‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 6 sur 45 · LA VOCATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA VOCATION RELIGIEUSE

Pourtant, en dépit des secousses violentes qu^elle recevait dans les profondeurs de son être, en dépit de certaines idées si ardentes, si chaudes, qu'elle en éprouvait à la chair, comme des brûlures, la baronne n'ouvrait jamais la bouche à son confesseur de ses éblouissantes conceptions. Pourquoi tant de réserve ? La domination ne va pas sans terreur^ et, le Supé* rieur du Jugement- Dernier la dominant, elle n'osait pas. Du reste, son intelligence, merveilleusement aiguisée par l'extase, lui avait permis de pénétrer ce moine, froid dans son élan religieux, mathématique dans les affaires les plus saintes, et pour les desseins qu'elle se complaisait à entrevoir, à caresser, elle redoutait une désapprobation . Devant lui, elle étouffait

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les flammes qui la dévoraient et se réfugiait dans le silence, cette abdication de la vie.

Madame Fuster ne se trompait point sur le révérend père Phalippou : elle avait raison de se taire. Il est certain que ce directeur, sévère jusqu'à la dureté n'eût pas plus souffert les affolements de sa pénitente dans la dévotion, qu'il n'avait supporté ses répugnances dans le mariage. Pour ce prêtre d'une tête solide, bien établie, c'était avilir la religion que la ravaler, comme les tristes passions humaines si limitées dans leurs causes et dans leurs effets, aux égarements de l'enthousiasme et du délire. Il ne niait pas qu'à toutes les époques, le ciel n'eût choisi certaines âmes toutes de feu pour les consumer visiblement de sa grâce aux yeux de tous. Mais ces grands exemples, ces lumières rayoïyiant aux bords de l'humanité houleuse ainsi que des phares sur l'Océan, étaient des prodiges fort rares et nul n'avait le droit de prétendre qu'il avait été élu pour l'autel des holocaustes. Selon lui, Dieu voulait être aimé simplement, naïvement, avec tranquillité.

C'est à la force paisible de ces doctrines, dont le physiologiste Stéphane Nadalewski croyait découvrir le secret dans l'équilibre des facultés physiques du moine, dans sa santé cérébrale vigoureuse, en dépit d'un corps réduit nativement aux plus mesquines proportions, que le révérend père Phalippou, au milieu de la crise où tout le monde se débattait à l'hôtel Tré-

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mière, devait la sérénité parfaite de sa parole et de son maintien. Le général était souvent anxieux, troublé, Nadalewski sombre, perplexe, la baronne découragée, tremblante, lui allait enveloppé dans une paix magnifique^ ne s'étonnant de rien, n^éprouvant nulle déception parce qu'il ne s'était* grisé à nulle espérance, heureux certes de la confiance qu'on lui témoignait, mais dans le fait détaché des Fuster comme de toutes les relations si imparfaites d4ci-bas, et très capable de se détourner d'eux sans le moindre déchirement, le jour où il lui serait démontré qu'ils ne pouvaient plus servir à l'édification de son œuvre, laquelle était l'œuvre de Dieu.

En vérité, si une pareille indifférence est atroce, pour ceux qui voudront descendre au fond des choses, elle deviendra facilement explicable, elle leur apparaîtra même comme une inévitable nécessité. Du reste, au moment où nous faisons la connaissance plus intime du révérend père Phalippou, il ne nous semble pas inutile d'analyser un phénomène moral rarement observé et qui, selon nous, éclaire certains points obscurs du caractère sacerdotal.

Intéressé à réaliser la plus grosse somme de bien possible, car « il est plusieurs places dans la maison du Père céleste», et la première appartiendra à l'être béni qui entrera chargé des plus nombreux mérites, le prêtre est condamné, en raison même de Tardeur de II. 3

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sa charité, à passer rapidement d'une souffrance à l'autre, à se hâter d'étendre son dévouement sur mille points à la fois. Or, l'énergie humaine a des bornes étroites, puis la mort nous talonne tous. Quels que soient donc ses efforts, celui qui a assumé la mission presque divine de soulager les afflictions de la terre, ne peut que poser le pied au seuil des malheureux; malgré leurs prières, leurs supplications, leurs larmes, son devoir est de rouvrir ses ailes et de voler sans cesse à de nouveaux infortunés.

Ce sont ces habitudes de refus, ces obligations de résistance, qui, à la longue, communiquent à la plupart des ecclésiastiques, plus particulièrement à ceux engagés dans les Ordres religieux, aux réguliers j je ne sais quoi de hautain dans l'attitude et de tranchant dans le ton. Il y aurait imprudence à s*arrêter dans le sentier des bonnes œuvres, à caresser telle pauvreté au détriment de telle autre, il faut marcher, impitoyablement marcher. De là résulte qu'au fond de la charité^ il y a pour celui qui la reçoit quelque chose de crueL Dieu dore de son miel le plus doux les bord» de la coupe ; mais comme c'est Phomme qui présente cette coupe aux lèvres du déshérité, il a beau tenter des efforts généreux pour se guinder jusqu'au désintéressement, il laisse malgré lui tomber au fond du vase une goutte de fiel, témoignage navrant de son égoïsme, de son impuissance, de sa pitoyable fragilité. Suprême honte ! toutes les religions y passeront, Phomme ne se

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