BOUTADE DE PHILOSOPHE
délicat, de cette tolérance exquise pour mes moindres caprices de malade, Je n'éprouverais jamais aucun ennui?...
— Ah! ta femme t'a dit. tout cela..,.
— Et puis, mon brave Stéphane, elle a été ravissante, et, si j'ai le bonheur de remonter sur mes quilles, je ne doute plus que Thérèse ne redevienne pour moi... Figure-toi que notre entretien ayant peu à peu tourné au gré de mes désirs intimes, elle m'a tutoyé trois fois et finalement m'a embrassé. Étourdi, je lui ai tout promis, et ce matin, je me suis prosterné dans la chapelle...
Se penchant à l'oreille de Stéphane, il chuchota :
— Quand je songe pourtant que, si cet [odieux rhumatisme... peut-être Thérèse...
Il n'osa pas achever.
— Peut-être Thérèse serait à toi, n'est-il pas vrai ? lui dit Nadalewski, le considérant avec une pitié hautaine.
Le général, frappé d'une sorte de honte, courba la tête et balbutia :
— C'est bien triste, cela, mon pauvre ami, c'est bien triste.
Nadalewski demeurait morne. Tout à coup et d'un ton où vibraient les éclats d'une sourde colère :
— Il est triste en effet, dit-il, qu'un homme de ton âge, de ton caractère, quand, au milieu des maux qui l'assiègent, tant de pensées plus graves devraient le
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préoccuper, soit devenu le jouet d'une passion qui le traîne à l'avilissement.
— L'avilissement?
— Si, dans la Jeunesse, on peut aimer sa femme avec la fureur que tu me montres, lorsque la tête a grisonné, peut-être conviendrait-il de faire paraître un peu moins d'ardeur et beaucoup plus de respect. Crois-tu que le mariage, cette institution supérieure qu'il dépend de nous de rendre si noble, ait été fait pour de pareils déchaînements ? Je blâmais ta femme de ses froideurs; mais en face de ce dont tu la menaces, je suis bien près de la comprendre et de l'approuver.
— Alors, tu l'approuverais de ne pas m'aîmer ?
— Oui, de ne pas t'aimer comme tu l'entends.
— Comme je l'entends?
— Fuster, trouve la patience de m'écouter une minute. Tu n'as pas oublié sans doute les répugnances que je te manifestai lorsque tu me parlas de faire un soldat de Daniel? Par tradition de famille, j'aimais l'armée, pourtant. Mon père, blessé à côté de Ney, à l'action des Quatre-Bras, dit ces fières paroles aux hommes qui voulaient l'emporter : — « Laissez-moi : les Nadalewski meurent sur le champ de bataille!» — Ma race est une race de guerriers. Malgré tout, je vis avec regret mon fils suivre la carrière des armes. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'à notre époque, les grandes masses armées me paraissent vouées, soit
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à un repos dégradant, soit à des besognes moins nobles qu'aux époques un peu reculées de Thistoire. Autrefois, les princes levaient des soldats quand les frontières de la patrie étaient menacées, et, la sécurité reconquise, chacun rentrait au foyer. Aujourd'hui, il n'est pas de souverain qui, au grand dommage de son peuple pressuré, n'entretienne sur un bon pied d'innombrables régiments. C'est le système des armées permanentes. Mais comment procurer du travail à ces armées ? Naturellement le travail manque souvent, les intérêts, les cœurs très mêlés des nations rendant la guerre de plus en plus difficile. Que faire alors de cette énorme machine si exacte dans ses mouvements, si forte dès qu'elle a été mise en train? Tel empereur s'en sert pour opprimer la liberté, tel roi en laisse rouiller les ressorts si coûteux dans l'inaction...
— Tu te figures donc que le métier de soldat est un métier de paresseux?
— Qu'as-tu fait, toi, depuis plus de trente ans que tu sers ton pays?
— Parbleu! je me suis battu pour lui.
— Combien de fois?
— Je n'en sais rien. Lis mes états de services.
— Cent fois ?
— C'est beaucoup.
— Ta vaillance étant un fait au-dessus de toute contestation, mettons cent fois.
— Tu es vraiment bien généreux.
— Attends... Combien de jours faut-il pour se battre cent fois pour son pays?
— Tu deviens fou, je crois.
— Faut-il cinq cents jours? En faut-îl mille PPautîl cinq ans?
— Cinq ans, soit.
— Tu conviens donc que, sur trente ans de service, tu en as passé vingt-cinq au moins dans Poisiveté?
— Ce n'est pas sérieux.
■ — C'est de cette oisiveté malsaine de la garnison que je songeais à préserver Daniel, quand, au lieu de le pousser dans la voie où tu l'attirais, je cherchais à le retenir à Bellevue. Intelligent, possesseur d'une fortune qui lui promettait la paix si nécessaire à l'étude, mon fils eût suivi ma carrière, continué mes recherches, rendu peut-être quelque énorme service à la science et du même coup à l'humanité. Que faitil à Bordeaux, auprès de son général Dubosc ?
