‹ La petite mère (volume 3)Chapitre 16 sur 52 · LA DEMANDE EN MARIAGE I · texte numérisé non relu

LA DEMANDE EN MARIAGE I

opposés, répondit par un éclat de rire. Enfin, après un anéantissement de plusieurs mois, il se retrouvait lui* même, tout lui-même. L'effet fut foudroyant, et le révérend père Phalippou, absolument décontenancé, regarda M. de la Livinière, lequel, sentant le ridicule de la situation, alla vers son chapeau déposé sur un guéridon, le saisit et, s'inclinant :

-^Général!...

--Colonel I,..

^Je vous prie, général, d'agréer l'hommage de mon respect, articula très distinctement et très cérémonieusement le Supérieur du Jugement-Dernier, battant lui aussi en retraite.

^ Veuillez me permettre, mon Révérend Père, de vous faire mes adieux.

-^ Vos adieux I s'écria le prêtre retenant la main qui lui avait été tendue.

^ Je pars demain pour le Pertuis.

"* Je n'aurai donc pas l'honneur de vous revoir d'ici-là ?

Ses beaux yeux, qu'une subite émotion avait rendus humides, se fixèrent sur le général.

^ Je le crains, mon Révérend Père, répondit celui-

Cl non sans un léger trouble dans la voix.

— Après Dieu, c'est maintenant vos amis que vous abandonnez,

^ Mes amis ?

^ Vous êtes cruel, général.

Fuster, bouleversé, comprit que, s'il ne se redressait brusquement de toute son âme, de tout son corps, par la faiblesse originelle de son être moral, par une irrésistible sympathie pour le révérend père Phalippou, il retombait sous le joug.

Le moine avait lâché sa main, mais il ne se hâtait plus de se retirer. Le général devina, à son attitude un peu penchée, à ses bras portés en avant, que le Supérieur du Jugement-Dernier n'attendait qu'une défaillance de sa volonté pour s'emparer encore de lui. Il éprouva comme un frisson d'épouvante, et reculant jusqu'à la cheminée :

— Adieu! dit-il.

Le révérend père Phalippou, cet observateur pénétrant de la nature humaine, ne voulut pas prononcer ce mot a adieu » ; il se contenta de dessiner une légère inflexion de tête, puis il suivit le colonel de la Livinière, qui déjà avait ouvert la porte de la chambre des Tapisseries.

A ce moment, un grand bruit de pas se fit entendre dans le maître escalier de l'hôtel Trémière, et ces mots éclatèrent lancés désespérément :

— Je le dirai à mon père ! je le dirai à mon père !

— Qu'y a-t-il? s'écria le général.

Et, bondissant, il se dressa au milieu du vaste palier du premier étage, l'œil en feu, les cheveux hérissés, le poing levé et menaçant.

Un singulier spectacle attendait nos quatre personnages de la chambre des Tapisseries. Madeleine, le

^^sage bouleversé, géijiissante, se tenait accroupie sur

^ marches de Tescalier.

^ Mon père I mon père ! répétait-elle éperdue.

Fuster l'enleva dans ses bras.

•^^ mon père ! murmura-t-elle encore une fois ^ns un élan d'inexprimable angoisse.

Le général la serrait étroitement ; il n'articulait pas ^^ mot. Il courut la déposer sur un canapé, où la ^^Une fille, harassée de fatigue, se laissa aller de tout ^^n long. Ses traits juvéniles, creusés par la maladie, Peut-être aussi par quelque inquiétude inconnue, offraient çà et là un inextricable réseau de petits sillons

livides. Au front, d'un ton brouillé, pointaient des perles de sueur clair-semées.

— Ma pauvre enfant ! bredouilla Fuster, consterné devant tant de ravages jusqu'ici inaperçus.

