LA RETRAITE 24I
Peut-être, en exposant ainsi aux yeux de tous le baron Fuster, converti par ses soins, le révérend père Phalippou n'obéissait-il qu'à un plan très habilement combiné : compromettre le général, l'engager toujours davantage dans les liens nouveaux où on le retenait, pour lui rendre impossible le retour. En dépit de fallacieuses apparences, nous ne pouvons croire, de la part du Supérieur du Jugement-Dernier, à des calculs qui atteindraient son caractère sacerdotal.
Non; dans cette enceinte pieuse où il dominait, parmi ces ouailles de choix, que sa parole transportait tour à tour d'aise et de terreur, à qui son geste commandait, il avait paru à ce moine d'un noble spectacle, d'un édifiant exemple, d'une pompe rare, qu'un personnage laïque fut intronisé, et naturellement il avait élu le général, sa dernière, sa plus difficile conquête, qu'il avait pieusement entouré de sa femme, de son enfant, comme d'une ceinture de foi et de charité. Avec son idée fixe de « poser un chef en Israël, caput in Israël », il avait pris celui que Dieu venait de placer sous sa main, et ne s'était pas autrement préoccupé de ce que le monde en penserait.
André Fuster, malgré le travail entrepris sur ses hésitations par le révérend père Phalippou, le moment venu d'aller occuper sa stalle dans le chœur, en vue de la Paroisse du Jugement-Dernier au grand complet, eut un haut-le-corps de révolte. Il comprenait bien que s'asseoir dans ce fauteuil si haut perché, c'était se lier II. 21
par une profession publîque. Il recula. Maïs saisi au bras, d'un côté, par la baronne, toujours âpre à la curée religieuse; de l'autre, par Madeleine, rayonnante de grâce naïve et d'innocence, il céda à leur violence si douce et se laissa entraîner.
Installé sur son estrade, le général demeura longtemps tête baissée, honteux, intimement torturé par un respect humain qu'il sentait, pareil à un poignard effilé, lui labourer Pâme et la chair. A la lourdeur de son front lui retombant sans cesse sur la poitrine, malgré les efforts qu'il tentait pour le redresser, il devinait que les regards d'une foule pesaient sur lui, et il souffrait mort et martyre de cette curiosité. Incapable de porter les yeux au loin, tandis que le Supérieur du Jugement-Dernier, appelant le Saint-Esprit sur la retraite commençante, entonnait l'hymne : — ^ « Veni^ Sonde Spîritus », — lui se mit à observer sa femme et sa fille. Véritablement Fuster fut pénétré d'un attendrissement profond en considérant la baronne à genoux. Quel recueillement absolu de tout son être! avec quelle sorte d^élan comprimé elle tondait ses mains jointes Vers l'autel! quelle flamme pieuse se dégageait de son visage lumineux, comme enveloppé d'une auréole! Elle chantait des niots latins, et sa Voix^ rude, sèche, un peu masculine malgré la morbîdesse de ses grâces blondes, avait des accents d'une incomparable suavité. Qu'il y avait loin de la parole qu'elle adressait à Dieu à la parole qu'elle adressait
LA RETRAITE Z/^i
aux hommes, et que, pour sa part, il avait tant de fois entendue, essuyée!
Il s'en fallait que Madeleine eût l'attitude absorbée de sa mère. Certes c'était un ange, mais un ange qui, par mutinerie, avait emprisonné ses ailes dans un corsage et profitait de son incognito pour se montrer folâtre et distraite au pied des autels. Lui, Fuster, n'osait glisser un coup d'œil, un simple petit coup d'œil à travers la chapelle bruissante comme une ruche, tandis que, sur le pivot si gracieux de son cou, où papillotaient d'innombrables frisons d'or pâle, la tête de Madeleine ne se lassait pas de tourner. Le général remarqua que sa fille était attentive surtout à un endroit d'où, de temps à autre, quand l'hymne reprenait haleine entre deux versets, partaient des balbutiements enfantins. Il regarda furtivement. Il vit Loulou, que Rosalie tenait debout sur une chaise.
— aMalé! Maléfy) appelait le baby, levant ses petits bras ronds.
