LA VOCATION RELIGIEUSE
blesse, ne voit que consolations à répandre à travers le monde. S'il appartient au clergé séculier, il se ruine en bonnes œuvres, et, comme saint Vincent de Paul, ouvre son cœur à tout venant. S'il est engagé parmi les réguliers, il implore la grâce de partir pour les Missions, et meurt là-bas avec la naïveté touchante des premiers martyrs chrétiens.
Cet autre, d'un tempérament froid, de nerfs rassis et durs, initié par une connaissance précoce de soi à toutes les défaillances, à tous les dégoûts, à toutes les lâchetés de la nature humaine, croit que, pour acheminer ses semblables au salut, il n'est rien de tel que de les dominer. Armé de ses vertus rigides comme d'autant de glaives, il pique à droite, il pique à gauche, poussant les hommes au ciel comme on pousserait un troupeau vers les bergeries ouvertes, faisant son chemin en faisant faire du chemin à autrui. Simple desservant, il deviendra bientôt, par l'obstination de son esprit dans l'idée du commandement, doyen, chanoine, grand-vicaire, évéquel Simple profës dans un Ordre religieux, il ne tardera pas à s'élever au rang de père, de prieur, de provincial et, qui sait? peut-être un jour de général!
Vers 1854, le lendemain même du jour où il avait reçu la prêtrise, l'abbé Grégoire Phalippou, sujet fort distingué des classes de théologie, fut attaché en qualité de vicaire à Tune des paroisses du diocèse de Toulouse. Mais il ne resta pas longtemps dans cette situation subalterne. Admirateur convaincu des réguliers, qui, durant des siècles, ont peuplé l'Eglise, Pont gouvernée, se sont battus pour elle au premier rang de la milice sacrée, une idée fixe le hantait : entrer dans un Ordre religieux.
Quel Ordre?
Après plusieurs mois d'hésitation, il se décida pour celui de saint Dominique. N'était-ce pas là qu^en
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d'autres temps avait brillé saint Thomas d'Aquin, dont l'œuvre colossale Péblouissait, dont tant de fois il avait admiré avec dévotion le chef sublime dans la crypte de Saint-Sernin? N'était-ce pas là que brillait encore de nos jours le révérend père Lacordaire, dont l'éloquence le subjuguait, le ravissait, l'enlevait? Son exeat du diocèse de Toulouse obtenu, l'abbé Grégoire Phalippou partit pour Rome.
On lit cette sentence dans Vlmitation :
€ Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix. » Il n'en alla pas ainsi pour notre jeune ecclésiastique français au monastère de Frosinone oti il tentait son noviciat. Certes, il aimait cette retraite pittoresque au penchant d'un coteau boisé; mais soit que la discipline sévère de l'Ordre de saint Dominique lui pesât trop lourdement sur les épaules, soit qu'il se fût mépris sur sa vocation, il était perplexe, agité. Il passa deux ans à Frosinone dans d'incroyables troubles de conscience, toujours sur le point de rentrer en France pour aller se jeter aux pieds de son archevêque et lui demander la faveur de desservir le dernier des hameaux pyrénéens.
Cependant notre novice demeurait, retenu autant par une sorte de dépit contre lui-même que par un goût décidément très prononcé pour la vie des réguliers. Peu à peu, après certaines épreuves qu'il eut le courage de s'imposer, il acquit la certitude qu'en venant à Rome, il avait suivi la voie où Dieu voulait qu'il
marchât; seulement, peut-être s'était-il trompé en frappant à la porte des Dominicains, et était-ce vers les Camaldules, les Théatins, les Jésuites qu'il aurait dû diriger ses pas.
Comme le moment approchait oU il devait prononcer ses vœux, Grégoire Phalippou, qui se figurait avoir • entrevu la fin de ses inquiétudes dans le choix d'un nouvel Institut, où désormais t il trouverait la paix », sollicita la permission de quitter Frosinone, et, dégagé de toute obligation, s'en alla.