Le révérend père Phalippou était morne, presque lugubre. La baronne, l'esprit plein encore du ressentiment allumé en elle par les dernières paroles de son mari au Supérieur du Jugement-Dernier, paraissait absolument détachée d'une scène inexplicable pour tous, et, ses deux yeux ardents fixés sur le général, ne s'occupait en aucune façon de Madeleine, ne la voyait même pas. Quant au colonel de la Livinière, lequel était rentré avec tout le monde dans la chambre des Tapisseries, après avoir, durant une longue minute, gardé une attitude des plus embarrassées, il avait rétrogradé à pas de loup jusqu'à la porte, et finalement s'était esquivé sans bruit. La petite mère, dont la respiration reprenait son jeu régulier, se mit sur son séant; puis, laissant tomber ses pieds mignons de fillette sur le tapis, s'assit en rabattant par un geste de modestie adorable les plis un peu bouffants de sa robe. Elle eut un sourire enchanteur, qui partit de ses lèvres pâlies comme un remercîment à tous.

— Qtie je suis bien ici ! soupira-t-elle.

Et, promenant des regards émerveillés autour d'elle :

-— C'est la chambre des Tapisseries, la chambre de mon père ! dit-elle avec une naïveté enfantine.

Le général déposa sur le front de son enfant le plus tendre des baisers. Cette caresse agaça la baronne. Les natures qui ne veulent pas ou ne

peuvent pas aimer souffrent malaisément que Ton

aime.

— Eh bien, mademoiselle, demanda-t-elle, s'insinuant, pour les séparer, entre la jeune fille et Fuster, nous apprendrez-vous enfin ce qui vous est arrivé pour mettre ainsi la maison en émoi ?

— Vous vous souvenez de vos promesses, n'est-ce pas, chère maman ? articula Madeleine, levant gentiment son petit doigt vers sa mère.

— Pas d'enfantillage, je vous prie.

— Vous m'avez promis, si je ne me souciais pas de me marier...

— Il ne s'agit pas en ce moment des promesses que jaipu vous faire, il s'agit des cris que vous poussiez tout à l'heure.

*^ Je vous l'assure, là, bien franchement, devant I^eu, je ne me soucie pas du tout de me marier, mais pas de tout. Je serais si heureuse d'être sœur de Saint- Vincent, comme la sœur Bénédicte ! d'avoir à soigner une crèche semblable à celle de la rue Saint-Julienle-Pauvre 1

•*• Mademoiselle, intervint le révérend père Pha- "Ppou, touché par l'exaltation de la jeune fille, ^yez sans crainte : si Dieu vous accorde la faveur si

io8 Là petite mère

enviable de la vocation religieuse, vous ne trouvère ici personne pour contrarier vos dispositions.

— Merci, Révérend Père Supérieur...

— ... Et comme l'Ordre du Jugement-Dernîei continua le moine, a ouvert des Orphelinats, de Ouvroirs, où vous pourrez exercer votre charité quand le moment sera venu, Je vous revêtirai moi même, au pied des autels, du saint habit dont je re vêtis les sœurs Bernardine, Euphrasie, Aimée-de Jésus et tant d'autres...

— Mais ce ne sera pas, je présume, sans mon au torisatîon que vous procéderez à cette cérémonie s'écria Fuster,

— Auriez-vous le dessein de vous y opposeï général ?

— Alors, mon cher papa, tu veux, toi aussi, qu j'épouse M. de la Livinière ?

Elle tendait ses mains jointes en manière de su| plication et essayait en même temps de sourire.

— Pourquoi ne le voudraîs-je point ? dit Fustei désireux de contraindre Madeleine à manifester s( répugnances devant tous.

— Ah ! si tu savais, balbutia-t-elle laissant déborde son cœur, si tu savais, père chéri !...

— Quoi donc?

— J'en suis encore toute tremblante. . . Tiens regarde-moi...

En effet, une trépidation, qu'elle était impuissani

à dominer, lui agitait les membres sous les plis si chastes de ses vêtements.

