II
les combats de chair et de sang où vous vous acharnâtes, îl m'est permis de vous dire ces mots : « — Mon ami, montez plus haut, amice^ ascende superius! »
— Où voulez-vous que je monte? demanda-t-il effaré.
— Mon fils, la conversion, c'est l'échelle de Jacob; les anges auxquels vous vous êtes abandonné et dont votre femme, votre enfant, la marquise de Mérifons, le colonel de la Livinière, le vicomte Eustazade, le général de Roquebrun, le duc de Vialemont, M. Darnétal, M. de Kermareck, sont comme les vivantes images, vous ont déjà fait gravir plus d'un échelon. Courage, quelques échelons encore : le ciel est au bout.
— Faut-il briser ma carrière ?
— Il est d'autres batailles que les batailles que vous avez livrées.
— Quelles autres batailles ?
Le révérend père Phalippou ne répondit pas, il semblait hésiter.
— De quelles batailles parlez-vous? insista Fuster. Le moine se taisait toujours.
— Je vous en supplie, mon Révérend Père..., repritîl, piqué par l'aiguillon d'une curiosité ardente.
— Non, noni murmura le religieux.* Puis il ajouta lentement :
— L'heure n'est point encore venue... D'ailleurs, ceci n'est peut-être qu'un rêve de ma pauvre inaagi-
nation... Général, on verra plus tard de quoi vous êtes capable...
— Révérend Père Supérieur, je connais les dispositions de mon mari, intervint la baronne, et, je vous le jure, il est capable de tout entreprendre pour la gloire de Dieu.
— Madame, au seizième siècle, au dix-septième siècle, quand l'Allemagne, à qui Luther venait d'inoculer Fesprit de révolte, tenta de soulever le monde contre TÉglise de Jésus-Christ, ce fut la phalange sacrée de saint Ignace qui disputa pied à pied le terrain à l'hérésie envahissante, et finalement, faisant à regret la part du feu, — la part de l'enfer, — sauva l'Europe de l'effroyable incendie de la Réforme.
— Eh bien ? interrogea Fuster, qui ne comprenait pas.
— Les combats furent terribles, les représailles épouvantables.
— Eh bien, mon Révérend Père?
— N'est-il pas vrai, général, qu'il était beau de commander cette poignée d'hommes venus d'Espagne pour la plupart, armés, équipés par l'ancien soldat de Pampelune, plies par les Exercices spirituels au joug d'une discipline inspirée de Dieu, dont Dieu devenait le commencement et la fin ?
Ces paroles, jetées d'un ton prophétique, passèrent devant l'entendement de Fuster comme un tourbillon.
C'était de la poussière et du vent, au milieu desquels rœil de son esprit ne vit rien, ne saisit rien.
— Que je serais fière de vous voir à la tête d'une pareille armée, mon ami ! dit la baronne, dont Pâme si affinée, dès qu'il s'agissait des choses ayant trait à la religion, avait lu clairement dans l'apocalypse du révérend père Phalippou.
— Cette armée existe, articula celui-ci, et le général baron Fuster de la Sylve en prendra le commandement quand il voudra.
— Je vous avoue, mon Révérend Père..., balbutiat-il avec un mélange de stupeur.
— L'Ordre du Jugement-Dernier est bien pauvre, le nombre de ses membres, y compris les novices de Lormières, les Frères et les Sœurs, s'élève à peine au chiffre de cent. Mais quel Fondateur ne connut pas les difficultés, les tortures, les amertumes, les faiblesses des débuts ! Toutes les œuvres ici-bas, celles de l'esprit comme celles de la chair, sont enfantées dans les déchirements et dans les cris. Dieu, qui soutient mon courage, la longue persévérance de mon entreprise, a seul le secret des angoisses que je traversai, que je traverse encore, et, j'en ai la confiance, un sauveur me sera dépêché d'en haut.
— Ce sauveur. Dieu vous l'a envoyé. Révérend Père Supérieur, s'écria la baronne.
Et, montrant son mari d'un geste rapide, vibrant d'enthousiasme et d'orgueil :
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— Le voilà ! dit-elle.
— Mais, Thérèse, ma bonne Thérèse...
— Général, ne vous troublez point, reprit le moine, je vous raconte un rêve, et...
— Un rêve dont nous ferons une magnifique réalité, interrompit la baronne, ne sachant réprimer des ardeurs qui Fenlevaient de terre.
— Cela ne se peut, madame, il existe des obstacles...
— Il n'est pas d'obstacles pour la foi. Révérend Père Supérieur; la foi transporte les montagnes.
— Madame, le général est marié, il a femme et enfant...
— Qu'importe une femme! qu'importe un enfant! s'écria madame Fuster, chez qui la dévotion avait depuis longtemps anéanti tout sentiment de famille.
