‹ La petite mère (volume 3)Chapitre 17 sur 52 · TT · texte numérisé non relu

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sion, Daniel , dégringolant le maître-escalier de Maisonnette, parut tout essoufflé dans le vestibule.

— Eh bien ? interrogea la petite mère.

— Elle n'est pas là-haut, je suis monté jusqu^a combles.

— Mon Dieu f mon Dieu ! murmura-t-elle a^ un désespoir naïf et charmant. ^^

— Ne vous tourmentes pas, ailes, mademolsel dit Rosalie. Depuis que nous sommes à la campagi elle vole comme un jeune oiseau et nous échap vingt fois par jour à travers le parc ; mais elle manque jamais de revenir au moment des rcpa«

— Il n'y a pas de puits au moins par ici ?

— Oh ! je ne croîs pas, mademoiselle.

— N'importe ! il me faut ma Loulou.

Et, s'adressant à Daniel :

— Si nous la cherchions dans le parc, puisqu'ell rhabitude d'y aller ?

Ils traversèrent la pelouse qui étalait devant Maisonnette son tapis émaillé de mille fleuret toutes neuves, et pénétrèrent sous une large arcade feuillage vert-clair, à travers laquelle les rayo obliques du soleil couchant enchevêtraient, sur le si des rayures tour à tour blanches, brunes, dorées.

— Petite masque ! disait Daniel.

— Pourvu que je la tienne une fois, elle est su d'une fouettée ?... grondait Madeleine.

— Marraine ! marraine ! chanta la voix flûtée, fraîche d'un loriot.

Involontairement, Daniel porta les yeux aux branches.

— Quelque oiseau jaseur, murmura-t-il.

— Voyez-vous l'espièçle ! s'écria joyeusement la petite mère.

Et, s'arrêtant :

— Où es-tu, ma Loulou ? oti es-tu ?

— Marraine 1 marraine I répartit le loriot, tapi dans un fourré de bruyères roses.

— Viens I viens I

— Coucou ! coucou !

Madeleine, cédant à l'ardeur de son désir, s'élança.

Mais Daniel, redoutant pour elle quelque chute 3ur

^^ terrain inégal, obstrué de feuilles et de branchages

morts, la devança et saisit Marie David, au moment

où, ennuyée d'être découverte, LquIou, preste comme

^^ écureuil, fuyait vers quelque autre cachette sous bois.

"-Donne-la moi, Daniel, doniie-la moi !

Il la déposa rieuse et folle dans ses bras. Madeleine ^c s'accorda pas le temps de regarder 3a filleule ; elle ''enfouît dans sa poitrine d'un mouvement brusque, puis la dévora de baisers.

^Et la fouettée ? demanda Daniel.

^ Elle est si gentille, ma Loulou !

Et, la couvant de ses deux yeux agrandis :

— Je Taime I murmura-t-elle.

Ces trois mots articulés, elle s'élança avec sa charge vers le Pertuis.

Daniel revint seul, lentement. Il songeait. Ainsi que cela lui était arrivé déjà l'automne précédent l Bellevue, lorsque, comme le cavalier de la légende monté sur Diamant, il allait à perdre haleine, rêverie Tégara. Il fit plusieurs fois le tour du par et escalada même les collines qui se profilent ju qu'à Véretz, tantôt marchant à grands pas, mordu par sa pensée harcelante, tantôt demeurant fixe et respirant délicieusement, si, dans la nuit où il se débattait, venait à poindre quelque vague lueur d'espoir.

Cependant, là-bas, sur Tours, le soleil, à son déclin, faisait des prodiges, revêtant Saint-Gatien, dont il incendiait les vitraux, d'une cuirasse d'or, allumant par toute la ville des éclairs fugitifs, parsemés de points lumineux intenses qui brillaient pareils à des astres nouveaux soudainement tombés du ciel, se retirant enfin là-haut dans une gloire de nuages pourpres, dont l'orbe immense se développait de plus en plus large à mesure que le roi s'avançait davantage pour le traverser.