— Madeleine, je t'ordonne de parler ! s'écria le général la saisissant au bras et la secouant avec une rudesse emportée.

— C'est M.Eustazade de la Livinière, c'est lui...

— Prenez garde à ce que vous allez dire, mademoiselle ! interjeta la baronne violemment. ,

— M. de la Livinière fils est un honnête homme, général, intervint le révérend père Phalippou, et si Mademoiselle Fuster, qui semble avoir perdu la pleine possession d'elle-même, qui peut-être, relativement à son mariagej avait placé ses vues ailleurs, devait articuler quoi que ce soit de nature à porter atteinte à la considération dont M* le vicomte Eustazade jouit dans toute l'étendue de la Paroisse du Jugement- Jiernief, je nie verrais contraint de protester avec la plus grande énergie contre...

•*• Mon Révérend Père, interrompit Fuster, dont k sang bouillonnait, j'ai besoin de recevoir de ma fille, sur un fait que j'ignore et qui pourrait être Rrave, des aveux absolument francs. Comme le respect que l'on doit à votre caractère serait capable d'intimider Madeleine, d'arrêter plus d'une parole sur S5s lèvres, veuillez, si cela ne vous désoblige point ^op, pour cinq minutes seulement, vous retirer dans la chapelle ou dans le petit salon. C'est un service que je réclame...

tlO LA PETITS M£R£

Le Supérieur du Jugement-Dernier courba la tête et sortit.

— Et moi ? demanda la baronne, se dressant devant son mari de toute sa taille, qui parut démesurée.

— Madame...

De son bras droit développé, il lui montrait la port^ de la chambre des Tapisseries.

— Satan I cria-t-elle en lui lançant un geste de malédiction.

Elle disparut comme un coup de vent.

— Eh bien ! et le colonel de la Livinière, qu'est-i devenu ? murmura Fuster, s'interrogeant lui-mêm^ et fouillant du regard les quatre coins de son appar — tement.

— Lui I il y a longtemps qu'il s'est sauvé, répondît "* Madeleine.

Le général frissonna. Il referma la porte, que la baronne avait laissée ouverte, et revint vers le canapé. La jeune fille l'attendait, ses deux mains collées au visage.

— Raconte^moi tout, chère enfant, lui dit-il d'utic voix altérée.

Afin de gagner sa confiance, après lui avoir doucement détaché de la face, où ils avaient laissé des trace!» blanches, ses doigts trop durement appliqués, il l'embrassa de nouveau.

— Lorsque maman, le Révérend Père Supérieur et M. le colonel de la Livinière sont montés te trouver

dans la chambre des Tapisseries, dit-elle un peu hésitante, moi. Je suis restée dans le petit salon... Pendant que l'on venait ici te demander ma main, j'étais chargée de tenir compagnie à M. le vicomte Eustazade, qu'on avait consigné en bas... Les premières minutes, tout a bien marché : M. de la Livinière se tenait dans son coin, et moi, enfoncée dans un fauteuil, je ne bougeais pas plus qu'une bûche... Oh! puis, c'est drôle, il fait un beau soleil aujourd'hui, eh bien! malgré ce soleil, qui entrait par la porte vitrée du jardin, j'avais un froid, mais un froid!... Tout d'un coup, M. de la Livinière s'est mis debout et a marché vers moi... Tu comprends que je me serais fort bien passée qu'il quittât sa place... Comme îl m'apprçchait de trop près et que cela me paraissait peu convenable, j'ai sauté de mon fauteuil sur une chaise. Mon saut ne m'a servi de rien, car, avec ses longues jambes, M. de la Livinière m'a rejointe vivement... Tu me connais, tenant de ton côté, je ne suis pas peureuse, n'est-ce pas ? Crois-moi si tu veux, je tremblais joliment, va I C'est qu'aussi cet homme, par-dessus ses lunettes, me regardait avec des yeux de serpent, des yeux que je n'ai vus qu'à lui... Je pense bien, père chéri, que tu ne veux pas savoir toutes les bêtises qu'il m'a débitées ?..

