LA RETRAITE
Sauf pour la besogne si rude delà confession, dont il se déchargea en partie sur les révérends pères Canitrot et Barandon, le Révérend Père Supérieur du Jugement-Dernier assuma tout le travail de la retraite. Arrivé à Thôtel Trémière dès sept heures du matin, avant le jour, il n'en sortait jamais que vers les huit heures du soir, après une dernière instruction qu'il terminait invariablement par la prière à la Sainte Vierge commençant par ces mots : « — Sub tuum prœsidium... »
Il serait difficile de dire l'activité que, durant cette semaine bénie, déploya ce religieux, grêle d'aspect, qu'on eût pu croire, à ne considérer que son corps réduit aux plus chétives proportions, dénué de force
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et de vigueur. Il fut à tout et à tous. Tandis que ses subordonnés, le révérend père Canitrot particulièrement, s'infiltraient de temps à autre dans la salle à manger, où Tarabel tenait table ouverte par ordre de la baronne, et comblaient Tabîme de leurs estomacs demeurés voraces dans les exaltations mystiques de leurs âmes, lui, passant d'un exercice à l'autre, de l'autel, où il célébrait le saint sacrifice, à la chaire, où sa parole ardente déchirait obstinément le voile qui cache le ciel aux élus, avalait à peine à la course quelques gorgées de bouillon froid, que la sœur Aimée-de-Jésus lui tendait en une tasse, et souvent la baronne Fuster elle-même, , inquiète pour la santé d'un si grand saint.
Ce qui redoublait le zèle du révérend père Phalippou, c'était l'affluence qui se précipitait pour l'entendre. Dès le troisième Jour de la retraite, la chapelle se trouvant trop étroite, on dut en enlever Its portes et l'augmenter du petit salon. Encore futon un peu pressé et fallut-il permettre à quelques Dames de la Solitude, trop tardivement accourues pour happer leur morceau de ce festin céleste, d^înstaller des chaises dans le vestibule de l'hôtel Tré-» mière et de s'y entasser dévotement.
Quand l'autorité s'effondre de toutes parts, le clergé^ asservi de eonne heure à la plus implacable des disciplines, a merveilleusement conservé le sens de la
hiérarchie. Assistez, dans une de nos cathédrales, la première venue, à une cérémonie religieuse, et remarquez comme chaque chose, chaque homme sont bien en leur place, avec quel art ont été distribués, gradués les moindres détails du culte, cet appel qui, dMci-bas, doit rejaillir jusqu'à la vie éternelle. C'est admirable. Par une habitude de son esprit, plié au cérémonial à la fois si correct et si splendide de l'Église, le révérend père Phalippou inclinait à voir partout un supérieur à qui il convenait de rendre hommage. Bossuet parle de la passion du grand apôtre saint Paul pour ce qu'il appelle a les glorieuses bassesses du christianisme. » Le Fondateur du Jugement- Dernier, ancien novice de la Compagnie de Jésus, ce formidable e;ngrenage à broyer les volontés, était plein du besoin de « s'abaisser glorieusement, » d'établir, dans la plus infime des œuvres humaines, un maître qui fût le représentant de l'autorité, l'autorité où réside Dieu.
C'est ainsi que, dès la veille de la retraite, il avait exigé que, dans le chœur de la chapelle, à gauche de l'autel et faisant face aux chaises disposées pour les prêtres, deux fauteuils et un tabouret fussent posés sur une estrade élevée, les fauteuils pour le général et la baronne, le tabouret pour Madeleine. Il va sans dire que, des femmes ne pouvant siéger par delà la Sainte-Table, il n'avait pas oublié d'obtenir pour elles les dispenses nécessaires.