‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 35 sur 45 · DIAMANT VAIT DES SIENNES · texte numérisé non relu

DIAMANT VAIT DES SIENNES

mari des milliers de lumières qui tremblaient là-bas à rhorizon :

« — Paris! dit-elle.

« — Oui, répondit-il, Paris, l'hôtel Trémière, le nid où bientôt nous irons nous blottir.

« — Le Révérend Père Supérieur du Jugement- Dernier prie pour nous là-bas dans cette effroyable Babylone... Oh! comme il est doux de suivre ses conseils, qui sont les vrais sentiers du Seigneur!

« — Ses conseils ?

« — Lui seul m'a prouvé qu'une épouse chrétienne, sans ofifenser Dieu, pouvait, elle aussi, être une épouse...

« — C'est donc au révérend père Phalippou que je dois un retour?...

« — Il a dissipé les scrupules de ma conscience, les erreurs de mon esprit et...

« — Et ? demanda le général.

c — Et a rendu toute sa liberté à mon cœur, » murmura -t- elle lançant son cheval, que Luxor rejoignit au galop.

Daniel retourna vers Diamant. Il se soutenait à peine. Il remonta sur sa béte et la laissa regagner lentement le gîte. Parvenu à la descente de Bellevue, au point où tout à l'heure la baronne s'était arrêtée, à son tour le jeune homme regarda la masse noire de Paris. Avec les idées tristes qui peuplaient son

cerveau, il lui parut que les becs innombrables de gaz rayant Fespac^, brillaient là-bas semblables à des clous d^argent qu^on aurait plantés aux boiseries de quelque incommensurable édifice funèbre. Un souffle de vengeance le grisait, Taffolait. Il avait froid et il brûlait.

Daniel demeura longtemps absorbé... Enfin, pro jetant son poing en avant :

— Monsieur Phalippou, à nous deux I artîculat-il, Tœil étincelant, le menton serré.

Diamant, encore une fois, avait senti Téperon. En moins d'une minute, il toucha aux premières maisons de Bellevue.

Cependant Tautomne commençait à ravager les collines, et, dans les souffles qui soulevaient les feuilles mortes, les dispersaient en tourbillons, on devinait déjà les âpres colères de l'hiver. Un matin, les bois, depuis Meudon jusqu'à Saint-Cloud, laissèrent voir des armatures noirâtres, anguleuses^ dénudées^ La veille encore, avec des froissements de métal^ s'agitaient à droite^ à gauche, partout, des frondaisons d'or bruni, de fer rouillé, de bronze vert-dôgriséi Une nuit avait suflS à balayer ces dernières splendeurs, et le pays, jusque-là caché sous le luxe d'une végétation puissante, apparaissait triste, dépouillé comme un pauvre dont l'ossature vigoureuse fait de toutes parts craquer les haillons.

Le ciel n'était pas en un meilleur état que la terre. Plus de soleil aveuglant remplissant tout de sa gloire; plus de nuages roses, orangés, ici grands, volumineux comme des navires hérissés de voilures, plus loin effilés comme des barques légères, glissant vers des rivages inconnus, à travers Pocéan bleu d'en haut. Le firmament, obstrué de blocs énormes détachés de l'écroulement de montagnes invisibles, s'étendait à perte de vue, pareil à quelque chaussée de géants. Les pavés de cette voie indéfinie, d'inégale grosseur, mal joints, laissaient apparaître dans les interstices des cavernes effroyables, d'insondables abîmes que n'éclairait pas un rayon. Parfois, un grès incommensurable, sous la pression d'on ne sait quelle force, se détachait de ces formidables assises, roulait sur le chemin raboteux, et, tout au fond d'un trou béant, on entrevoyait comme d'obscures clartés.

André Fuster, confiné dans sa chambre, suivait distraitement des yeux les spectacles de la terre et du ciel. Les médecins avaient déclaré qu'il devait continuer son traitement jusqu'au 1 5 décembre, et, sMtant engagé d'honneur auprès du doaeur Guibal à ne pas déserter l'ordonnance, il demeurait à Bellevue malgré les rigueurs de la saison.

Pourtant il lui tardait de retourner à Paris. Capable désormais de se tenir à cheval, sentant sa jambe gauche absolument libre, plus vigoureux de toute sa personne, il avait le dessein de se présenter

au plus tôt aux Tuileries, d'abord pour remercier r Empereur des nombreux témoignages de bienveillance qu'il avait daigné lui accorder, pour solliciter ensuite la faveur d'un commandement.

Enfin, il rentrerait dans la carrière.

Cette pensée lui communiquait des tremblements de joie, et il marchait à travers la chambre à grandes enjambées, regardant en passant sa bonne mine dans une psyché, éternuant, toussant pour s'assurer de la solidité de sa poitrine, gesticulant, s'abandonnant à toutes les puérilités misérables de l'homme, cet enfant éternel qui ne veut pas mourir, et qu'après la moindre atteinte de la maladie, l'espoir de vivre rend fou.

Du reste, en dehors de sa santé de jour en jour plus affermie, de son ambition qui allait reprendre son vol, le général avait d'autres motifs particuliers de se réjouir. Le premier était le retour vers lui de sa femme, ce retour tant de fois espéré, enfin accompli par l'intervention souveraine du révérend père Phalippou; le second était sa certitude de faire le bonheur de sa fille, en lui donnant bientôt pour mari celui qu'elle aimait et qui l'aimait.

C'est dans la sérénité douce où le plongeaient tant de choses réalisées à l'entière satisfaction de son cœur, que Fuster, savourant un repos moral inconnu, en l'absence de la baronne, souvent mandée à Paris par le Supérieur du Jugement-Dernier, qui achevait de la

convertir au mariage, en Fabsence de Madeleine, appliquée à quelques devoirs sous la surveillance de Stéphane Nadalewski, amusait ses yeux aux jeux des nuages, au bouleversement des bois dévastés.

Le 7 décembre, en se levant, malgré le feu pétillant qui flambait dans la cheminée, André Fuster éprouva le long des membres un frisson qui lui fit claquer les dents.

•—Quel froid de loup! dit-il à David qui Faidaità s'habiller.

— Il n^y a pas de calorifère ici comme là-bas, mon général, répondit le dragon.

Armé d'une brosse anglaise, il frictionna son maître vigoureusement.

— Tu m'arraches la peau, toi I

— Tant pis pour vous, mon général. D^abord les médecins, — M. Guibal principalement, -^ m^ont donné la consigne, et vous comprenez..^

— Nom de Dieu!

•— A la bonne heure ! mon général, j'aime bien ce langage de troupier, et je vous réponds que, quelquefois, avec Kraft et Merlot du quatrième...

■=^ Assez lassez! criait Fuster.

-^ Encore un peu sur les bras... Vous voilà douillet comme une femme, sapristi 1.... A moi, on peut bien me promener sur le cuir l'étrille de Luxor, le diable m'emporte, si je bronche... On est un blanc-bec ou on

est un soldat, et, quand on s^appelle le général Fuster, on n'a pas froid aux yeux, je crois...

— Passe-moi ma robe de chambre, flatteur!

— Ah bien oui, flatteur! maugréa David. Vous avez bien trouvé votre homme pour flatter les gens.

Fuster s'enveloppa de la tête aux pieds et s'assit devant les bûches s'écaillant en grosses braises incandescentes.

— Ah bien oui, flatteur! grondait toujours David... Pour commencer, mon général, voulez-vous mon avis sur votre robe de chambre ?

Fuster tisonnait.

— Voyons ton avis, grosse bête.