Cependant, comme il n'y a que le premier pas qui coûte, un premier regard parti, Fuster trouva le courage d'en lancer un second. Dieu! il éprouva un éblouissement. N'était-ce pas une illusion de ses sens complices de ses désirs? ses yeux ne l'avaientils pas trompé?... Il examina encore. Oui, oui, cet homme debout là-bas, morne et pâle, adossé contre
la porte de la chapelle, comme s'il y avait pénétré à regret et se tenait toujours aux aguets pour en sortir, c'était bien Daniel.
Au même instant, la voix du révérend père Phalippou chanta :
<c O lîix beatissima, Reple cordis intima Tuorum fidelium» »
Fuster, jusque-là, était demeuré assis. Le cœur ouvert à nous ne savons quel espoir mal défini, ému, fasciné, il tomba à genoux, et ses lèvres murmurèrent ardemment :
c O lux beatissima, Reple cordis intima Tuorum fidelium ! »
Après avoir précipité le général dans la grâce, le Supérieur du Jugement- Dernier ne lui laissa plus le temps de respirer. En outre des exercices de la retraite, auxquels il dut assister ponctuellement, il Paccabla encore d'entretiens intimes, d'instructions particulières appropriées à son triple état de convalescent, de soldat, d'homme dii monde nouvellement converti. Il renouvela sa provision de livres, qu'il se plut à alimenter ingénieusement de tout ce qui pouvait affermir le néophyte dans sa foi.
En vain le pauvre Fuster, qui aurait bien voulu se recueillir un moment dans sa pensée, affirma-t-il que la lecture lui était devenue une fatigue, implora-t-il quelque repos, la baronne se fit sa lectrice,
et, jusqu'à des heures avancées de la nuit, il lui fallut entendre les morceaux marqués d'avance par le révérend père Phalippou dans les œuvres de Bossuet, du vicomte de Bonald, de Donozo Cortès, de Joseph de Maistre, jusque dans les Études sur le Christianisme de M. Auguste Nicolas, ancien magistrat.
A la fin, le général, saturé d'arguments, n'écouta plus. Un jour, il lui arriva même, se sentant la tête lourde, de s'endormir au milieu d'une démonsuation palpitante d'intérêt sur la grâce sanctifiante. Ce sommeil scandaleux était une menace de désertion. Le Supérieur dii Jiigement-Derhier le comprit, et coup sur coup modifia son plan. Au lieu de persister à ébranler la raison de son pénitent, il crut l'instant venu de toucher son coeur, de frapper son imagination, et, le rappelant à la naïveté^ à la simplicité des enfants, il lui proposa incontinent la con- Naissance d'un ami tout à fait capable de le distraire à la fois et de l'édifier*
*** Un ami? demanda le général.
*-* Un ami qui ne vous trahira point.
•-*• Gomment l'appelez-vous?
— La Fleur des Saints^ répondit imperturbablement le religieux, lui tendant un mince in-32 qu'il venait de tetirer des profondeurs de ses poches béantes comme des besaces.
— Ça ! âe récria Fuster^ he prenant aucune précauûoti pour dissimuler son désappointements
— A une époque un peu éloignée de nous^ ce petit livre fit un grand saint.
— Mais, mon Révérend Père, je n'ai pas la folie de vouloir devenir un saint^ moi.
•=- Cette folie serait toute à votre honneur, mon bon André, intervint la baronne, très friande des entretiens entre le moine et son mari^ et qui trouvait toujours une voie pour s'y glisser*
— Soit^ ma chère Thérèse ; mais je suis un soldat, et il faut avoir pitié de moi.
— Le grand saint dont, je vous parle, général, était un soldat, lui aussi* Il n'en exista jamais ni de plus énergique ni de plus vaillant. Voulez-vous un^ preuve de son énergie et de sa vaillance? En 1 52 1, il se trouve enfermé dans Pampelune assiégée par les Français. Il est Pâme de la résistance; La ville se rend; lui se retire dans la citadelle pour repousser Tattaque. Une capitulation est proposée ; lui la rejette; L'ennemi fait brèche; lui marche à sa rencontre. Une pierre l'atteint à la jambe gauche^ un boulet lui fracasse la jambe droite; il tombe. Mais les Français, émerveillés de son courage, pansent ses blessures et le font transporter dans sa maison.
