier au soldat qui éprouve quelque ennui...

« Il l'aime, pensai-je. »

— C'est vrai, il l'aime.

— Il te l'a dit?

— Non certes ! mais ses lettres sont pleines de toi, de ton enfant. Puis, il est si difficile de le décider à prendre un congé de huit jours I

« Vous devinez bien, chère maman, écrivait-il « hier à sa mère, que je ne puis pas aller à Bellevue <c sans aller à Paris, et que, si c'est une grande joie m pour moi de voir le général et mademoiselle Ma- « deleine, cela m'est aussi une grande souffrance... »

— Une souffrance ?

— La peur de ne pas être aimé, la peur, s'il laissait entrevoir ses prétentions, de ne pas les voir accueillies par ta femme, par toi... A l'époque où, le long de la Perspective-Newski, tu suivais M. de la Sylve se promenant avec sa fille, tu dois avoir éprou-

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vé quelque chose d'approchant à ce qu'éprouve Daniel.

— C'est donc parce qu'il aime Madeleine que ton fils nous prive de sa présence ?

— Il comprend d'ailleurs que ta fille est encore trop jeune...

— Elle a dix-sept ans, parbleu ! et il me semble...

— C'est vrai, elle a dix-sept ans sur son extrait de naissance ; mais sur son minois charmant, elle en a douze. Puis, avant de songer à la marier, nous avons à compléter son instruction, à lui former un caractère plus calme, moins bruyant, à la corriger un peu des mutineries ravissantes où elle se complaît, mutineries qui peuvent convenir à une enfant et qui ne siéraient pas à une jeune femme...

— A madame Daniel Nadalewska... Enfin ma fille, monsieur, n'a aucune des qualités que vous voulex trouver chez votre bru, et vous la refusez, s'écria Fuster, heureux.

— Veux- tu nous la donner tout de suite?

— Tu as raison, mon brave Stéphane, îl faut attendre. Non-seulement l'âge de Madeleine nous met dans l'obligation de retarder son bonheur et le bonheur de ton fils ; mais peut-être ce mariage, qui nous comble de joie l'un et l'autre, ne serait-il pas du goût de tout le monde ici, et devons-nous nous appliquer, auparavant, à désarmer les résistances qui pourraient se produire. Certes, ta situation à l'hètel Trémière

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s^est singulièrement améliorée, puisque désormais il t'est permis d'y enseigner librement ma fille. Il n'est pas moins vrai pourtant que, si ma femme venait à connaître trop tôt nos desseins, animée comme elle Test de sentiments peu bienveillants pour Tarmée, rêvant peut-être de faire une religieuse de Madeleine ou de la marier à quelque dévot de la Paroisse du Jugement-Dernier, elle serait capable de reprendre les armes et de me provoquer à la lutte encore une fois. Je suis las, et je crois qu'il' vaut mieux ne pas réveiller la chatte qui dort et fait ronron. Voilà pour ce qui regarde Thérèse. Quant au révérend père Phalippou...

— Le révérend père Phalippou?— interrompit Nadalewski avec un imperceptible haussement d'épaules.

«-» Mon cher Stéphane, tu ne connais pas ce reli*gieux, se hâta de dire Fuster d'un ton où perçait un peu de mauvaise humeuf, c'est un honnête homme dans toute la force du mot^

— En es-tu sûr ?

•^ Et qui te juge plus indulgemment que tu ne le juges.

— C'est son métier*

-^ Sans lui, je n'aurais jamais obtenu de ma femme que tu devinsses le précepteur de Madeleine.

— Tu aurais tâché de l'obtenir de toi-même, alorsi i— Tu comprends, n'est-il pas vrai, que plus d'une

fois tes écrits ont pu affliger le Supérieur de FOrdre du Jugement-Dernier ?

— Je comprends cela.