— Au contraire, je veux savoir toutes ces bêtises.

-* Oh ! il a très-bien débuté, et si la fin avait répondu au commencement !... Il m'a parlé de la belle

fête que nous célébrons aujourd'hui. Il m'a dit combien il avait été heureux d'avoir accompli son devoir pascal avec moi, à côté de moi... Il est certain qu'une heure auparavant le hasard nous avait placés Tun à côté de l'autre à la Sainte-Table... Tout ça a été gentil, et j'aurais eu du plaisir à écouter M. de la Livinière si ses yeux, qui ne changeaient pas d'expression, n'avaient continué à m'effrayer... Tu devines ce que je répondais, moi. Je répétais toujours comin.c une imbécile : — « Oui, monsieur; oui, monsieur ; oui, monsieur!... » — Et je reculais, je reculais.-. Enfin j'ai touché la muraille. Plus inoyen de fuijr Ce n'était pas amusant... Qu'a-t-il fait alors? I m'a pris la main, que je n'ai pas osé lui refuser, ^ m'a conduite vers la causeuse. — Tu sais, la causea^^ près du piano. — Mon Dieu! tout en marchant, J^ sentais mes jambes si raides que je ne me souviens p^' par quel effort je suis arrivée à les plier pour m'as seoir... Ah I c'est à ce moment qu'on m'en a chanta une chanson !...

— Que t'a-t-on dit, ma Madeleine aimée ?

Une vive rougeur colora les joues blémies de 1^ jeune fille.

— Je t'en prie, du courage ! lui dit son père la câlinant du geste et de la voix.

— M. de la Livinière, reprit-elle d'un ton encore plus essoufflé, M. delà Livinière m'avait déjà saisi 1^ main droite; il s'empara de la gauche tout à fait ^

ALERTE Il3

mon insu... J'étais là sans force, ne sachant ni m'en allerni rester... C'est dans cet instant que, comme si ses paroles me venaient de loin, de bien loin, j'ai entendu le vicomte me parler. Il me disait :

«—Madeleine... »

— lia osé t'appeler « Madeleine » comme cela tout court ?

— Comme cela, tout court.

— Après ?

« — ... Madeleine, je vous aime... Il y a bien longtemps que vous occupez mes jours et mes nuits... Vous verrez, quand nous serons mariés, quel bonheur sera le vôtre !... Le mariage a des joies saintes,

délicieuses... ,

« Et, tout en continuant sur ce ton, il portait mes Daainsà ses lèvres et les couvrait de baisers... Que j étais contrariée, furieuse ! Mais j'avais beau lui redire : <£ Laissez-moi, monsieur! », — il ne faisait ^s de mes défenses et s'arrangeait pour que je ne pusse pas lui échapper. C'est alors qu'espérant me dé- ^'^rrasser de lui, je lui ai crié :

* •^ Je ne vous aime pas, moi ! je ne vous aime pas !

* •-- Vous aimez sans doute Daniel Nadalewski ? ^ •— Oui ! oui ! je l'aime !... »

* Tu entends bien, cher et bon papa, que je ne ^^i^chais qu'une chose : m'échapper, et que je ne ^^ge pas le moins du monde à M. Daniel Nada- =^5ki !...

Elle hésitait à poursuivre. Le général, à qui ses dents serrées ne permettaient pas d'articuler un mot, la supplia du regard.

— Sans que je m'en aperçusse, tant fêtais troublée, continua-t-elle docilement, M. de la Lîvirtiêre, qui ne retenait plus mes mains paralysées comme toute ma personne, avait faufilé ses doigts autour de ma taille. J'ignore par quel prodige je le repoussai et me trouvai debout. Il me regarda toujours avec ses mêmes yeux, puis...

