ESCADRON EN AVANT
Fuster tendit les bras vers la splendide coupole.
— David, il vaudrait peut-être mieux que nous fussions là-bas quMci.
— Et mademoiselle Madeleine, mon général ?
— Pauvre enfant !
— Oui, pauvre enfant, si vous continuez k broyer du noir et si vous pensez à entrer aux Invalides; non, si vous voulez vous guérir tranquillement et ne pas plus songer à abandonner mademoiselle Madeleine que |e ne songe, moi, à abandonner ma petite Loulou*
-^ Abandonner Madeleine I Es-tu fou, par exemple?
— A la bonne heure!
Il y eut un silence.
— Ah çal mon général, parlez-moi à la bonne franquette, comme on parlait au régiment, où Ton s^envoyait à trente-six millions de diables entre camarades, les officiers exceptés naturellement... Gomment va-t-on? Voici quinze jours à peine qu'on vous flanque cette eau froide sur le corps, et il me aemble que vous marchez plus ferme et que vous reprenez votre bonne mine de Crimée et d'Italie... Vous pouvez bien me dire ça à moi : madame la baronne est à Paris, et mademoiselle se promène... Vous trouvez-vous un peu plus en force ?
Fuster lui prit la main et, la lui serrant vigoureusement :
— Que dis-tu de cela, mon vieux ?
— Je dis que vos doigts sont de vrais crampons et solides comme des tenailles ! s'écria David dans un accès de joie débordante... Nom de Dieul cette eau de Bellevue tout de même !... Était-il assez bête avec sa pommade, le révérend père Canitrotl... Mon général, soyez tranquille, vous n'avez pas fini de crier : — « En avant ! »
Pareil au cheval de bataille qui a entendu le clairon, André Fuster, par un mouvement presque inconscient des jarrets, s'était mis debout. La narine ouverte, le poil raide, l'œil dilaté, il regarda encore une fois les Invalides; puis, avisant une énorme tache rase, qui lui parut indiquer le Champ-de-Mars, ce Champ-de-Mars qu'il avait battu tant de fois à la tête de son régiment, il cria, grisé par la subite espérance de se retrouver bientôt dans le tumulte des armées :
— Escadron, en avant!