— Eh bien, dans vos relations îcî, si J'en excepte les violences déjà lointaines du jour de mon arrivée à Paris, — violences que nous fûmes les premiers à provoquer, — a-t-il cessé de te marquer les égards que Ton doit à un homme de ta valeur ? Lui est-il échappé seulement une parole amère, quand toi, moins réservé, tu mettais en avant telle proposition, tu lançais tel argument qui certainement offensaient sa foi?

— Et voilà bien ce qui me fâche de voir à ce moine cette impassibilité.

— Faudrait-il qu'il s'emportât, comme tu t'emportes trop souvent ?

— Est-ce un reproche ?

— Je t'en adresserais de terribles, si je ne songeais que ma Madeleine aime ton Daniel. Enfin, ce sera pour plus tard, quand nous serons parents.

— Peut-être essayeras-tu de me convertir! dît Stéphane qui, ayant eu quelque velléité de se fàclier, se prit à rire.

— Non I non !... Je n'ai pas assez de poigne pour me colleter avec le Démon.

— Le Démon I Ah ça I mais tu crois au Démon, toi?

--' Et pourquoi n'y croirais-je point ?

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Nadalewskî le considéra avec une attention qui n^allait pas sans un mélange de dédain.

— Comme tu sens la caque, mon vieux ! lui dit-il.

— Ce n^est pas étonnant, quand tu es arrivé, je sortais à peine de la chapelle, où j'étais allé faire ma prière.

— Quoi! tu récites ta prière?

— Soir et matin, s'il te plaît. Aujourd'hui pour la première fois, je l'ai récitée dans la chapelle.

— Eh bien, il n'y va pas de main-morte, le Supérieur du Jugement-Dernier, et les coups qu'il frappe portent juste.

— Je te jure, mon cher Stéphane, que mon acte de piété a été absolument libre et que des motifs secrets nés de moi seul m'ont déterminé à l'accomplir. Cela est si vrai que, hier jeudi, jour oti l'on donne, vers cinq heures, à l'hôtel Trémière, la bénédiction du Très Saint-Sacrement...

— Le Très SainUSacrement!.,. Mais le diable m'emporte! tu parles tout à fait le jargon de M. Grégoire Phalippou. Il faut soigner cela, mon cher.

— ... Comme MM. de la Livinière, de Kermareck, de Vialemont, Darnétal, de Roquebrun, madame de Mérifons, qui n'ont pas quitté Paris cet été par unique amitié pour moi, tentaient de m'attirer vers la chapelle, j'ai résisté, fermement résisté...

— Mais tu y es allé ce matin.

— Que veux-tu?... Après le salut, Thérèse vint me

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trouver au jardin. Nous causâmes longtemps de mille choses particulières, puis un peu aussi des habitués de la maison, du révérend père Phalippou, de toi...

— De moi ?

— Thérèse commence à te connaître et a pour toi les sentiments d'une véritable affection. Elle me dit combien elle était touchée de te voir préoccupé de me rendre n^a vie d'isolement plus supportable. Elle me parla de ton projet d'ouvrir l'hôtel Trémière à deux battants afin de me procurer quelques distractions. Certes, s'il m'était agréable de recevoir du monde, elle n'aurait garde d'y faire la moindre opposidon Elle m'invitait toutefois à réfléchir avant de prendre un parti. Étais-je assez remis pour affronter impunément la fatigue de longs entretiens? Le trouble du dehors, en pénétrant dans ma retraite, par l'agitation où il allait me jeter, ne ralentirait-il pas un rétablissement désormais certain ? Il lui semblait plus prudent, sans chercher le moins du monde à me détourner de ma fantaisie, d'attendre ma guérison complète au milieu des amis qu'elle m'avait choisis. Ces amîs discrets, initiés de longue main à mes souffrances, ne deviendraient jamais importuns. La veille même, ils avaient hasardé un mot à propos de la bénédiction^ mais dès que j'avais manifesté mes répugnances, ils s^étaient retirés sans insister. N'était-il pas évident qu'avec des gens de ce savoir-vivre ingénieux et

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