• — Quel est cet homme, mon Révérend Père î quel est cet homme ?•
— Un exemple de l'énergie de son caractère, avant de vous nommer mon saint. Sa jambe a été mal soignée; il appelle des chirurgiens et exige qu'ils la lUi
cassent de nouveau. L'opération réussit mal, un os fait saillie au-dessus du genou; incapable de supporter une difformité, il fait scier cet os rebelle et, malgré d'atroces douleurs, se dresse debout.
— C'est admirable I s'écria Fuster enlevé... Le nom ? le nom ?
— Ce soldat, qui fut héroïque comme vous l'avez été, torturé dans ses membres comme vous l'avez été, s'appelait don Inigo Lopez de Ricalde. Il a été canonisé par l'Eglise sous le nom de saint Ignace de Loyola.
Parti de ce point, très habilement choisi pour provoquer l'attention lassée du général, le Supérieur du Jugement-Dernier, qui, au noviciat d'Anvers et plus tard à Lormières, avait étudié en ses moindres détails la vie du Fondateur de la Compagnie de Jésus, la raconta tout entière. Persuadé qu'il porterait un coup d'autant plus rude au général que les choses qu'il lui rapporterait de saint Ignace s'adresseraient davantage à sa situation actuelle, il insista particulièrement sur les débuts de la conversion du chef assiégé de Pampelune et prit plaisir à le montrer, dans toute la douceur de sa convalescence au château de Loyola, rejetant les romans de chevalerie qui avaient été jusque-là l'unique pâture de son esprit, pour lire exclusivement la Fleur des Saints,
— C'est en faisant la connaissance intime des Bienheureux dont les prodiges remplissent les pages
de ce petit livre, lui dit-il, que saint Ignace, ce guerrier si âpre à la bataille, cet homme de fer qui n'avait jamais plié sous la honte d'une capitulation, se rendit volontairement à son Dieu. Vous devinez, général, vous qui savez quels sentiments entiers de puissance et de force la bravoure est capable de développer chez le soldat digne de ce nom, si le jeune don Lopez de Ricalde, ce vainqueur, aima celui qui Pavait vaincu. Il se donna à lui âme, corps et biens ; dans ses biens il comprit son épée, la plus chère, la plus intime incarnation de lui-même, de tout ce qu'il avait été, de tout ce qu'il avait espéré devenir.
— Ce sacrifice dut lui coûter, articula le général très attentif.
— Je comprendrais, général, que si, lorsque votre main, qui frappa de si rudes coups sur les ennemis de la France, touche déjà l'objet de toutes les ambitions de votre vie, on vous demandait de mépriser le bâton de maréchal, vous eussiez quelque peine à vous refuser une récompense méritée. Cela ne prouve qu^une chose à mes yeux : qu'Ignace de Ricalde, lequel ne fut pas moins vaillant que vous ne l'êtes ni moins attaché aux distinctions militaires, avait reçu d'en haut des grâces plus abondantes pour se détacher de nos misères d'ici-bas.
— Comment, mon Révérend Père, vous appelez le maréchalat une misère?
25o LA PETITE MÈRE
— Tout ce qui n'est pas éternel est misérable.
— Cependant...
— Mon ami, intervint la baronne, au ciel où nous serons ensemble par la souveraine miséricorde de Dieu, la dignité de maréchal vous sera moins comptée que celle de directeur du Tiers-Ordre du Jugement- Dernier.
-— Oui, sans doute, ma chère Thérèse, au ciel, c'est possible... mais en attendant, sur la terre...
Madame Fuster jeta son bras droit en avant, montrant le religieux; puis, du bout de ses doigts efiilés, elle osa toucher le scapulaire du Révérend Père Supérieur à l'endroit où se détachait, blanche sur le drap noir, la légende : — « Exjpecto resurrectionem, »
— André, dit-elle, sur la terre nous n'avons qu'un devoir, qu'une occupation : attendre la résurrection glorieuse et nous y préparer*
— Allons, je le vois, j'aurai beau faire, je ne serai jamais un saint, articula Fuster, laissant percer un premier découragement au milieu des ferveurs où on était parvenu si laborieusement à le noyer.