— Ce costume, qui ressemble à la soutane de M. le révérend père Phalippou, je ne puis pas le digérer, quoi ! En voilà une idée qu'a eue madame la baronne de vous fourrer dans une robe comme elle. Un général en robe de chambre, est-ce que c'est un général ?

— Faut-il que je mette mon uniforme?

— Vous feriez meilleure mine, sacré nom de... Fuster, s'élançant, lui ferma la bouche.

— Encore des « sacré nom de... », lui dit-il.

— Pardon... excuse... mon général...

Tandis que son maître, assis devant le feu, empilait des rondins de bois du bout des pincettes, David, dont on n'avait plus besoin, mais qui ne savait prendre le parti de se retirer après un reproche, s'approcha d'une

ig6 LA PETITE MÈRE

des fenêtres et, soulevant les petits rideaux, pour se donner une contenance, regarda devant lui en battant avec ses doigts la retraite militaire sur les carreaux.

— Ça tombe comme en Crimée, dit-il enfin, trouvant le silence trop lourd.

Le général, qui rêvait, ne l'entendit pas.

— C'est égal, continua le dragon, les médecins sont de drôles de pistolets tout de même. Je vous demande un peu si, par un temps pareil, il ne vaudrait pas mieux être casernes à Phôtel Trémière, où le calorifère envoie de Tair chaud dans toutes les pièces, qu'au Château-Taillard, où les portes ferment comme des mâchoires de chèvre. Quelle baraque !...

Fuster se taisait toujours.

Soudain, par une secousse aussi brusque que violente, David ouvrit la fenêtre toute grande.

— Faites donc attention, mademoiselle, cria-t-il... Vous voyez, vous avez manqué vous jeter par terre... Attendez, je porterai Loulou, moi.

Il bondit et s'éclipsa.

Pourtant le général avait quitté son fauteuil et s'était avancé jusqu'à la fenêtre. Il ne fut pas médiocrement surpris de voir la campagne couverte de neige.

— Bonjour, cher petit père ! lui siffla du jardin la voix chantante de Madeleine.

— Veux-tu rentrer avec cette enfant! lui cria Fuster.

— Daniel doit venir à Bellevue aujourd'hui, et nous allons voir s'il est arrivé.

— Mais tu as glissé et tu pourrais...

David parut dans le jardin et enleva Loulou comme une plume.

— Appuyez- vous à mon bras, mademoiselle, dit-il à Madeleine.

— Par exemple ! fit celle-ci, se redressant offensée. Le dragon n'insista point; il marcha en avant, la

mignonne Marie rejetée sur son épaule.

— ..Tite mère..., tite mère! répétait le baby, qui ne quittait pas sa marraine des yeux.

Et les éclats d'un rire perlé, semblable aux trilles d'une linotte sur une branche, partaient en fusées du gosier sonore de l'enfant.

— Folle! folle! s'écriait Madeleine joyeuse, lui lançant des boulettes de neige, qui blanchissaient le dos de David.

Et Loulou de rire de plus belle, toutes les fois qu'elle était touchée.

David, ayant atteint le bout de l'allée, souleva le loquet de la porte, et le gracieux tableau, qui tenait André Fuster charmé, s'effaça.

Le général, bien emmitouflé dans sa douillette robe de chambre, éprouva quelque plaisir à respirer un moment le grand air. Du reste, comme cela arrive par les jours de neige, un adoucissement notable dans la température s'était produit. La veille encore, un vent sec, hurlant, éperdu, promenant dans Tatmosphère embrumée des tourbillons de poussière, barrait la vue à trois mètres; puis il brûlait tout, glaçait tout, saccageait tout. Maintenant, à travers Téther tranquille, reposé, humidifié et doux, le regard portait loin et partout trouvait à se complaire dans la sérénité, dans la paix.

Paris surtout, que Fuster n'avait jamais vu si distinctement, était admirable sous la toison étincelante

qui le recouvrait de bout en bout. Sauf un énorme trou blanchâtre, autour duquel, comme à l'orifice de quelque caverne rocheuse des montagnes, se dessinaient de rares blocs de nuages [aux arêtes confuses, d'un horizon à l'autre, le ciel se développait uniformément gris. De là, une lumière égale, enveloppant les objets, leur donnant, dans les lignes singulièrement amorties par la neige, une valeur, un relief suffisant.

Certes, si le soleil fût sorti de l'encaissement oii il se trouvait retenu comme au fond d'un puits; si sa tête radieuse, soulevant les lourdes assises que l'hiver faisait peser sur elle, se fût montrée au milieu des décombres, nul doute que le spectacle n'eût revêtu tout à coup un caractère plus saisissant de splendeur et de beauté. Mais ce Paris mélancolique, ce Paris sibérien, aux solitudes de steppe, ce Paris où, sur toutes les blancheurs accumulées, les toitures plus élevées des monuments jetaient çà et là comme des taches plus blanches, ce Paris semblable à ces plaines arides qui environnent les hauts glaciers des Alpes, ce Paris inconnu intéressait André Fuster, le retenait, le captivait.

— Quel paysage ! murmura-t-il, accrochant son œil à tous les accidents de cette grandiose perspective, quel paysage!

— Merveilleux, en effet, merveilleux! articula une voix derrière lui.

— Comment, vous, mon Révérend Père ! s'écria le général se retournant... Cest donc un parti pris de me surprendre! ajouta-t-il d'un air où perçait quelque vague méfiance.

Et, sans permettre au Supérieur du Jugement- Dernier, qui venait d'entrer à pas muets avec la baronne, de prononcer un mot :

— Que me dites-vous de Paris sous la neige, hein? demanda- t-il.

— Admirable 1 répéta le moine. Dieu seul s'entend, mon ami, à peindre des tableaux de cette force, de cette puissance.

Et, comme une étude approfondie de l'Écriture- Sainte amenait infailliblement à sa mémoire le texte approprié à sa pensée, levant le bras vers le ciel, il cita ce poétique verset du Psalmiste :

« Qui dot nivem sicut lanam, nebulam sicut cinerem spargit^ Dieu qui donne la neige comme de la laine et répand les nuées comme de la cendre. »

— Mais vous allez prendre froid, mon cher André, dit la baronne, dont l'âme desséchée par le feu de la grâce ne sacrifiait aucunement à la poésie.

D'autorité, elle fixa l'espagnolette de la fenêtre. Le pauvre Fuster, les ailes cassées, un peu penaud, retourna s'asseoir près de la cheminée, où s'installèrent aussi la baronne et le révérend père Phalippou.

— Général, dit le prêtre, je vous apporte une bonne nouvelle.

— Ma foi, vous faites bien, mon Révérend Père, car je me suis levé du côté gauche aujourd'hui et la journée se présentait mal.

— J'ai vu M. le docteur Guibal hier au soir.

— Eh bien?

—Eh bien, il vous délivre. Votre traitement est fini.

— Alors, nous partons?

— Quand vous voudrez. Du reste, je ne devance M. Guibal que de quelques heures. Il s'est réservé de venir rompre lui-même votre chaîne dans l'aprèsmidi.

— Donc nous serons à Paris ce soir, ma chère Thérèse? dit-il avec un éclair de contentement.

— Nous y serons ce soir, répondit-elle non sans un mélange d'embarras.

— Tu sais ce que tu m'as promis ?

— Je le sais.

Le général essaya de saisir une des mains de sa femme, mais celle-ci recula sa chaise vivement. Comme s'il ne comprenait rien à ce manège singulier, le moine considéra Fuster avec des yeux pleins d'étonnement. C'était une interrogation.

— Me permettez-vous d'initier le Révérend Père Supérieur à nos engagements mutuels ? demanda le général s'adressant à la baronne.

— Le Révérend Père Supérieur a le droit de tout connaître, murmura-t-elle.