Daniel ne vit rien de ces splendeurs éblouissantes. Ni le firmament transformé en une mer de vermillon ; ni Tours envahi par les claires ténèbres

;puscule, éteignant un à un ses phares ; ni les is de la Loire et du Cher, d'où s'élevaient des ars flottantes, n'attirèrent ses regards. Tout son visuel, âme et corps, était replié en dedans, abbé dans la contemplation aussi enivrante que uloureuse de la femme aimée. Volant à travers «bois du Pertuis, s'arrêtant aux crochets des allées, ^ deux yeux admiraient Madeleine, adoraient Madeleine éperdument.

Dans les derniers jours, à Paris, et aujourd'hui même, durant un voyage de plusieurs heures, Daniel, incapable de s'arracher à des préoccupations invincibles, avait fait des observations nombreuses. Une chose l'avait frappé surtout : le changement ^'humeur de Madeleine. Combien elle, si vive, si enjouée, si folâtre, était devenue plus grave depuis quelque temps! Parfois, il lui était arrivé de la frouver triste, ennuyée, muette, et par exemple, en ''^^enant de Paris, il avait remarqué qu'elle n'avait P*s articulé un mot de Blois jusqu'à Tours. Pas un

''^^t pendant cinquante-six kilomètres , car il y a

^^ïXquante-six kilomètres de Blois à Tours !

I^aniel Nadalewski chercha la raison de la transformation singulière du caractère de Madeleine, et crut ^ découvrir dans l'amour qui s'éveillait enfin au cœur ^^génu de la jeune fille et y apportait ces troubles délicieux dont le premier effet est de prédisposer ^ \ine sorte de mélancolie. Oubliant avec obstination

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les tyrannies qu^avait subies Madeleine Fuster, li jeune homme s^estimait heureux de la révoludor accomplie, convaincu quUl en ressortirait, pour sapaa sion, des bénéfices immenses, des avantages dont si main tendue dans le vide croyait dé/à cueillir le fruits. La tristesse de Madeleine, c^était de l^amour son ennui, c^était deTamour; son mutisme, c^étaitck Tamour !

Enlevé par ses idées comme par des ailes, Daniel sans souci d^aucune direction, allait à droite, i gauche, montant, descendant, se parlant à lui-mémei haute et intelligible voix, parfois chantant. Touti coup ses pieds, habitués aux rocailles, à rembarrai des buissons, glissèrent sans difficulté sur un gazoï épais et doux. Notre vagabond, ouvrant les yeux su la réalité, se reconnut au beau milieu de la pelouse verdoyante en face de la Maisonnette. De hautes mit" railles, en effet, se dressaient devant lui : le château même de Pertuis, dont la nuit estompait la masse confuse, noire, d'une architeaure enchevêtrée. Il était bien tard peut-être. Il se hâta.

Au seuil de la Maisonnette, Daniel rencontra soc père qui s'entretenait vivement avec David.

— Et il ne vous a rien dit? demandait Nada-

lewski au vieux soldat.

— S'il parlait encore ! articula celui-ci ; mais se dents ne se desserrent pas plus que le chien d'ui mousqueton rabattu sur son amorce... Vous compre*

La maisonnette i3i

lez bien, monsieur Nadalewski, que moi, je n'ai pas jardé ma langue dans la poche, et que je lui en ai K>ussé des questions... Rien, absolument rien, n'est iorti de son bec que ceci à la fin des fins : — « Va-t-en LU diable ! »

— A-t-il défendu la porte de sa chambre ?

— Quand je vous affirme, monsieur Nadalewski, qu'il ne m'a dit que ces quatre mots : — « Va-t-en... »

— Je le rejoins*

Au moment où Stéphane courait vers l'esCalîer qui tournait gentiment dans une gracieuse tourelle^ Da- "Vid lui toucha le bras*

— Il me vient une idée, monsieur Nadalewski*.. Qui sait si le général ne regrette pas madame la ba- ^xme et peut^tre aussi un peu le révérend père Rudippou ?... Ils étaient comme qui dirait trois têtes ^ on bonnet, ces gens-là... S'il vous en parle, il ^ faudrait pas lui faire de la peine à cause de ça*..