— Etj pourquoi ne deviendrez-vous pas un saint et même un grand saint? se récria le révérend père Phalippou. Croyez-moi, général, ce n'est pas sans y avoir beaucoup réfléchi que je vous ai proposé l'exemple de saint Ignace. Certes, le Fondateur de la Société de Jésus fut comblé, dès sa conversion,
DON INI60 LOPEZ DE RICALDE ^Sl
de la faveur divine, et le ciel épancha sur lui le torrent de ses bénédictions. Mais trouvez-vous que, depuis votre cri vers Dieu, c ce père si attentif à toute bouche qui Pinvoque», vous ait négligé? Dans l'angoisse des plus terribles souffrances, vous lui offrîtes une âme aride, desséchée par le souffle des passions mauvaises, et déjà la rosée céleste vous a rafraîchi, et de toutes parts pointent les germes d'une abondante moisson. Que voulez-vous de plus?
— Dieu a été bon, en effet, murmura Fuster.
— Espérez alors, et ne vous abandonnez pas aux vagues tristesses des cœurs lâches qui ne savent pas aîmen Ce n'est pas brusquement que don Inigd Lopez de Ricalde, avec qui je vous découvre mille traits de ressemblance, partît pour la grotte de Manrèze, oii il devait écrire l'admirable livre des Exercices spirituels. Comme vous, à votre retour de Bordeaux, lui, à sa sortie de Pampelune, fut tenu de soigner son corps, et c'est lentement, étape par étape pour ainsi dire, qu'il parcourut, ainsi que voua le faites, le chemin de la gloire éternelle. Pas de défaillances donc, général, devant Pennemî qui vous guette et médite de vous faire vider les étriers.
— L'ennemi?
— L'ennemi du genre humain, le Tentateur, le Démon.
— Ah! poujf celui-là !.i 4 dit Fuster qui ne put s^empêcher de sourire.
— Cest le plus redoutable de tous, reprit le moine avec un redoublement de gravité.
— Je ne le crains point.
— Prenez garde ! il revêt toutes les formes pour nous terrasser : il se fait tour à tour notre dignité, notre ambition, notre honneur...
— Notre honneur ?
— Le Démon, qui redoute les hommes trempés vigoureusement, qui ne veut pas les voir suivre les droits sentiers, est capable de vous siffler à roreille que la dignité vous oblige à ne pas aller plus avant dans le chemin où vous voici engagé, que Thonneur vous fait un devoir de vous dérober à la grâce divine enveloppante, que l'ambition vous commande de vous arracher au plus vite du milieu de nous pour remonter à cheval et conquérir le grade suprême du maréchalat, que votre gloire enfin est intéressée à votre réapparition dans les camps...
— Certes, mon Révérend Père, si le Démon parle ce langage, je trouve qu'il ne parle pas si mal.
— Ne récoutez point, général.
— Voudriez-vous alors que je renonce à reprendre rang dans Tarmée ?
— Qui sait?... murmura le moine comme s'înterrogeant lui-même.
— Avez-vous oublié que l'Empereur m'attend le jour de Noël ?
— Oh ! l'Empereur... soupira la baronne avec un
geste où une nuance très visible de mépris traduisai son détaciiement absolu des grandeurs hu-* maines.
— Peut-être Sa Majesté, qui, par une bienveillance toute particulière, ^daigne me recevoir dans l'aprèsmidi, quand il lui était si facile de m'adresser un simple mot, comme à tous les autres officiers rangés sur son passage à la sortie de la messe des Tuileries^ compte-t-elle me confier un commandement, au mouvement des troupes qui se produit au printemps.
— Général, dit le prêtre, sans douter du bon résultat de votre entretien avec PEmpereur, ce qui se passera, la nuit de Noël, à Thôtel Trémière, sera infiniment plus glorieux pour vous que ce qui se passera aux Tuileries.
— Comment I si j'obtenais de Sa Majesté...
— Obtenez de Sa Majesté le Roi des Cieux qui, à la messe de minuit, s'abaissera jusqu'à vous, qu'il calme votre esprit encore si troublé, si peu désabusé de la terre et de tout ce qu'elle contient.
— Mais, mon Révérend Père, vous-même ne me fîtes-vous pas entrevoir cent fois l'espérance d'un retour prochain dans l'armée ?
— Est-ce que je songe à vous défendre d'endosser de nouveau votre harnais de soldat? Non. Seulement, aujourd'hui que, purifié de toute souillure, le corps redressé, l'esprit illuminé par Dieu même, vous me paraissez digne de livrer des combats plus nobles que