Durant six mois, notre régulier sans règle vagua à travers Rome, voyant ce qu'il n'avait pu qu'apercevoir à son arrivée, les basiliques, les musées, les grandes œuvres de la religion et de l'art, que son cerveau admirablement compréhensif était bien fait pour pénétrer et pour sentir. Sa messe dite de bon matin en l'église Saint-Louîs-des-Françaîs, que Son Éminence le cardinal MafiFeï, à qui il avait été recommandé par notre ambassadeur, lui avait ouverte obligeamment, il passait ses journées dans un isolement à peu près absolu, faisant de longues promenades solitaires dans la ville, à travers la campagne romaine, malgré la beauté des spectacles, plus attentif à lui-même qu'aux choses qui l'entouraient, se demandant sans cesse si le moment n'était pas encore venu de prendre un parti, s'il n'était pas encore mûr pour le couvent où il devait couler sa vie.
Parfois^ se croyant très résolu, la tête pleine de la
grandeur des Jésuites, de leur influence sur le monde, il s'avançait jusqu'à la porte du Gesù ; mais au moment d'y heurter, une paralysie subite engourdissait sa main, et il fuyait à toutes jambes. Un soir, après avoir longtemps flairé la tanière fascinatrice, il s'y glissa et... fut pris.
L'abbé Grégoire Phalippou, qui commençait à se laisser pénétrer au charme de Rome, avait caressé l'espoir qu'il passerait là les années de son noviciat. Tout au plus, l'en verrait-on vers les jolies résidences d'Albano ou de Velletri. Dans tous les cas, il ne quitterait pas l'Italie. Le premier ordre qu'il reçut de son Supérieur fut un ordre de départ pour Anvers. C'était là, sous le climat brumeux de la Belgique, dans une maison noire sur les bords de TEscaut, qu'il devait commencer la pratique de la règle de saint Ignace et s'exercer à l'obéissance pour franchir lentement et successivement les degrés de novice, de frère temporel formé, de scolastique, de coadjuteur spirituel formé, de profès des trois vœux, de profès des quatre vœux. Il fut consterné, mais il courba la tête et partit.
Grégoire Phalippou, sans grande chaleur dans l'âme ni dans les nerfs, était un esprit remuant et plein d'entreprise. Le cœur chez lui demeurait immobile, mais la tête allait avec une effrayante activité. Heureux d'avoir pu, sans murmure, se résigner à sa déportation en Belgique, il se plut à augurer favorablement de luimême, de sa vocation, et s'enfonça dans l'obéissance
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absolue de la règle avec un contentement qui lui fut une première récompense, une première consolation.
Pourtant, tout en vaquant à ses devoirs quotidiens avec une méticuleuse exactitude, il songeait. Parfois, en un coin de la vaste cour des novices, la cour dite des Bénédictions^ on le surprenait assis à l'écart, les yeux aux nuages, absorbé en une méditation indéfinie. A quoi pensait-il ? Regrettait-il le cloître de Frosinone, au penchant des montagnes? On ne Tinterrogeait pas, on le laissait se mouvoir dans la pleine liberté de sa fantaisie. Mais souvent il se trouva décontenancé, au retour des voyages lointains de son imagination, d'apercevoir un œil brillant qui l'observait. Il se rabattait alors vers la réalité, et, écoutant les carillons d'Anvers qui chantaient à la cime des clochers, il soupirait.
A la longue, éclairé par des souffrances de tous les instants, Phalippou acquit la certitude qu'il n'était point fait pour la Compagnie de Jésus. Chez les Dominicains, il lui avait paru que la discipline lui serrait trop étroitement les reins ; ici, il lui sembla qu'elle Tétreignait au cou et l'étranglait. Energique dans un corps malingre, l'âme se cabra et lança de timides ruades. Les bons Pères comptèrent les coups et se turent.