Notre philosophe disparut dans les tournants du colimaçon, et David, curieux, le suivit à pas étouffés*

Daniel, dont on ne s^étaît pas occupé, qu'on avait à P^ine aperçu, entendant les éclats sonores de la voix ^^ Loulou, devina que Madeleine jouait avec sa filleule dans le salon : il marcha vers la porte de ^^ pièce et entra délibérément.

l'orthographe de l^armee.

Ce furent chaque jour de délicieuses promenad^^ travers le pays. On partait de bonne heure, An^ Fuster, Stéphane, madame Nadalewska douillettem^ assis sur les coussins d'une calèche, Madeleine, x0 dame Reiss, Daniel cavalcadant aux alentours de voiture précédée de David, auquel le général avi accordé Phonneur insigne de chevaucher Luxor.

— Alors, c'est décidé, tu ne veux plus monter cheval ? disait Madeleine à son père, prenant plaisir le lutiner.

— Je suis mieux ici, chère enfanta

— Paresseux, va !... Cest joli, vraiment, un génér de cavalerie.

Et, lui adressant une menace mutine :

l'orthographe de l armée i33

— Je le dirai à l'Empereur.

On rit.

"—A l'Empereur ? interrogea Fuster.

— Parbleu ! crois-tu qu'il te chargera d'un comandement, si tu es incapable de te tenir en selle 1

— Il est de fait... murmura- t-il, allongeant une un et la promenant le long de sa jambe gauche.

— Il est de fait que tu es un poltron et que je te ►uve moins de courage à la campagne qu'à Paris*

— L'air de la Touraine est humide...

■— Et l'air de Paris est empesté, voilà... Ah ! si je te ^semble un peu, toi, tu ne me ressembles guère, échant petit papa gâté I Moi, quand je pense à Paris, îstpour penser à maman..*

■*- Tu penses à elle ? interrompit-il avec un tresillement.

•*- Mais aussi, pourquoi maman, qui t'aime et li m'aime beaucoup, je le sais, n'est-elle pas venue i Pertuis avec nous ? Le bon Dieu est en Touraine Qime à Paris... Ce serait si gai si nous étions tous unisl...

•— Il faut lui écrire cela, ma Madeleine chérie, intérêt madame Nadalewska.

■^ Je lui ai écrit deux fois depuis quinze jours, et je ù pas encore obtenu de réponse... Seigneur mon 6u 1 ce n'est pas amusant de lancer comme ça des très à l'aventure... Pourvu que le Révérend Père périeur ne les ait pas lues, mes pauvres lettres !... m. 12

t34 L^ PETITE ukkt

— Cela te contrarierait donc, si M. Grégoire Phalippou avait fourré son nez dans ta prose ? demanda Stéphane.

— Cest qu^il n^est pas tendre pour les &utes d^orthographe, lui 1

— En fais-tu beaucoup ?

-^ Beaucoup, ce n^est pas le mot.

-^ Une, toutes les fois que le mot est difficile, et il Test souvent, interjeta Daniel, de bonne humeur.

Madeleine le toisa d^un regard furieux.

-^ Je voudrais avoir à te soumettre au Cours de dic' tées de madame Debierne^ toi, s^écria*-t-elle, et nous verrions, tout officier d^état-major que tu es, s^il ne t^échapperait pas plus d'une bévue I... Quelle prétention, en vérité I Ne croirait-on pas, à voir les airs vainqueurs du capitaine Nadalewski, que Tarrnée a le monopole de Torthographe 1

Elle se tut essoufflée.

'^ David I appela-t-elle au bout d^une minute.

Le dragon, qui cheminait en arbalète, accourut

— Mademoiselle*., dit-il*

-^ Tu saiS| n'est-ce pas^ ce qu'on entend p^ hydro* thérapie ?

— Certainement^ mademoiselle.

— Voyons, qu'est-ce que c'est que l'hydrothérapie î

— L'hydrothérapie, c'est de l'eau froide qu'on vous jette sur le corps, tantôt avec un tuyau droit comme un canon de fusil, untôt avec un tuyau roulé )sur lui-

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même comme une grosse corde, tantôt avec un grand arrosoir accroché au plafond et qui pleure par mille trous... Mais demandez donc à mon général si c'était drôle pour lui, les robinets de Bellevue...