— Apprenez donc, mon ami, puisqu'on m'autorise

à VOUS dévoiler nos secrets, que, dès notre rentrée à Paris, ma femme et moi, nous comptons former le ménage le plus jeune, le plus aimable, le plus charmant, le plus étroit qui fut jamais. Il vous sera donné d'admirerune vraie renaissance... Cest peut-être un peu fou de rêver, sur le tard, les délices des premiers jours de notre union, poursuivit Fuster ravi au septième ciel. Que voulez-vous? nous sommes résolus à affronter la folie de ce rêve et à en faire une réalité.

— Courage, général, courage! murmura le religieux.

— Cent fois, depuis le jour où, nous promenante cheval dans la forêt de Meudon, nous nous sommes tout à coup retrouvés mari et femme, avec le même cœur gonflé de tendresses d'il y a vingt ans, en Russie, j'ai prié, j'ai supplié Thérèse de commencer à l'instant cette vie nouvelle qu'elle me laissait entrevoir et où le mal de nos anciennes discordes se trouvera perdu, noyé, anéanti. Sa réponse a toujours été : — « A Paris! à Paris! »

— A Paris, nous serons libres! articula la baronne, relevant son beau visage aux lignes régulières, d'où s'effaçaient lentement de pudiques rougeurs.

— Qui gêne notre liberté à Bellevue ?

Elle ne répondit pas.

— Existe-t-îl quelqu'un au monde qui ne soit prêta se réjouir de nous voir heureux?

UN RéPROUvé 2o3

— Je me trompe peut-être, mon cher André, mais je crois, en effet, qu'il est quelqu'un...

— Mon vieux Stéphane, sans doute?

Le nom de l'ennemi ayant été prononcé, la baronne recouvra soudainement cette hardiesse pieuse que le révérend père Phalippou, en son langage mystique, appelait la « courageuse témérité des saints ».

— M. Nadalewski, dit-elle, apporte un acharnement féroce dans ses idées, et on ne peut douter qu'il n^ait vu avec chagrin que vous désertiez sa cause pour passer à la mienne.

— Une cause, ma Thérèse? Mais en ceci, il ne s'agit ni de la cause de Stéphane, ni de la vôtre; il s'agît tout bonnement de mon cœur plein d'amour pour vous*

— Il n'en est pas moins vrai que cette alliance, destinée, après tant et de si rudes mécomptes, à nous lier plus étroitement l'un à l'autre, à renouveler notre mariage dans la grâce, me paraît faite pour effrayer beaucoup voti*e ami. Pouvez-vous penser que M. Nadalewski) lequel met à poursuivre la religion je ne sais quelle fureur diabolique, ne caresse pas l'espoir de vous amener un jour à son odieuse impiété? L'entier désintéressement est le fait des grandes âmes,, et il n'y a de grandes âmes que celles où Dieu a pris l'habitude de résider.

— Je m'explique difficilement, ma chère Thérèse, la recrudescence brusque de votre antipathie pour un

homme qui m'aime et que j'aime, vous le savez, balbutia Fuster, qui ne s'était pas attendu, dans le calme de ses méditations poétiques devant la neige, à ce qu'on vînt lui offrir la bataille de si bon matin.

■— C'est qu'à la fin, riposta-t-elle se dressant debout, j'ai hâte que vous choisissiez entre ce réprouvé et moi.

— Choisir! s'écria Fuster avec désespoir. Quoi! vous voudriez?...

— Si vous m'aimez tant...

— Alors, il faudra que je rompe...

— Vous avez donc peur que votre femme ne puisse suffire à vous rendre heureux ?

— Mais vous sacrifier Stéphane...

— Croyez-vous que je n'aurai pas à vous faire plus d'un sacrifice, moi ?

— O Thérèse!...

— Votre amour est un lâche amour.

Elle eut un geste d'emportement qui fit tressaillir le général dans les plus intimes fondements de son être. Il regardait, il dévorait des deux yeux sa femme vibrante devant lui, le visage en larmes, la poitrine haletante, enlevée par un élan de passion qui lui restituait toute l'éclatante beauté de la jeunesse, tous les rayonnements de la vingtième année.

— Tu es donc jalouse, ma chère Thérèse bienaimée, tu es donc jalouse ? demanda le général, qui avait tressailli jusqu'à la dernière fibre.

Les bras ouverts, il se précipitait pour Penlacer, quand, la porte s'ouvrant avec fracas, entrèrent Sté» phane et Daniel Nadalewski, puis, derrière eux, à petits pas, Madeleine tirant Marie David par la main.

— Allons, paresseuse, allons ! disait la jeune fille au baby... Voyez-vous ça, mademoiselle Loulou qui voudrait jouer dans Pescalier... Marchez, mademoiselle, il n'y a pas de neige ici, marchez!...

Mais Marie David, dont la prunelle déliée avait aperçu madame Fuster et le révérend père Phalippou, demeurait sur le palier, ses dix doigts accrochés aux barreaux de la rampe, et refusait de pénétrer dans la chambre du général.

La baronne, que cette scène charmante entre enfants agaçait, d'un tour de bras referma la porte brusquement.

— Il fait froid, dit-elle, et il faut de la chaleur ici.

— Je suis bien couvert, ma chère, et je vous assure... marmotta timidement Fuster.

C'est tout ce qu'il sut opposer à la brutalité de sa femme.

Le pauvre homme! emporté dans un tourbillon d'espérances qui lui promettaient la plus délicieuse des réalités, il s'occupait bien des affronts qu'on pouvait adresser à Madeleine, dont on pouvait accabler mademoiselle Loulou!

Cependant les deux Nadalewski, auxquels on ne B^empressait pas d'offrir des sièges, demeuraient debout dans une attitude embarrassée. Daniel, pâle de Fabsence de la bien-aimée, impitoyablement rejetée dans l'escalier avec Marie David, était raide et morne comme iin soldat à la parade. Il souffrait. Ses yeux^ vaguant dans l'espace au hasard, s'arrêtèrent sur le Supérieur du Jugement-Dernier, qui négligemment relevait les bûches dans le foyer, et lancèrent des éclairs d'un feu sombre, terrible. Qui sait ? peut-être lui serait-il permis aujourd'hui de se mesurer avec ce prêtre. A cette pensée, les traits de ce jeune homme, exaspéré par mille tortures de cœur atroces,

venaient tout à coup de revêtir un caractère tragique.

a Enfin ! se dît-il, enfin ! »

Il s'en fallait que Stéphane montrât le visage rigide, convulsé, farouche de son fils. Sur la face mâle du philosophe, au grand nez busqué, aux yeux d'un gris paisible et doux, au front dénudé, superbe, tremblait le frisson d'un rire ironique et cruel. Cet homme, qui avait beaucoup lu, beaucoup médité, beaucoup senti, beaucoup vécu, était bien résolu désormais, quand il s'agirait de son ami Fuster, au lieu de s'indigner, à se moquer sans merci. Peut-être la baronne ou le révérend père Phalippou mériteraient-ils l'honneur d'une colère, mais lui !...

Las de se tenir sur ses jambes, Stéphane, ayant murmuré quatre mots, en usa chez le général aussi librement que chez lui, et, saisissant une chaise, il la tendit à Daniel.

— On oublie de nous inviter à nous asseoir, dit-il, mais ce n'est pas une raison pour demeurer plantés dans le parquet droits comme des pieux.... Tu permets, n'est-ce pas, André?... ajouta-t-il regardant son ami, qui baissa la tête.

— Parbleu ! bredoullla-t-il avec un geste d'acquiescement.

Les Nadalewski s'installèrent.