— Saint Ignace était libre! articula le révérend père Phalippou.
Fuster, attentif et morne, regardait tour à tour sa femme et le religieux.
« Où voulait-on en venir? Qu'allait-on lui proposer? »
Si Thérèse et le révérend père Phalippou, éclairés par l'intime lumière d'une religion qui les tenait aux nerfs, au cœur, au cerveau, partout, arrivaient à se comprendre, à demi-mot, lui, dont la grâce n'avait pas encore suffisamment ouvert a l'oreille de l'âme », pour citer un mot de saint Alphonse de Liguori, n'en-
tendait rien ou presque rien. Il se lassa des obscurités mystérieuses, des oracles sibyllins où on Tenveloppait, où on le roulait, où on Tétouffait, et, d'un mouvement brusque, relevant sa tête, que l'humilité chrétienne, en s'y infiltrant goutte à goutte, abattait un peu plus chaque jour ;
— Ce rêve dont vous m'entretenez, dit-il, je voudrais, mon Révérend Père, qu'il vous plût de me le raconter plus clairement.
Le moine, interpellé, se recueillit une minute... Par une habitude de prédicateur lançant son texte latin dès le début du sermon, au moment de parler, il leva la main.
— Durant la retraite qui touche à sa fin, murmura-t-il, j'ai relu pour la centième fois, dans la paix de ma cellule de la rue Oudinot, les Exer^ cices spirituels de saint Ignace. C'est en ce petit livre que réside toute science de pratique religieuse^ et c'est là qu'à l'heure de monter en chaire, je puisai souvent mes plus fructueuses inspirations.». En admirant, hier encore, le profond génie du Fondateur de la Société de Jésus, moi qui osai marcher sur ses traces et créer un nouvel Institut, Je m^arrêtal soudain à repasser les divers incidents de sa vie. Qui sait si tel détail de cette existence privilégiée ne me livrerait pas le secret d'une force qui vainquit toutes les difficultés, qui organisa l'armée la plus puissante, la plus redoutable qui fut jamais?... A ce mot d'armée,
général, mon esprit vola vers vous, et, par la pente de mon cœur qui vous chérit tendrement, presque à mon insu. Je me laissai glisser à une distraction qui m'était douce, bien qu^elle m'éloignât de l'objet primitif de mes pensées... C'est alors que, moi, votre père spirituel, goûtant un plaisir délicat à confondre deux soldats que j'admire également : don Inigo Lopez de Ricalde et André Fuster de la Sylve, je me complus à vous découvrir mille rapports de nature, de situation, d'humeur, de maladie même, avec èe grand homme de guerre, ce grand saint Ignace de Loyola, et que, dans la ferveur de mon enthousiasme, peut-être aussi dans mes angoisses de Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier, je m'écriai : a — Ah ! si le général voulait!... »
— S'il voulait quoi ?
— Voici justement où se dressent les obstacles dont je parlais.
— Sont-ils insurmontables? demanda Fuster, remué.
— Ils le sont.
— Non, non ! interjeta la baronrle.
— Expliquez-vous nettement, mon Révérend Père, je vous en supplie.
— Général, l'Ordre du Jugement-Dernier touche à la fin de ses épreuves : à Rome, la Révérende Chambre Apostolique ne s'est pas contentée de le reconnaître par un bref revêtu de la signature du Saint
26o LA PETITE HÈRE
Père, manu propria^ elle lui donne chaque jour, par rintermédiaîre de Son Éminence le cardinal Maffeï, des marques de son intérêt; à Paris, les démarches du vicomte Eustazade dé la Lîvinière pour son existence légale sont près d^aboutir. Les énormes embarras qui m'oppriment une fois tournés, que manquera-t-il à mon œuvre pour s'imposer enfin au monde des campagnes? Il lui manquera une main robuste, une main ferme pour la diriger. Certes, Dieu qui proportionne notre tâche à nos forces, me doua de quelque énergie. Il n'en est pas moins vrai que ma vie, partagée entre les préoccupations d'une entreprise immense et les rudes travaux de l'apostolat, s'est épuisée en des efforts trop continus, et que désormais je me sens sujet à de singulières défaillances. Tenez, hier, en rentrant à la Communauté, après les instructions et les longues confessions de la journée, je me suis trouvé mal dans ma cellule...
— O mon Dieu I s'écria la baronne.
— Il faut vous ménager davantage. Révérend Père Supérieur, ajouta Fuster.
— Général, à Isly, à Inkermann, à Magenta, songeâtes-vous à vous ménager?
— Est-ce que c'est possible sur le champ de bataille !
— Le lit des malades, la chaire de vérité, le confessionnal, a ce siège de justice, sedes justicice^^ l'autel oïl nous immolons la victime sans tâche, c'est
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le champ de bataille du prêtre. Nous sommes des soldats comme vous.