Notre jeune ecclésiastique toulousain faisait des réflexions sérieuses. Comme il devenait de jour en jour plus évident que l'Ordre des Jésuites n'était pas
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celui où il devait rendre des services aux autres et consommer son propre salut, il éprouvait des tristesses qui Taifectaient jusqu'à la douleur. Dans le fond, ce prêtre qui s'était séparé du clergé séculier, le jugeant voué à une besogne vulgaire indigne de son intelligence supérieure et de sa haute piété, se trouvait humilié de n'avoir pu se résoudre à prononcer des vœux à Frosinone et de ne pouvoir pas davantage s'y résoudre à Anvers. Que voulait-il ? Quel était son but ? Prétendait-il se marchander éternellement à Dieu? Oserait-il apporter, dans la vie sacerdotale, l'indécision que certains laïques tatillons, sans caractère, apportent dans le choix des carrières civiles? Quand finirait-il de ravaler la religion au niveau dégradant d'un métier? Etait'*il sûr d'ailleurs que, s'il désertait la Compagnie de Jésus, il lui fût jamais permis de franchir le seuil d'aucune autre maison mo-^ nastique? Et qui sait même si l'archevêque de Toulouse, ii*rité de tant d'incertitudes, consentirait à le reprendre dans son diocèse et voudrait lui confier le moindre poste à desservir ?
La perspective effroyable de ne tenir désormais à l'Église que par le lien de son honnêteté sacerdotale^ laquelle était demeurée intacte dans l'angoisse de ses doutes, communiquait à notre novice une fièvre qui le desséchait, le tordait, le tuait. Décidément^ il aurait voulu s'en aller ; mais franchir la porte de la maison d'Anvers, c'était se lancer dans l'inconnu et
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rinconnu lui était plus redoutable que la mort. Il tenta des efforts héroïques pour se cramponner à ce grand Institut de saint Ignace, la gloire la plus solide, selon lui, du catholicisme. Malheureusement ses doigts, dont son âme lassée ne stimulait pas Ténergie, ne purent rien pour le soutenir. Pareil à un fruit vert que la sève généreuse ne vivifie plus, il le sentait, à chaque minute, il se détachait davantage de la branche protectrice, et bientôt il allait tomber sur le sol et périr.
Le 5 mai i856, vers les six heures du matin, comme il remontait de la chapelle, après la prière et la méditation, on prévint Phalippou que le révérend père Recteur le demandait dans son cabinet. Dès les premiers mots qu'on lui adressa, le novice comprit, qu à son insu, on l'avait fouillé jusqu'aux replis les plus enfouis du cœur^ qu'il n'était pas une de ses inquiétudes, un de ses soupirs qui ne fussent connus. Ce qui le confondait, c'est qu'il ne s'était ouven à personne de ses troubles douloureux, qu'espérant même conquérir la paix de Vlmitation^ il les avait cachés à son directeur.
— Mais, pourtant... balbutîa-t-il, anéanti*
Le révérend père Recteur, un petit vieillard maigre et pâle, poursuivait sans l'entendre.
— Ah ! mon Dieu ! cria Phalippou , se laissant choir sur une chaise.
Le révérend père électeur s'approcha de lui, lui
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prit la main avec bonté, le rassura. Il lui fit remarquer que, pour être un bon prêtre selon l'esprit de Dieu, il n'était pas absolument nécessaire d'appartenir à la Compagnie de Jésus ; que^ dans les rangs du clergé séculier, on rencontrait des ecclésiastiques du plus grand mérite, des saints dont « la récompense serait abondante au ciel, merces copiosa in cœlis ; » qu'il avait reçu, comme prédicateur, des dons peu ordinaires et qui certainement trouveraient leur emploi dans r Église...
— Alors, il faut renoncer à l'espoir d'appartenir un jour?...
— Il faut y renoncer.
— Et vous me renvoyez de cette maison ?
— Vous l'aurez quittée dans une heure.
— Que vais-Je devenir ?
— Vous êtes prêtre, monsieur, lui dit sévèrement le révérend père Recteur, et l'on ne jette pas un prêtre à la rue.
Puis, se radoucissant et montrant des enveloppes cachetées sur une table :
— Voici deux lettres. Toutes deux témoignent non-seulement de votre excellente conduite dans notre noviciat, mais aussi de votre rare talent d'orateur et de vos vertus sacerdotales. L'une de ces lettres est adressée à monseigneur l'archevêque de Toulouse, qui vous aime, Tautre à votre protecteur, Son Émjnence le cardinal Maffeï. Emportez-les ; elles vous serviront ou