‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 25 sur 45 · ESCADRON, EN AVANT · texte numérisé non relu

ESCADRON, EN AVANT

L^automne eut des splendeurs inaccoutumées. Autant, à Paris, dans le jardinet de Phôtei Trémière, Pair était lourd, épais, étouffant ; autant, à Bellevue, dans le parc du Château-Taillard, il faisait bon respirer et vivre. Et les arbres, quelle dififérence ! Là-bas, les feuilles, brûlées déjà par les mille poisons subtils d'une atmosphère putride, tombaient avant le temps ; ici, elles conservaient leur belle couleur verte et demeuraient fermement attachées à leurs rameaux. C'était à peine si, en y regardant bien, dans les énormes amoncellements de feuillage qui, dé Meudon à Saint-Cloud, moutonnent le long des collines bordant la Seine, comme les vagues profondes d'un océan de verdure, quelques taches rousses apparais-

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saient çà et là. Partout le même éclat sous la lumière, la même puissance végétale, la même vitalité débordant du âanc de la terre toujours ouvert et toujours fécond.

André Fuster, tout à l'action des champs de bataille ou aux fureurs de son plaisir, ne s'était guère arrêté à contempler la nature. En Afrique, en Crimée, en Italie, dans les stations diverses où il avait exercé le commandement, il lui était arrivé de traverser d'admirables paysages; il ne les avait pas vus. La propriété ravissante qu'il possédait en Touraine, le Pertuis, offrait mille grâces plttotésques ; il n'en savait rien. Insouciant de tout ce qui ne touchait pas son ambition ou n'amorçait pas la fantaisie sans cesse éveillée de son tempérament, il avait traversé les plus beaux pays du monde les yeux bandés. Il poussait son cheval en avant et passait.

Il en fut autrement désormais.

Un des plus jolis tours que la maladie joue aux hommes de muscles et de sang, c'est de le^ rendre poètes. En leur soutirant sournoisement ce que leur vie avait d'excessif du côté physique^ elle permet au moral, pour ainsi dire engoncé dans la chair, de se dégager. Le nerf, maté par la souffrance, ne connaît plus la sensation brutale de la pleine santé, l'impression qu'il apporte au cerveau est amortie, douce, tempérée. Cette transformation, qui ne tend à rien moins qu'à préparer déjà ;lâ créature humaine péris-

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sable à Téternel repos, qui peut-être est comme le premier atlouchertient de la mort, le général la subit tout entière.

Dès le matin, David conduisait son maître sous un bouquet de jeunes tilleulâ aux bratichages entrelacéd^ et i'inâtàllait devant une table rustique, où il déposait des livres et des journaux. Il passait là de longues heures, le plus souvent causant avec sa femme, avec madame Nadalewska^ avec Stéphane, qui ne tardait guère à le rejoindre^ quelquefois selil, quand ses devoirs pieux avaient appelé la baronne à Paris et que les Nadale^Vski, pour Taguerrir à la marche fortifiante, faisaient faire à Madeleine quelque promenade à travers bois.

Ces instants de solitude, non-seulement Fuster les supportait sans ennui, mais il les voyait arriver presque avec plaisir. Cétait alors que cet homme, attentif jusquUci à des satisfactions que, malgré les douches froides du docteur Guibal, il ne connaîtrait sans doute plus, repaissait son âme ulcérée et défaillante de regrets^ du spectacle sublime qui se déroulait devaiit lui. Ses regards se reposaient bien une minute sur les richesses forestières de Meudon, de Sèvres, dont les somptueuses villas aux murailles blanches ponctuaient par intervalles les frondaisons montueuses où, selon l'heure du jour, la lumière créait sans cesse de nouveaux aspects, sur la Seine endormie au bas du coteau^ sur Billancourt frais et riant comme

un vaste parc anglais ; mais ils étaient invinciblement attirés vers Paris. C'est là qu'ils s'arrêtaient, c'est là qu'il se fixaient. Oh ! Paris vu du Château-Taillard !...

La première fois qu'André Fuster tourna les yeux du côté de la grande ville, il éprouva je ne sais quelle impression douloureuse, mélange singulier d^admiration et d'effroi. A la distance de dix kilomètres, Paris lui était apparu comme un monstrueux entassement de pierres envahissant jusqu'aux extrêmes frontières de l'horizon. Là-bas, c'était manifeste, tout un monde venait de s'écrouler, et certainement pas une maison ne restait debout au milieu de ces ruines bouleversées.

Cependant, jour à jour, de ces masses indéterminées, blanchâtres ici, brunâtres plus loin, selon les transparences ou les obscurités du ciel, le général crut voir se dégager Tune après l'autre les lignes des principaux monuments. O complaisance inouïe de l'imagination! il distingua Saint-Sulpice, l'Observatoire, Notre-Dame et la Sainte-Chapelle confondues; puis là-bas, tout au fond, émergeant du milieu des blocs formidables d'une carrière cyclopéenne, les pyramides amincies, étirées de l'église de Belleville.

Cette vue unique l'intéressait, et, le temps lui appartenant désormais, il s'y appliqua de toute son attention. Au sein de ce fouillis plein de contrastes, qu'un nuage passant devant le soleil suffisait à changer, à renouveler, son œil curieux, tenant déjà les

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