— A la bonne heure ! et vous me faites plaisir de me parler ainsi, dit le général qui ne sut réprimer un élan sympathique et serra la main au révérend père Phalippou.
— Si donc, reprit le moine, qui n'avait pas perdu le fil de ses idées et que l'émotion de Fuster décidait brusquement à découvrir ses batteries, si donc un homme résolu comme vous Têtes, un homme de vigueur et de puissance, un homme que toute sa vie, rompue au joug militaire, habitua au commandement, voulait bien consentir à me remplacer...
— Moi, vous remplacer !
— Général, après une conversion qui a dû combler les anges de joie, j'ignore quels sont les desseins de Dieu sur vous... Présentement, des liens touchants, des liens sacrés vous attachent à la terre : votre femme, votre enfant... Mais ces liens pourraient se trouver brisés un jour, et...
— Brisés! brisés 1... Madeleine se mariera, j'espère, et une nouvelle famille...
— Mettons que mademoiselle Fuster trouve cette perle précieuse de l'époux chrétien que nous cherchons tous pour elle, une fois votre fille mariée, ne serez-vous pas libre, absolument libre, de devenir, sinon Supérieur du Jugement-Dernier, dû moins troisième Assesseur de mon Institut?
— Comment, je deviendrais un religieux, moi?
— Que de soldats, sortis du tumulte des camps, cherchèrent la paix dans la solitude des cloîtres !
— Et ma femme que j'aime ?
— Pour servir le Jugement-Dernier, votre entrée dans les ordres ne serait pas nécessaire, et tout en restant laïque, vous pourriez...
— Il est certain que je ne consentirai jamais à être séparé de ma femme...
— Oh! moi, je n'aspire qu'au ciel! soupira la baronne.
Puis tournant vers son mari des yeux alanguis de tendresse et de mysticité, elle murmura :
— Mon ami, écoutez le Révérend Père Supérieur ; surtout, que je ne sois pas un obstacle à votre vocation.
— Ma vocation ! s'écria Fuster.
Il se mit debout par une détente brusque des jarrets, recula de quatre pas, gesticula, ayant l'air de tenter des efforts pour se dégager de je ne sais quels liens qui l'auraient étroitement serré ; ensuite, regardant tour à tour et la baronne et le religieux, il partit d'un éclat de rire bruyant, sans retenue, énorme, dans lequel passèrent toutes les ironies de son intelligence matée, de sa chair contenue, de tout son être physique et moral déprimé, aplati, qui enfin « ressuscitait des morts », comme aurait pu dire le révérend père Phalippou.
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— André ! André ! implora la dévote, le croyant devenu fou et se précipitant vers lui.
Un peu égaré, il Pétreignit ardemment ; puis, sans pudeur, cet homme malheureux, sevré de l'amour humain qui l'embrasait sous le couvert d'une religion imposée, embrassa sa femme à pleines lèvres et à plein cœur.
— André 1 André I répétait la baronne, s'arrachant aux caresses qui la brûlaient, et se couvrant le visage de ses deux mains. Elle tomba dans un fauteuil et sanglota*
Cependant le Supérieur du Jugement-Dernier marchait à pas lents et dignes vers la porte de la chambre des Tapisseries. Il l'ouvrit. Au moment de la franchir, il se retourna vers Fuster.
— Général, lui dit-il, veuillez ne pas oublier qu'en lisant les Exercices spirituels^ j'avais fait un rêve, et que c'est un rêve uniquement que je vous ai Gonté... Maintenant, ajouta-t-il tirant sa montre, enfouie en un trou sous son scapulaire, il est cinq heures, et, pour <:lore la retraite, je vais donner la bénédiction du Très-Saint-Sacrement; je vous invite à y assister.
Comme il allait répondre, Fuster se sentit saisir au bras. Thérèse, sa bien-aimée Thérèse, qui venait d'essuyer les larmes de ses beaux yeux, l'entraînait^ Le pauvre homme 1 il ne sut pas résister.
FLAMMES d'enfer.
Cette année-là, — 1869, — la fête de Noèl tombait un samedi. Dès le vendredi matin, après un dernier exercice destiné à clôturer la retraite, les ouailles de la Paroisse du Jugement -Dernier, parfumées de grâce, comblées de bénédictions, se retirèrent discrètement chez elles.
La marquise de Mérifons, le général de Roquebrun, le colonel de la Livinière, le vicomte son fils, M. de Kermareck, le duc de Vialemont, M. Damétal et les autres avaient hâte de goûter quelque repos, d^asseoir pour ainsi dire leurs âmes si profondément secouées depuis huit jours, de sentir la paix divine les pénétrer doucement dans le calme de leurs méditations isolées. Ce soir même, cette nuit, à la messe solennelle de