Pourtant, ni la baronne, ni le révérend père Phalip-

pou, absorbés, Tune dans Pinquiétude lancinante de ses pensées, Fautre dans l'arrangement du feu qui recommençait à lancer de courtes flammes, n'articulaient un mot. Cette suprême inconvenance révolta Daniel, qui manqua rejeter son siège et s'élancer hors du Château-Taillard; elle ne déconcerta nullement son père, déterminé à ne pas quitter la place sans jeter à la face de ces gens-là quelques bonnes et rudes vérités.

— L'accueil que tu nous fais, mon cher André, ditil, n'est pas des plus engageants, et il faut du courage pour ne pas s'en aller, quand on vous indique si bien la porte.

— J'aime à croire, Stéphane, que tu ne parles pas sérieusement, mâchonna le général.

— Mettons que je plaisante, quoique je n'en aie nulle envie...

— Tu sais, il est des moments. . .

— Oui, je sais qu'il est des moments, en effet, où on n'est pas fâché que tu te trouves seul... avec M. Grégoire Phalippou. Je regrette que Daniel, ta fille et moi, nous soyons tombés ici dans un de ces moments sacrés. Mais puisque nous voilà, nous restons, et tu entendras ce que j'ai à te dire.

— Monsieur!... interjeta la baronne.

— Madame, c'est au général que je m'adresse, et, à moins que le général ne m'impose silence, vous voudrez bien me permettre de poursuivre.

— Parle donc, puisqu'il faut que je t'entende, murmura Fuster d'une voix accablée.

— Mon général, intervint Daniel, ne résistant plus à la fougue de son caractère qui l'entraînait, mon père avait le dessein de vous entretenir de moi; mais entendre mon père vous devenant un instipportable ennui, nous nous retirons.

Le jeune homme se leva.

— Asseyez-vous, mon fils, dit Stéphane d'un ton de commandement.

— Mon père, nous ne pouvons. ..

— S'il ne s'agissait que de vous, il y a longtemps que nous aurions quitté la place; mais il ne s'agit pas seulement de vous.

Le révérend père Phalippou, qui avait abandonné pelle et pincettes, se tourna vers l'auteur de V Essai sur les Miracles et le regarda furtivement.

— Me direz-vous, mon cher André, demanda la baronne, ce que signifie le langage de votre ami ?

— Et le sais-je I soupira le général.

— Oui, tu le sais! s'écria Stéphane, dont la voix montait, du ton un peu sourd qui lui était habituel, à un diapason plus sonore et plus vibrant.

— Le général souflfre encore, monsieur, insinua le Supérieur du Jugement-Dernier, et il peut avoir oublié...

— Je vais te rafraîchir la mémoire, poursuivit Nadalewski, lequel, affectant de ne prendre aucun souci

du inoine, continua de s'^adresser à Fuster... Te souviens-tu qu'il a été question entre nous d'un semestre pour Daniel?

— Certainement, je m'en souviens.

— Faut-il te rappeler dans quel but mon fils devait solliciter un aussi long congé ?

Le général, craignant que Stéphane ne dévoilât trop tôt des secrets que la baronne et le révérend père Phalippou avaient flairés en partie et qu'il ne jugeait pas à propos de leur découvrir tout entiers, se secoua dans son fauteuil comme un homme engourdi après un long sommeil et qui cherche à ressaisir ses esprits.

— Le butf dit-il d'un air dégagé ; il est bien simple, le but. J'aime Daniel et j'aurais eu plaisir, le printemps prochain, à le posséder quelques mois à la campagne, en Touraine. Voilà tout... Hélas ! ajoutat-il, un vieux troupier ne se déshabitue pas de Tarmée, et songe, Stéphane, combien il m'eût été doux, au Pertuis, durant les soirées interminables de juin, de m'entretenîr avec ton fils des camarades de Crimée ou d'Italie qui ont encore le bonheur de servir. Daniel connaît presque tous mes amis,.. Et Chatenier est-il colonel ? et Viennot l'a-t-on nommé général de brigade? et ce brave vieux capitaine Barriquand, qui pleurait à la pensée qu'il n'obtiendrait peut-être jamais la grosse épaulette de chef d'escadron, est«^il passé officier supérieur ? Pauvre diable!

il fut sublime à Solférino, où il demeura deux jours sur le champ de bataille, la tête trouée horriblement, confondu avec les morts... J'aime les soldats, et le capitaine Nadalewski, qui est .comme mon...

André Fuster s'arrêta. Il avait commencé par la ruse, et maintenant il était débordé par une émotion qui ne laissait plus de place à Fhabileté.

— Et le capitaine Nadalewski, qui est comme ton fils..., acheva Stéphane.

— Et le capitaine Nadalewski, qui est comme mon fils, répéta-t-il, m'eût fait vivre un instant au milieu des soldats.

— O mon général, que vous êtes bon ! s'écria Daniel. Oui, au printemps, nous passerons de longs mois ensemble, car j'ai vu le ministre de la guerre hier, et j'aurai ma permission à dater du i" mai prochain. C'est pour vous annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait manquer de vous être agréable, que nous nous sommes entêtés, mon père et moi, à vous déranger. Mais nous nous en allons à présent...

— Pourtant, je ne m'en irai pas sans t'annoncer, mon cher ami, dit Stéphane se mettant debout cette fois, que, le ministre de la guerre ayant interrogé mon fils sur ta santé, Daniel lui a donné la certitude que ton état s'améliorait de jour en jour et qu'après son semestre, il comptait te ramener avec lui, là-bas, où il te tarde tant de retourner.

— Qu'a répondu le ministre ?

— Le ministre m'a répondu ces mots, que je vous rapporte textuellement, mon général, dit Daniel :

« — L'Empereur apprécie beaucoup le général « Fuster, et je ne doute pas qu'au mouvement des « troupes d'octobre, Sa Majesté ne lui octroie un <c commandement, s'il en manifeste le désir. »

— O mon enfant, mon cher enfant !

Et, se plantant sur pieds à son tour :

— Stéphane, tu ne te trompes pas : ton fils est vé^ rîtablement mon fils.

Daniel, très ému, satisfait du reste de cette marque d'affection et de courage du général, passa son bras au bras de son père pour l'entraîner. Soudainement la porte de la chambre s'ouvrit avec tumulte, et Madeleine, de l'ombre noire de l'escalier, émergea en pleine lumière.

— Comprenez-vous ça, chantonna-t-elle d'un ton joyeux, comprenez-vous ça ? il a fallu la coucher... Oh ! mais que croyez- vous ? quand elle s'y met, elle vous a un caractère!... J'ai fini par lui décrocher les doigts des barreaux de la rampe et par l'enlever... Vous avez dû l'entendre, elle criait comme une brûlée. Je lui ai relevé la robe, et pan! pan! pan! A-t-on jam'ais vu une entêtée pareille!... Je l'ai déshabillée et je l'ai mise au lit pour la punir... A présent elle dort comme un plomb... C'est égal, ça me faisait mal tout de même de voir de grosses larmes

LE CONGÉ DE DANIEL 2l3

mouiller ses cils. On aurait dit des gouttes de pluie qui tombaient, tombaient!... Je Tai laissée à Rosalie, qui la garde, et je suis venue vous retrouver... Petite mauvaise, va!... Tu sais, toi, que lej docteur Guibal vient d'arriver ? conclut-elle s'adressant à son père.

— Le docteur Guibal !

— Je Pai aperçu de la fenêtre... Tiens ! il monte... Un pas, en eflfet, résonna sur les marches de

l'escalier.

La baronne courut ouvrir la porte. M. Guibal parut.

Les Nadalewslti se retirèrent.