Elle s'arrêta, et sa blonde tête, que le pinceau dvi Corrége eût immortalisée,'se courba.

— Puis ?

— Oh ! que j'ai mal à la tête !... Puis, se penchant â mon oreille, il a murmuré :

a — Comme vous êtes bien faite, Madeleine ! »

a Pour le coup. Dieu me donna le courage de m'é— lancer vers la porte du salon et de l'ouvrir. Malheureusement, au moment où, folle, n'en pouvant plus de tant d'horreurs, j'allais appeler du secours, M. de la Livinière, qui m'avait ressaisie, me cornait aux oreilles, en essayant de m'embrasser :

a — Ah ! vous aimez Daniel Nadalewski ! Ah I vous aimez Daniel Nadalewski !... »

« J'ai fini par me dégager et j'ai pu enfiler l'escalier... C'est alors que tu m'as entendue crier : — « Je vais le dire à mon père ! »

Elle sanglotait.

ALERTE Il5

André Fuster, les muscles de la face tordus, saillants, bouleversés par une convulsion horrible, les sourcils hérissés, Pœil farouche, se tenait devant sa fille immobile et n'articulait pas un mot. Enfin, il eut un geste résolu et marcha vers la porte.

— Mon père ! s'écria Madeleine, épouvantée.

Bondissant à lui, elle essaya de le retenir. Mais il la

repoussa avec violence.

— Où vas-tu, père chéri ? où vas-tu ?

— Rue Barbet-de-Jouy.

^Rue Barbet-de-Jouy ?

Et, ses yeux s'étant illuminés d'une flamme singulière:

^Pourquoi, mon bon petit père?.,. Voyons, tu sais bien que tu dois me dire tout, à moi...

En scandant une à une les paroles de cette phrase, ^ voix avait des modulations adorables.

■^ Il faut bien que je tire un peu les oreilles à M, le vicomte Eustazade de la Livinière, dît-il avec un sourire forcé.

"^Mais M. de la Livinière ne demeure pas rue Bar- '^cNde-Jouy.

•^ Et s'il me plaît que mon ami Stéphane et ton ami *^8niel aillent, rue Rousselet, prévenir M. le vicomte Eustazade que les doigts me démangent ?...

-^ Tu ne te battras pas ! Je ne veux pas que tu te battes !

Comme il gagnait toujours la porte, elle ne trouva

I l6 LA PETITE MÈRE

pas d'autre moyen, d'autre ressource pour le retenir, que de se suspendre à son cou.

— Alors, Je viens avec toi ! s'écria-t-elle.

Le général lui délia les bras, et d'un ton rude :

— Madeleine l

Il s'élança hors de la chambre des Tapisseries.

— Je vais appeler maman ! Je vais appeler maman ! répétait la jeune fille, acharnée sur les traces de son père.

Il la saisit, et la traîna à travers le palier, vers la salle d'étude.

— Maman ! maman I criait Madeleine d'un acceat désespéré.

— Eh bien ! eh bien ! qu'y a-t-il ? articula une voi^c dont le timbre bien connu fit tressaillir Fuster.

Il se retourna et vit Stéphane Nadalewski.

— Toi I toil... O mon cher ami 1 dit-il, laissan'^ aller sa fille.

— Oui, moi, ton ami.

Nadalewski ouvrit ses bras, et Madeleine s'y précipita avec des frissons de biche qui retrouve sa remise après avoir dépisté les chasseurs.