— Ce qu'il fait à Bordeaux? Il y fait une besogne plus rude et plus grande que la tienne : il y étudie par quelle stratégie habile il pourra augmenter la gloire militaire de la France, et, si jamais la guerre était déclarée, comment il pourra mourir.
— Des mots, mon cher André, des mots... Je suis convaincu que Daniel pense moins à mourir pour sa patrie qu'à vivre, c'est-à-dire à s'amuser,
— A s'amuser?
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— Souviens-t'en, tu lui donnas de si tristes exemples.
— Ah ça! Stéphane...
— Ne te fâche pas... Me voîci, après quelques détours, arrivé au point précis que je veux toucher avec toî... Entre nous, ne crois-tu pas que, si, au lieu d'être militaire, tu avais été un simple pékin comme moi, ton mariage eût mieux tourné ? Je ne chercherai point à atténuer les torts de ta femme, ils sont énormes. Mais, Je te l'avoue, te voyant animé de si âpres désirs, je me demande si c'est sa religion seule qui éloigna de ta vie Thérèse de la Sylve. Tiens, tu connais ma femme, on ne peut l'accuser d'une dévotion exaltée; elle a la piété douce et facile des personnes bien élevées, car on n'est pas bien élevé, paraît-il, quand on ne va pas à la messe. Eh bien I elle, si bonne, si dévouée, dont je ne saurais te parler sans que des larmes d'attendrissement me montent aux yeux, — je me souviens de ce qu'elle fut pour moi aux heures de lutte, — elle enfin que j'aime autant que tu peux aimer Thérèse, mais d'une autre façon, se serait retirée de moi, si j'eusse compris le mariage comme tu le comprends. Et sais-tu d'où vient la différence de nos habitudes, de nos mœurs? Uniquement de la diversité de nos carrières. Tandis que moi, roi débonnaire au foyer domestique, régnant et ne gouvernant pas, je livrais la bataille du pain quotidien, ou, quand le repos ma-
tériel fut conquis, adonnais tout mon être moral à des travaux de haute raison, et aimais ma femme avec sérénité; toi, tyran farouche dans ta maison, qui voyageais avec ton régiment, exercé par le maniement journalier des armes aux œuvres de la force et de la violence, tu aimais la noble Thérèse de la Sylve, non avec les délicatesses respectueuses que mérite l'épouse, mais avec cette grossière ardeur dont on outrage sa maîtresse comme d'un mépris.
— Allons, bon, les militaires ne sont pas des hommes comme les autres, à présent ! dit Fuster affectant de sourire, mais très piqué dans le fond.
— Non, ils ne sont pas des hommes comme les autres, comme nous, par exemple.
— Alors, il faudrait leur interdire le mariage?
— Il faudrait leur interdire l'épouse.
— Une armée de célibataires I
— Point. On permettrait au soldat ce qui va de plain-pied avec ses instincts : la maîtresse.
A cette boutade, débitée avec une solennité comique, le général éclata de rire franchement.
— Diable ! mais Daniel est soldat, et il me semble qu'il a tourné les yeux du côté de Madeleine, dit-il.
— Madeleine !
Nadalewski se tut. Une pâleur subite se répandit sur son visage, où un entretien un peu vif avait fait affluer le sang.
— N'aie pas peur, va, ennuyeux philosophe de
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Bellevue que tu es, lui dit Fuster avec bonhomie, je n'en veux pas à Daniel de porter vaillamment l'épaulette, et, s'il n'a pas d'autre péché sur la conscience, pour employer le langage des gens de Thôtel Trémière...
— Si mon fils, en traversant Parmée, avait contracté des habitudes...
— Laisse-moi donc tranquille à la fin avec ton prêche. Ma parole ! quand tu montes en chaire, tu es plus insupportable que le révérend père Phalippou. Daniel épousera Madeleine, et voilà tout.
— Il l'épousera, s'il est digne d'elle.
— Je le considère comme tel, moi. Cela suffit.
— Et moi je veux, avant tout, que Madeleine soit heureuse! dit Nadalewski, élevant la voix de plusieurs tons.
— Et moi je veux que Daniel ait la femme qu'il aime ! articula fortement le général.
Il s'était mis debout.
— Encore ! encore ! s'écria Madeleine, qui bondit au milieu des combattants.
Les deux amis se regardèrent ébaubis.
— Il y avait un long moment que je vous suivais du coin de l'œil, vous entendant crier comme des coqs en colère, reprit la jeune fille avec son babillage d'oiseau chanteur. Enfin, je suis descendue, et me voilà. Nous verrons bien si vous oserez recommencer.
Elle les toisa narquoisement.
— Voyons, recommencez!... A-t-on jamais vu!... Ta main, toi, méchant, car c'est toi qui dois avoir allumé la guerre I.,. Un général, ça se comprend assez du reste...
Elle s'empara de la main droite de son père.
— La vôtre, Je vous prie, monsieur Nadalewskî.., Je vous en préviens, si vous n'êtes pas sage, je récrirai à Daniel.
Quand, entre ses doigts délicats, elle tint ces deux mains, elle les mit en contact immédiatement.
— Qu'on fasse la paix, et tout de suite!
Fuster et Nadalewsiti tombèrent dans les bras Tua de l'autre.