— Ils auront beau faire, ils ne déracineront pas du coeur du général son affection très profonde pour moi, dit Daniel à son père en traversant le jardin.

— Oui, Fuster t'aime beaucoup, mais il aime encore plus sa femme que toi...

— La baronne?... Allons donc...

— Mon fils, ceux qui n'ont pas su respecter le foyer domestique sont capables de tout, même d'en concevoir la passion. La crise peut être longue, et dirigée par M. Grégoire Phalippou, lequel, à cause de ton père, t'aime en Dieu, lui, ce qui veut dire qu'il te déteste, elle peut être fatale à Madeleine, à toi, à moi-même qui mourrais s'il me fallait renoncer à vous voir heureux. Du reste...

— Attendez-moi donc, attendez-moi I cria soudain une voix derrière eux.

Cétait Madeleine.

— Le Révérend Père Supérieur ne me veut pas làhaut, dit-elle.

Ils entrèrent tous trois dans la ruelle des Tibilles.

La neige recommençait à tomber.

Quelques jours après, l'hôtel Trémîère recevait ses hôtes habituels. La joie était peinte sur tous les visages. Le général particulièrement semblait heureux. Plus libre dans ses mouvements, délivré enfin du rhumatisme tenace, il allait et venait d'un air affairé qui disait haut tout le contentement de son être redressé, rechampi, refait à neuf. Puis sa femme Taimait, et bientôt^ entre elle et lui, se trouverait scellée une alliance qui serait éternelle*

Prompt aux illusions, quand un sang nouveau, plus jeune et plus vîvace, ranimait sa veine tarie, cet homme, sur la tête grise duquel la vieillesse devait incessamment po^r sa griffe débile et décharnée, se croyait à la porte de je ne sais quelle terre promise, de

2l6 LA PETITE MÊRE

je ne sais quel paradis. Il ressaisit l'impression complète de ses sensations délicieuses, enivrantes de Saint-Pétersbourg, lorsqu'il avait vu mademoiselle de la Sylve pour la première fois. Avec quelle douceur il redevint, dès lors, ce qu'il avait été à cette époque mémorable de sa vie ! Il fut humble, dévoué, servile, de l'humilité, du dévouement, de l'adorable servilité des amants. Il fallait voir avec quelle grâce, quand les amis étaient partis et que, dans le petit salon déserté, il n'apercevait plus que la baronne assise dans un coin, recueillie en de mystérieuses pensées, il courait se précipiter à ses genoux. La dévote, contrainte, avait beau l'engager à se relever, quelquefois, efifarouchée, elle avait beau le repousser d'un geste brusque, lui qui ne pouvait pénétrer ses répugnances obscures, ne s'en montrait que plus épris, plus éperdu de sa folie.

Cependant le général que, dès son arrivée à Paris, la baronne et les amis du Jugement-Dernier, la noarquise de Mérifons, MM. de la Livinière père et fils, le général de Roquebrun, le duc de Vialemont, le comte de Kermareck, M. Darnétal avaient traîné à Notre-Dame-des- Victoires, pour remercier Dieu de ce qu'il avait fait en lui de grandes choses, — c quia fecit mihi magna qui potens estj » — avait dit le révérend père Phalippou, le général s'enfonçait chaque jour davantage dans les sentiers de la perfection. Trop heureux de complaire au Supérieur du

Jugement- Dernier, lequel travaillait activement à ce qui, dans ses visions de mari éconduit, lui apparaissait comme un second mariage oii tout serait lait et miel, il suivait les exercices de la chapelle avec un empressement, un zèle tout à fait édifiants. Le révérend père Barandon lui ayant fait cadeau d'un chapelet fabriqué par lui et bénit jadis par le Saint- Père, il demanda des renseignements à la baronne et récita, balbutia désormais le rosaire à ses côtés.

On devine ce que, dans cette vie tout entière à rénorme affaire du salut, devenait le cher projet d'André Fuster : l'établissement de Madeleine. Il n'en était plus question. Du reste, avec l'égoïsme de sa passion, il flairait que parler d'une alliance de la famille Nadalewski avec la sienne, c'était jeter une pomme de discorde entre sa femme et lui. La fleur de son bonheur s'épanouissant à peine sur sa tige, devait-il briser cette tige maladroitement? Certes, il était honnête homme et tiendrait fidèlement les engagements pris vis-à-vis de son vieux Stéphane ; mais, encore un coup, rien ne pressait. Des enfants !...

Bien qu'embarrassés par l'accueil presque froid qu'on leur faisait, les Nadalewski ne laissaient jamais passer un jour sans paraître à l'hôtel Tréipière. Dès le matin, Daniel accourait pour prendre des nouvelles du général, et, dans l'après-midi, son père, qui continuait imperturbablement d'instruire Madeleine, arri- II. 19

éU »

2l8 LA I^ETITE KÈRE

vaît à l'heure réglementaire des leçons. De temps à autre, en sortant de la salle d'études, il lui était donné d'échanger quatre paroles avec Fuster ; le plus souvent, le général était sorti.

Un soir, comme notre philosophe demandait pour la vingtième fois à voir son ami. Marchand, qui avait la consigne de la baronne, lui ayant répondu que le général était monté à cheval avec le colonel de la Livinière, David, qui passait par là, cria avec sa rude franchise :

— Ce n'est pas vrai 1

Et Marchand, bredouillant des mots inintelligibles:

— Va donc, toi, lui dit le dragon ; tu ferais mieux, au lieu de mentir comme un cagot que tu es, d'ouvrir la chambre des Tapisseries... — Venez, monsieur Nadalewski, moi, je n'ai peur de personne ici, et si le général n'est pas content...

Il poussa hardiment la porte de l'appartement de son maître.

— J'en ai assez, à la fin des fins, de cette sacristie, continua David, introduisant Stéphane, et s'il faut prendre son bibelot, on le prendra, et lestement... On a des amis, Kraft, Merlot, la veuve Bernard...

— Que me chantes-tu, toi, avec ton bibelot et tes amis ? demanda Fuster.

— Je ne vous chante rien, mon général, c'est M. Nadalewski qui désire vous parler.

David s'éclipsa.

jlrgadbs ambo 219

— Te voilà, mon cher S.téphane? dit Fuster, soucieux.

— Et ce n'est pas sans peine... Peste ! tout a changé singulièrement à Phôtel Trémière ! Il faudra bientôt solliciter une lettre d'audience pour avoir l'honneur de t'entretenir.

— Voyons, voyons, ne sois pas méchant.

— C'est toi qui l'es, méchant, non pas moi. Voici trois semaines que nous sommes tous à Paris, et il ne m'a pas. encore été permis de m'informer si tu te trouves bien de ton traitement de Bellevue.

— Je m'en trouve très-bien.

— Un jour, tu es au Champ-de-Mars avec le colonel de la Livinière; le lendemain, la sœur Euphrasie m'annonce que tu dépêches des Pater et des Ave k Notre-Dame-des- Victoires ; une autrefois, tu es retourné au Champ-de-Mars, toujours avec le même colonel de la Livinière. Ah ça ! que diable allez-vous chercher avec cette persistance au Champde-Mars ?

— Le septième chasseurs est à Paris,

— Le septième chasseurs!... Eh bien! qu'est-ce que cela peut te faire que le septième chasseurs soit à Paris ou à Carpentras ?

— A moi, peu de chose, en effet ; mais cela fait beaucoup au colonel de la Livinière. Toi, qui n'as pas été soldat, tu ignores la puissance tenace des

habitudes militaires. En rentrant dans la vie civile, un officier dépose en vain le harnais, un rêve s'impose incessamment à son cerveau : rentrer dans le brancard et trimer de nouveau en tirant le fourgon. C'est bête, cela ; mais si je t'avouais que, durant ma maladie, pour reposer mon esprit tiraillé par d'atroces souffrances, cent fois j'évoquai le souvenir des régiments où j'ai servi, depuis mon grade de sous- . lieutenant jusqu'au généralat...