Au même instant, le général, effaré, aperçut Daniel debout à l'entrée de la chambre des Tapisseries, pâle, inquiet, ses deux yeux tristes arrêtés sur le groupe charmant et pathétique de son père tenant Madeleine embrassée. Devant l'attitude de son ancien aide de camp, qui n'osait ni faire un pas vers luiy

Hî lui adresser un mot, Fuster, pour la première fois, eut le sentiment entier de ses torts envers ce lioble jeune homme, coupable d'un seul crime, d'aîïïier sa fille éperdument. Il se souvint alors, lui qui. Par une loi intime inéluctable, avait besoin de mêler ^ femme à ses joies comme à ses douleurs, des paroles 9ue, plus de vingt ans auparavant, dans le quartier de ^Amirauté, à Saint-Pétersbourg, au sortir de la chapelle des Dominicains, lui avait adressées M. le comte Raoul Trémière de la Sylve, et, allant vers Daniel :

— Tu es mon fils! lui dit-il.

Il rétreignit, comme l'avait étreint le père de Thérèse, de tout son cœur.

Si l'on sort de Tours par Tavenue de Grammont, et si, le pont sur le Cher franchi, on s'aventure à gaucb^ le long du joli chemin qui côtoie les bords de la rivière, on découvre un pays charmant, aux aspects les plus pittoresques et les plus variés. Ici d'énormes amoncellements de feuillage, plus loin des éclaircies vertes du milieu desquelles surgissent des tourelle^ des pignons, des toitures bleuâtres, des girouettes aiguës. En bas, Beaugaillard ; en haut, Cangé. La terre « doulce » de Touraine, pour rappeler l'expression du plus illustre de ses enfants, Rabelais, fut la terre classique des châteaux, et quand ce n'est pas Chenonceaux, Azay-le-Rideau, Langeais, Loches, ces palais, qu'elle fait passer sous vos yeux, ce sont des séries

La maisonnette \ig

rhabitations ravissantes, au penchant des coteaux, perdues dans les futaies.

En 1861, le général Fuster commandait la dix-huitième division militaire, et comme, Tété venu, la chaleur à Tours était intolérable, il avait acquis, à cinq kilomètres de la ville, sur les rives du Cher, à deux ponées de fusil du village de Saint-Avertin, la « maisonnette du Pertuis. »

La maisonnette du Pertuis, appelée « Maisonnette f> tout court dans la contrée, peut-être à cause de Pexiguité de ses proportions, peut-être parce que, se dressant seule à l'entrée d^un parc immense, sans ce luxe de communs qui accompagne les constructions seigneuriales des siècles passés, elle paraît plus petite, fut bâtie vers 1441 par Jean Xaincoings, contrôleur général des finances de Charles VIL Ce manieur d'argent, grand amateur de la truelle, qui a laissé à Tours un monument, Thôtel de M. Gouin, avec lequel, du reste, quant au caractère général de Tarchilecture, le Pertuis offre des analogies manifestes, ne *ongea jamais à augmenter la Maisonnette d^ne écurie Ou d^un chenil. La chronique qui nous fait connaître ce personnage, nous révèle le secret de sa réserve à l'endroit des chevaux et des chiens : — t Maistre *'ean Xaincoings, dit-elle, n^aima rien tant en sa • ^ie terrestre que chasser les sols du roy. » —Courant '^ éçus, il ne pouvait courir le cerf.

Depuis que, revenu d'Italie, André Fuster, par la

protection directe de l'Empereur, parcourait France, chargé des commandements] les plus imj tants, ridée lui était venue plus d*une fois de ( Pacquisition d'une terre où, de temps à autre, il serait permis d'aller respirer librement, les épa allégées du harnais militaire, où, particulièren aux jours brumeux de l'automne, il pourrait rece' ses amis. On n'a pas oublié à quel point les sp] dides fêtes cynégétiques de Compiègne, où tous rois, les princes de l'Europe sont venus tirer ] coup de fusil, avaient propagé, parmi les offic riches de notre armée, les goûts de villégiature e chasse. Fuster s'était laissé gagner par la fièvre d'ai sèment passée à Tétat endémique dans la soc française, vers les dernières années du second Emp et, comme tant d'autres, à son insu, il avait la jour à jour l'homme du monde diminuer le sold Le Pertuis, du reste, n'avait pas reçu des chass| seulement. Plus d'une fois, à la nuit, sa belle g] flamboyante s'était ouverte discrètement pour li passage à un couple muet qui s'envolait vers le ] ron. Des yeux bleus, des yeux noirs avaient-ils sul gué Fuster sur un point quelconque de notre t< toire, qu'il courait les cacher dans la Maisonnette bords du Cher. En cette retraite ombreuse, à la lii de grands bois, il lui semblait que ces yeux a râbles, connus d'hier, il les voyait mieux, il s'y p] geait mieux tout entier.