— Je te l'ai dit, tu n'es qu'une vieille culotte de peau.

— L'homme est toujours culotte de peau de quelque chose : moi de l'armée, toi de la philosophie, de la critique, de la philologie, de l'esthétique, que sais-je? les] mots n'y font rien.

— Et au Champ-de-Mars vous regardez comme ça défiler les plumets du septième chasseurs ?

— M. de la Livinière, ne pouvant, malgré sa mise à la retraite, s'arracher au régiment qu'il avait commandé, où il avait conquis à peu près tous ses grades, dont il connaissait tous les hommes, le suivît pendant cinq ans à travers ses garnisons, du midi au nord et du nord au midi. Son fils, qu'il chérit tendrement, finit par le fixer à Paris. Mais sa passion étant demeurée entière, tu devines avec quelle joie il apprit, au mois d'octobre, l'arrivée du septième chasseurs à la caserne du quai d'Orsay. Depuis cette

époque, le colonel assiste régulièrement au pansage, à la manœuvre et suit même les petits exercices dans la cour du quartier...

— Quelle pitié !

— Mon cher, ton exclamation me prouve que les livres t'ont caché l'homme. Tu es savant, très savant, mais tu ne sais rien, parce que tu ne veux pas voir l'homme, le comprendre, le pénétrer, l'aimer. Certes, ce que nous faisons depuis quelques jours, le colonel Marc de la Livinière et moi, est misérable. Pourtant, au fond de cette misère de nos promenades au Champ-de-Mars, découvrirait-on peutêtre, en y regardant de près, un tout petit grain de noblesse et de grandeur. En allant là-bas, nous prouvons à ces hommes à cheval, qui demain iront mourir pour le pays, que l'armée est comme une famille dont on ne se détache pas volontiers, qu'ils ont raison de rester fidèles au drapeau, de le défendre, puisque de vieux officiers malades, sortis de leurs rangs, accourent à toute occasion pour le saluer avec des larmes dans les yeux ; nous leur prouvons par-dessus tout que la discipline, qui nous plia sous son joug et dont ils souffrent, ne laisse aucune amertume et ne fait qu'une chose : rendre les cœurs plus affectueux, plus fermes, plus entiers.

— Quelle tirade!... Va au Ghamp-de-Mars, même avec le colonel de la Livinière, si cela t'amuse; mais arrange-toi pour ne pas déserter l'hôtel cha-

que jour, à trois heures, juste au moment où j^y viens pour donner mes leçons.

— Au fait, puisque tu me parles de tes leçons, je veux te demander un service.

^ Aïe I

— Trouverais-tu un inconvénient bien grave à accorder à Madeleine un congé d^une semaine environ ?

— Pourquoi ce congé?

— Nous voici presque à la veille de Noël. Le révérend père Phalippou se propose de prêcher une retraite dans notre chapelle, et je crois convenable que ma fille suive cette retraite.

— Es-tu sûr que ceci n'est pas une feinte pour soustraire Madeleine à mon enseignement, à mon affection?

— Après la retraite, ma fille te sera rendue, j'en prends rengagement.

— Cest très-bien. Mais tu n'es pas le maître, toi.

— Stéphane I

— Est-ce que, si tu étais le maître, tu serais resté trois semaines sans me voir? s'écria Nadalewski, cédant à un emportement qui éclata avec d'autant plus de force qu'il avait été plus longtemps contenu. André, tu m'aimes, tu aimes Daniel; malheureusement ton cœur est faible et ton cœur nous a sacrifiés. Si je devais à l'antipathie cruelle de ta femme de voir succomber une amitié de quarwte ans, je

me résignerais, une femme après tout a le droit d'usurper sur notre âme; mais si C'est elle qui porte les coups^ c'est une main cachée qui dirige son bras, et quand tu Crois obéir aux répugnances de la baronne pour les Nadalewski, tu ne feis que céder aux rancunes hideuses de M. Grégoire Phali{)pou. M. Grégoire Phalîppou, voilà le maître de la mai* son, le maître de ta femme, de ton enfant, de toimême, pauvre soldat naïf et bon, trop loyal pour voir les pièges gluants où Ton travaille à t'empltrer.

«— Stéphane^ tu dis vrai i je suis loyal, je suis bon; mais peut-être ne àuis*je pas aussi tiaïf que tu as l'air de le croire. Seulement, pour ce qui touche aux hommes et aux choses de la religion, j'en parle avec un calme parfait, tandis que tu n'en saurais toucher un mot sans irritation, j'ajouterai presque sans fureur,

— J'essaie de rendre à M. Grégoire Phàlippouun peu de la haine qu'il m'a vouée.

— Cela n'est pas digne de toi. Tu devrais avoir à ta disposition d'autres arguments que des animosites personnelles.

— Et oii ces animosités que tu me reproches prennent-elles leur source, sinon dans mon immense, mon indestructible affection pour ta fille et pour toi ?

— N'importe I je préférerais te voir combattre lô

Supérieur du Jugement-Dernier directement, avec les armes que tes longues études ont dû te créer.

— Tu te figures donc, toi, nigaud, que M. Grégoire Phalippou accepterait une lutte sur le terrain des doctrines?

— Le Révérend Père Supérieur n'est pas un imbécile.

— Une chose incontestable, c'est qu'il est plus fin que toi. Réfléchis un moment. Quand le hasard nous a mis en présence, — et depuis plus d'un an ce hasard s'est fréquemment produit, — a-t-il répondu à une seule de mes attaques? La pointe destinée à le piquer était directe, et plus d'une fois j'ai dû lui trouer la peau. Il n'a pas riposté. Cela veut-il dire que mon argumentation eût mis sa science aux abois et que je le dominasse de toute la hauteur du génie? Pas le moins du monde. Je pense, au contraire, que souvent ce moine silencieux et retors, qui n'est pas un imbécile, tant s'en faut, eût pu me river mon clou ou du moins embarrasser beaucoup mes preuves. Pourquoi cette excessive réserve, quand je le harcelais timidement, c'est vrai, mais d'un ton assez net pour être compris? Tout bonnement parce que M. Grégoire Phalippou, lequel vise des intérêts très précis, ne se soucie pas de les compromettre dans une discussion quelconque. Assuré comme il l'est de la vérité rayonnante, infaillible, la victoire lui resterait certainement. Mais

enfin, que sait-on? au moment décisif, Dieu, « qui sonde les reins et le cœur », pour lui infliger une épreuve, pourrait obscurcir ses idées, l'abandonner, et alors, patatras! voilà la famille Fuster dégrisée, rhôtel Trémière perdu et l'Ordre du Jugement- Dernier à l'eau.

— Si le Révérend Père Supérieur s'est montré revéche à toute discussion, si plus d'une fois, en effet, il a évité de répondre à des provocations fort transparentes sous l'abondance de mots qui les enveloppait, que ta vanité ne s'en prévale pas trop, je t'en prie. Un religieux n'est pas un laïque, et, par son caractère même, il doit répugner aux éclats.

Nadalewski haussa les épaules. Puis, avec un rire où perçait une colère mal apaisée :

— Penses-tu que nous nous serions mangé le nez, par hasard?

— Conviens-en, mon vieux philosophe de Bellevue, tu manques généralement de sang-froid quand on te brosse à rebrousse-poil.

— Mais toi qui es la sérénité faite homme, as-tu jamais obtenu l'honneur de croiser le fer avec M. Grégoire Phalippou?