Là MAISOl^NITTË 12i

— Pourquoi ne consentiriez-Yous pas à venir passer avec moi une semaine ou deux au Permis ? demanda-t-il un jour à sa femme, durant une de ces courtes paix qui les ramenait momentanément sous le même toit.

— Le Pertuis ! s^écria la baronne frissonnant.

— J'ai fait embellir la Maisonnette, insista le général lui prenant la main.

— Le Pertuis est souillé ! riposta-t-elle se dégageant avec horreur.

Il existe des religieux, des religieuses, des dévots, des dévotes à Tours, peut-être même en découvriraiton au village de Saint-Avertin , et, par ces voix pieuses, madame Fuster avait tout appris.

Si le printemps est beau partout, on peut aifirmer que c'est surtout en Touraine qu'il faut aller le voir, le sentir, le respirer. Il réserve, pour ce coin de terre béni, pour « ce jardin de la France », des grâces par*- Meulières, des richesses qu'il n'étale nulle part avec cette profusion. Un mois de mai, observé des coteaux de Saint-Àvertin, du Pertuis principalement, apparaît '^onime une merveille, un enchantement créé pour les âmes et pour les yeux.

Hier encore, le Cher paresseux se traînait languis»-

animent entre deux rives dénudées ; hier encore, on

pouvait compter du doigt les maisons du village, sales

^î laides au milieu des enclos dévastés; hier encore,

i22 LA PBTITS MÈRB

au loin, la cathédrale de Saint-Gatien, de Tours, élevait péniblement, vers des nuages de plomb chargée de froidure ou de neige ou de pluie, ses tours ju melles, et dans le fond du tableau la ligne bleue de h Loire demeurait effacée. Aujourd'hui tout se trouv< changé. Sous Pinâuence du soleil qui vient de re naître aux cieux attristés de son absence, et qui, jeum et superbe, envoie d'en haut de vivifiants et tiède «ffluves, la terre, cette abandonnée, se pare de soi ample robe verte et en laisse partout se dérouler mol lement les plis. Les peupliers de la vallée, ces triste quenouilles embrouillées où l'âpre vent d'hiver bu mait ses chansons sinistres, se sont faits à ce renoti veau si touffus, que c'est tout au monde si, par de trouées bruissantes, le Cher, la veille nu comme 1 main, montre sa joue rieuse et babillarde, étincelant de clarté. Saint-Avertin, dont les toits se grisent d jour, travaille, caquette, s'amuse, dans les jardinets rc verdis. Tours, ce morne clapier confus sous des nuée lourdes, opaques, noires, s'éclaire et prend des atc tudes de ville. Ici, le Palais de Justice ; plus hau Téglise abbatiale de Saint-Julien ; à droite, la hall au blé, autrefois chapelle de Saint-Clément; pui Saint-François-de-Paule ; puis les tours de Saint^Mai tin, puis enfin l'admirable vaisseau de la cathedra! dominant tout, se dégageant du milieu des demeure enveloppantes pareil à quelque Goliath immem qui lèverait ses deux bras suppliants vers Dieu. Pi

reffort de la lumière vaillante, les murailles qui ceignaient si étroitement Thorizon, se sont écroulées, et non-seulement, de la pelouse vivace du Pertuis, le regard suit là-bas les courbes capricieuses de la Loire, mais il démêle les toits de Saint-Symphorien, le chemin dit « de la Tranchée », et, tout à fait à gauche, Plessis-les-Tours, cette tanière farouche où le roi louis XI voulut vivre et voulut mourir.