— Certainement.

— Jamais.

— Enfin...

— Jamais, te dis-je. Bien que tu sois plus fort sur l'école de peloton que sur l'exégèse religieuse.

connaissant le Supérieur du Jugement-Dernier pour l'homme avisé qu'il est, j'ai la conviction qu'il en a usé avec toi comme avec moi-même, et que le chapitre de la controverse n'a pas été le moins du monde entamé...

— Parbleu ! si tu entends par là une discussion dans les formes.

— Tu vois bien!... Écoute. As-tu vu beaucoup d'ecclésiastiques dans les familles? Peu ou point, n'estil pas vrai? Pour moi qui ai glissé mes pieds chercheurs de la meilleure voie un peu partout, il m'a été donné d'en rencontrer quelques-uns. Selon la diversité des caractères, ceux-ci avaient une attitude noble et digne, et leurs paroles étaient empreintes d'un amour des hommes qui me remplissait d'émotion et de respect; ceux-là, de tournure plus commune, de langage plus trivial, me paraissaient d'honnêtes employés de l'Église, n'ayant pas le sentiment de leur mission; d'autres, d'humeur facile et trop conciliante, se mêlaient aux hommes, causaient avec les femmes, Cabotaient à tort et à travers sur la politique, la littérature, la science, s' efforçant de paraître aussi peu prêtres que possible, et je les méprisais. Voilà, dans l'espèce cléricale, si ténébreuse, si fuyante, si difficile à étudier, les nuances qu'il m'a été permis de saisir et d'observer. J'ai vu le prêtre, le demi-prêtre, le prêtre qui ne l'est pas du tout. Eh bien! telle est la force de l'institution,

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telle est la puissance de la discipline qui, dès le séminaire, broya ces hommes, âme et chair, sous son laminoir, qu'en dépit de la diversité de leur nature, ils ont tous une ressemblance commune : ils savent se taire merveilleusement devant les gens qui ne partagent point leur foi. Sont-ils informés que vous leur appart*ez ou que seulement vous avez certains doutes, ils arrivent et vous inondent d'une lumière éblouissante. Savent-ils que vous êtes impénétrable à leurs vérités, que votre esprit, armé, est résolu à se défendre, que vous tiendrez tête à l'absurde, ils vous maudissent, vous anathématisent, — « anathema sitl d — et, repliant les rayons de leur soleil comme on ferme un éventail, vous dévouent à l'enfer et vous abandonnent à la nuit.

— Cela te plaît à dire. Il est accepté pourtant que l'Eglise, depuis les Pères, qui combattirent les hérésiarques fameux, jusqu'aux évêques, qui ont combattu l'auteur de V Essai sur les Miracles^ n'a jamais fui la discussion.

— Entendons-nous. Mise au pied du mur, l'Église répond du ton péremptoire qui n'appartient qu'à elle; mais elle n'argumente ni ne discute à fond. Au préalable, elle est la vérité éternelle, c'est à prendre ou à laisser.

— Es-tu sûr que, lorsqu'il s'agit des choses surnaturelles, les arguments des philosophes soient plus solides que ceux des théologiens ?

— Ne parlons pas de la théologie ; il n^y a qu'un mot dans notre langue pour caractériser les immenses travaux des saint Bonaventure, des saint Thomas et de tous les scolastîques qui les précédèrent ou les suivirent, et ce mot est « fatras ».

— Que ne donnerais-je pas pour que le révérend père Phalippou t'entendît !

— Revenons à ce qui nous touche directement.

Puisque tu me rappelles le Supérieur du Jugement- Dernier, que je commençais à perdre de vue, sois franc : est-ce par de bonnes raisons concluantes que ce prêtre s'est efforcé de te conquérir à son Église, à son Dieu ?

— D'abord, je te ferai observer que je n'avais pas besoin d'être si conquis que cela et que, malgré mon éducation très libérale, trop libérale même, je ne me posai jamais en antagoniste, moins encore en ennemi de la religion. Souviens- toi de mes nombreuses lettres à propos de tes ouvrages. Mon amitié plus forte que les scrupules de ma conscience, le genre de vie que je menais, atténuèrent singulièrement l'expression de ma critique; mais mes réserves de cette époque, réserves dont il m'est doux de me réclamer aujourd'hui, te prouvaient à ne pas t'y méprendre qu'en dépit des désordres où je m'égarais, la lumière du sentiment religieux, allumée en moi par la main pieuse de ma mère, n'était pas éteinte complètement.

— Si, de temps à autre, tu avais un petit texte latin à enfiler au bout de ta phrase, l'illusion serait complète : on croirait entendre M. Grégoire Phalippou. Quand tu montes en chaire, ton geste est solennel, ta parole onctueuse, et...

— Stéphane, des plaisanteries, à pt-opos du grave sujet qu'il t'a plu de toucher, m'offenseraient. Prends-y garde !

Nadalewski regarda Fuster, ébahi. Certes, il n'ignorait pas que le révérend père Phalippou avait marché dans l'ombre depuis un mois, mais il ne soupçonnait pas qu'il eût fait un si long chemin. Il tenait le général, il le tenait... O rage!...

— André, dit-il avec tristesse, il est des plaisanteries lugubres qui ressemblent à des sanglots. Ne m'en veuille pas : j'ai moins envie de rire que de pleurer.

— Est-ce sur moi par hasard que tu aurais fantaisie de répandre des larmes ?

— Peut-être.

— Grand merci !

— Sur toi et sur d'autres. . .

— Stéphane, s'écria-t-il furibond, je suis las à la fin d'être morigéné comme un enfant. Je t'ai laissé maître de placer ta foi en des opinions que je n'aime guère; je revendique la même liberté. Depuis que ma femme, le respectable Supérieur de l'Ordre du Jugement- Dernier ont tourné mes esprits à des doctrines qui ne

io tk PBtlTE MÊRé

sont pas les tiennes, ton inquiétude de philosophe anti-chrétien ne me laisse plus de repos. Je demande la paix. En vérité, à f entendre, ne croirait-on pas que la religion implique Tavilissement I A Parmée, oiifai passé ma vie, j'ai connu des officiers qui allaient à confesse, qui même faisaient leurs Pâques, ce qui ne lésa pas empêchés de nous donner l'exemple de toutes les vertus militaires et de mourir noblement sur les champs de bataille de Crimée et d^Italie. Cela me suffit. Un Dieu d'ailleurs qui nous remplit l'âme de sentiments charitables, — vois Thérèse, — l'esprit d'idées généreuses, quelquefois sublimes, — vois le Fondateur de l'Ordre du Jugement-Dernier, — n'est déjà pas un Dieu si méprisable, et dussé-je mériter tes sarcasmes, j'oserai regretter devant toi de l'avoir si tard connu, de l'avoir si tard prié, de l'avoir si tard aimé»

— Je constate avec joie que tu es merveilleusement apte à suivre la retraite que va vous prêcher ici M. Grégoire Phalippou. Je désire qu'elle achève ta sanctification^

Navré, il se leva*

— Tu n'as plus rien à me dire ? lui demanda le général, qui pâlit.

— Rien.

— Et tu t'en vas ?

— Je m'en vais.

— Quand te reverrai-je?

ARCADES AMBO * Zil

— Tu réclames la paix.

— Je marche maintenant et je saurai bien aller te relancer rue Barbet-de-Jouy.

— On ne te mettra pas à la porte. .

— Ta femme suivra-t-elle notre retraite ?

— Je ne sais. Elle ne mUnquiéta jamais de sa dévotion.

— Il va sans dire que notre chapelle n'est pas interdite aux mécréants, et que, Daniel comme toi, vous pouvez y trouver place.

— Je te remercie de cette attention délicate.

A son tour, il eut peur de ne pas se maîtriser et marcha vers la porte.

— Adieu donc, lui dit Fuster en proie à un vague malaise.

— Adieu!

David entra brusquement :

— Mon général, dit-il, le capitaine Nadalewski est là; faut-il le prévenir qu^il peut vous voir?

— Cest inutile, répondit Stéphane. Mon fils vient me chercher et je le remmène.

-^ Pas avant que je Taie embrassé, peut-être 1 s'écria Fuster.

Il saisit son ami au bras et le retint. Puis, s'adressant au dragon :

— Dis au capitaine de monter.

En engageant le pied dans la chambre des Tapis-

séries, Daniel, à Tattitude raide et morne de son père, à l'air bouleversé du général, devina que quelque chose de grave venait de se passer entre eux. « Avait-il été question de Madeleine, de lui ? » Il le craignit et en éprouva un grand trouble. Comme il demeurait saisi, n'osant interrompre un silence redoutable, Fuster, qui avait hasardé un pas, lui tendit la main.

— Eh bien, cher enfant, quoi de nouveau ? lui demanda- t-il.

— Mon général, articula péniblement Daniel, l'Empereur vous recevra le jour de Noël.

— L'Empereur I

— Le ministre de la guerre revenait des Tuileries tout à l'heure. En m'apercevant :

« — Capitaine, m'a-t-il dit, rapportez au général « Fuster que l'Empereur a appris son rétablisse- « ment avec une vive satisfaction. Sa Majesté le verra « avec plaisir au Château, et elle compte lui faire a adresser une lettre d'audience pour le jour de Noël, « dans l'aprèsrmidi. »

— Dans l'après-midi ? s'écria Fuster au comble de la surprise. Mais c'est ordinairement dans la madnée,à sa sortie de la messe, que l'Empereur reçoit les oflSciers qui désirent lui être présentés.

— Aussi le ministre n'a-t-il pas oublié d'ajouter que vous étiez l'objet d'une grande faveur de la part de Sa Majesté.

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— Allons, allons, interjeta Stéphane, tu n^as qu'à te bien tenir en selle; mon vieux, tu galopes vers le maréchalat.

— Quel bonheur ! s'écria Daniel avec un élan de toute son âme.

Fuster fut ébranlé jusque dans sa dernière fibre. Il avait abandonné la main du jeune homme, il la reprit.

— Alors, si jamais l'Empereur accordait à mes longs services le bâton de maréchal, murmura-t-il les lèvres tremblantes d'ambition refoulée, tu serais bien heureux, toi ?

— O mon générai !...

Sa voix s'éteignit, et Fuster vit passer comme un nuage humide sur ses yeux.

— Mon fils, mon véritable et cher fils!

— Pardon, intervint Stéphane, Daniel n'est pas ton fils, il est le mien.

D'un mouvement impétueux, il tendit les deux bras vers son enfant. Mais, avant que celui-ci eût répondu au geste de son père, le général l'avait saisi à toutes griffes et l'étreignait étroitement.

— Viens le prendre ! ricana-t-il, transporté d'une sorte de fureur, viens le prendre!

Stéphane Nadalewski contempla le spectacle de son fils et de son ami confondus en un embrassement profond. Cet homme, chez qui rien n'était mesquin, n'éprouva pas le moindre sentiment de

Jalousie paternelle. Il savait d^ailleurs que la tendresse passionnée de Daniel, tombant par hasard sur Fuster, était plutôt à l'adresse de Madeleine qu'à celle du général, et ne s'en effrayait point.

— Je pense bien, dit-il, moitié riant, moitié sérieux, que cette longue accolade aura avancé les affaires de Daniel.

— Il me semble que ses affaires sont depuis longtemps terminées entre nous.

— Comment, mon général?... osa interroger le jeune homme.

— Chut!... Ne parlons pas si haut. On pourrait nous entendre.

— Vous me permettez donc] d'espérer, mon général?... insista Daniel.

— Espère, mon cher enfant, espère beaucoup... Mais je ne crois pas encore le moment venu d'aborder ce chapitre avec la baronne. En parlant prématurément de nos projets, nous soulèverions des résistances*..

— Que tu ne te sens (pas de force à briser, interrompit Stéphane.

— Je les briserai, quand cela me plaira I répondit Fuster se redressant.

Puis, d'un ton plus doux :

— Avant de déclarer à ma femme que j'ai choisi Daniel pour êtrej^k mari de notre fille, je veux que

ma femme connaisse ton fils, et je me réserve de le lui faire connaître.

-^ Mon fils n^est pas un dévot, comme M. le vicomte Eustazade de la Livinière, par exemple, et la baronne ne sera persuadée que par la dévotion.

— Et pourquoi Daniel ne se convertirait-il pas?

— Comment, tu voudrais?...

— Ne me suis-je pas converti, moi?..,

— Tu proposes à mon fils une lâche hypocrisie.

— Quand on aime et qu'on suit, même dans une église, Fobjet de son amour, on n'est pas un hypocrite, on est un amoureux, voilà tout. Je te jure que, dans les sanctuaires catholiques de Saint-Pétersbourg, où j'accompagnai autrefois M. de la Sylve et sa fille, si je ne m'occupais guère de la sanctification de mon âme, je ne songeais pas davantage à outrager Dieu. Je voyais mademoiselle de la Sylve, j'admirais mademoiselle de la Sylve; et aujourd'hui même, suis-je sûr que cette retraite que je vais entreprendre, ce n'est pas pour elle que je l'entreprends ?

— Il faut le reconnaître, dit gravement l'auteur de V Essai sur les Miracles j les gens de complexion amoureuse sont capables de- tous les crimes.

— Tu chantes sur un mode trop sévère, farouche docteur en »5, dit Fuster s'amusant de la solennité de son ami. Si tu veux que nos desseins aboutissent, je t'engage très sérieusement à ne plus t'en mêler.

Et se tournant vers le jeune Nadalewski ;

— Voyons, Daniel, si, pour conquérir Madeleine, la situation exigeait...

— Que tu tombes aux pieds de M. Grégoire Phalippou? acheva Stéphane.

— Pour Madeleine, je marcherais dans le feu, mon général.

— Je n'en demande pas tant. Suis seulement quelques-uns des exercices de la retraite qui doit commencer demain, et qu'on te voie ici la nuit de Noël, à la messe de minuit.

— Je suivrai les exercices de la retraite et Ton me verra à la messe de minuit.

— Et moi, je te défends de paraître à ThôtelTrémière avant quinze jours.

— Mon père, je vous respecte, je vous honore, mais j'aurai le courage, bien cruel, de vous désobéir.

— Comment! vous, mon fils!...

— J'aime Madeleine.

— Alors, je ne suis rien pour vous, moi, désormais?...

Il leva désespérément ses bras sur sa tête et s'éloigna.

— Mon père ! mon père ! s'écria Daniel.

— L'homme qui va répudier publiquement ce que je considère comme l'honneur de ma vie, n'est plus mon fils, répliqua durement Nadalewski.

— Mon général, il part... articula le pauvre jeune homme éperdu.

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— Et toi, que vas-tu faire ?

— Moi... moi... balbutia-t-il égaré, fou, moi, f en mourrai...

S'élançant, il rejoignit son père qui franchissait la porte de la chambre des Tapisseries.

André Fuster courut pour les retenir ; puis, rendu timide par la grandeur de la scène, il se contenta de les regarder descendre le maître-escalier de l'hôtel. Ils ne parlaient pas... Ils allaient lentement... Ils s'effacèrent dans Tombre du vestibule.

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