Lorsque les magnificences de la saison printanière débordaient partout épandues, André Fuster et Madeleine, accompagnés des trois Nadalewski et d'Angélîca Reiss, arrivèrent au Pertuis. C'était le soir, et les voitures qui amenaient nos voyageurs de la gare gravissaient lentement le sentier raide qui, de Saint- Avertin, monte droit à la Maisonnette. Sauf madame [ Reiss, dont de temps en temps on entendait la voix éclater dans Tair d'un ton légèrement criard, tout le monde se taisait.

— Décidément, dit Stéphane, assis à côté du général, cette Touraine est une contrée ravissante, et tu n'as pas été maladroit de t'y bâtir un nid.

Fuster, absorbé, n'entendit pas.

' — Dors-tu ? lui demanda Nadalewski, le touchant «lu coude.

Fuster se secoua.

— Sommes-nous arrivés? s'informa-t-il.

— Oui, mon général, lui répondit Daniel.

David et Rosalie, expédiés de Paris quelques jours

124 LA PBTITB MÈRE

auparavant avec plusieurs domestiques, prévenus des claquements de fouet qui n*ataient cessé de ré sonner tout le long de la côte, attendaient devant l grande grille du Pertuis.

— Ah I mon général, s*écria le dragon, se précipi tant au secours de son maître, lequel s^engageait no sans peine sur le marche-pied.

— Me voilà plus patraque que jamais, lui d Fuster.

— Cest le voyage, pardi ! mon général, c'est 1 voyage...

— Certainement, c'est le voyage, répéta doucemei une voix faible.

Le général se retourna et vit Rosalie David qui reggirdaît. Dans les yeux de cette femme, pâlie par ^ longues souffrances, il crut démêler une affection profonde, un dévouement si entier, quelque choses si ijntimement, de si absolument attaché, qu'il ne p s'empêcher d'en éprouver un trouble subit.

— Et vous, allez-vous mieux ? lui demanda-t-il.

— Comme ci comme ça, mon général, répondit pauvre phthisique portant une main à sa poitrine.

— Je veux que vous vous soigniez, Rosalie, m'ei tendez-vous ? Tout le temps que nous resterons à campagne, je vous défends au moins de travailler.

Puis, lui souriant avec une affabilité touchante :

— J'exige qu'ici vous viviez tout à fait comme un dame, sans faire autre chose que vous guérir.

— Si je pouvais I soupira-t-elle.

David s^était emparé de la main droite de Fuster, et, tout en cheminant dans i^avenue sablée accédant au perron de la Maisonnette, la lui pressait fortement.

— Quel homme vous êtes, mon général ! balbutiait-il, quel homme vous êtes I... Nom de Dieu I s'il y avait beaucoup d'hommes comme vous sous la roue du soleil !... Ce n'est pas possible, cela... Il faut penser qu'il n'existe qu'un général Fuster au •inonde...

Madeleine, arrivant au pas de course, interrompit les jérémiades éloquentes du dragon.

— Enfin, dit-elle s'adrcssant à Rosalie, je ne trouve pas ma filleule. M'apprendrez-vous ce que vous avez &it de ma filleule ?

— Je la tenais tout à l'heure du bout des doigts,

mademoiselle, répondit David. Je vous l'amenais

pour que vous l'embrassiez la première ; mais c'est si

menu, cette mioche, qu'elle a fini par me glisser de

la main. — Loulou ! Loulou I appela-t-il.

Rien.

•*• Elle s'amuse par là sans doute, dit Rosalie, ^"e est devenue si gamine I

Comme Fuster, toujours accompagné de son serviteur fidèle, était sur le point de pénétrer dans le salon du Pertuis, dont madame Nadalewska, madame Reiss et Stéphane avaient déjà pris posses-

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