— Et saurais-tu écrire le mot : « hydrothéra|>ie » ?

— Si je saurais écrire ce mot ! répondît-îl, scandalisé. Je sais écrire tous les mots, mademoiselle.

— Attention, je commence... La première lettre ?

— /, mademoiselle.

— Parfait!... La deuxième?

-— D, mademoiselle.

— A la bonne heure!... La troisième?

— Rj mademoiselle.

— Bien!... La quatrième?

— O, mademoiselle.

— A merveille !... La cinquième ?

— r, mademoiselle.

— Admirable î... La sixième ?

— Ey mademoiselle.

— De mieux en mieux!... La septième?

— R encore, mademoiselle.

— Bravo!... La huitième?

— - A y mademoiselle.

— Cest juste... La neuvième ?

— Pj mademoiselle.

— Tu as raison... La dixième?

— /, comme la première, mademoiselle.

— Superbe!... La onzième?

l36 LA PBTITB MÈRB

Le dragon regarda la jeune fille avec des yeu fois méfiants et malins.

— Vous voulez peut-être vous moquer de me demoiselle, dit-il. Ma foi, vous n^étiez point gî jours derniers, et, si je puis servir à vous égaj vous gênez pas, tapez sur le dos à votre vieux s

— Tues un mauvais, et je ne me moquepas d( moins du monde. Je te demande seulement la or lettre du mot : « hydrothérapie. »

David compta sur ses doigts.

— Ce mot, dit-il, n'a que dix lettres, et je les défiler toutes les dix devant vous.

— Alors, c'est ainsi que tu écris « hydrothéra I-D'RrO" T-É-R-A-P-I ?

— Parbleu !

— Et tu as eu un grade dans ton régiment ?

— J'étais brigadier, mademoiselle, et c'était temps, allez !... Tonnerre de Brest! nous en so nous donné avec Kraft et Merlot au quatrième.

— Maintenant tu peux reprendre les devants, plus besoin de toi.

Comme Luxor, dont on ne maîtrisait pa peine la fougue impatiente, s'enlevait des fers, Madeleine, au milieu des éclats de ri redressa sur son poney au long poil, et, dévia Daniel :

— Mesdames et messieurs, je viens de vous fi un échantillon de l'orthographe de l'armée !

L'ORTHOGRAPHE DE l'aRMÉE 187

Cette conversation à bâtons rompus, tantôt triste, tantôt enjouée, se tenait le long de la belle avenue de Grammont, entre le pont du Cher et Tours.

Stéphane Nadalewski, après être plusieurs fois retenu à la charge, avait enfin obtenu du général qu'on se lançât à travers une excursion plus lointaine, plus intéressante que les excursions réalisées jusque-là. La veille donc, en retournant de voir les ruines de la ^ célèbre abbaye de Marmoutiers et l'église de Sainte- Radegonde, sur la rive droite de la Loire, il avait été décidé qu'on irait visiter les châteaux d'Amboise, de Blois, peut- être même celui de Chambord, et maintenant tous nos personnages se rendaient à la gare pour y prendre le train. On coucherait à Amboisc ce soir, puis demain on prendrait son élan.

Nadalewski eut beau faire, déplacer incessamment ^n ami, lui imposer des fatigues accablantes, il ne parvint pas à l'arracher à la mélancolie qui l'avait envahi dès son premier pas en Touraine, en ce pays prestigieux où le printemps à pleines lèvres souriait "^nstous les sentiers. Que signifiait un pareil état? Le S^néral, dans la sérénité de sa vie nouvelle au Pertuis, ^^rettait-il les luttes violentes de l'hôtel Trémière ? ^Srettait-il sa femme? regrettait-il M. Grégoire Pha- "Ppou ? Acharné à découvrir l'explication de ce qui lui paraissait inexplicable, notre philosophe, cet esprit, rassis et froid, se précipita en de minutieuses recher-

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ches, tira des conséquences subtiles d'argumentî ingénieusement échafaudés, bref perdit le sommeil er un labeur compliqué qui ne lui apporta aucunemea la solution du problème posé.

Que de nuits, chassé du lit par la fièvre, Stéphane passa de mortelles heures à la fenêtre de sa chambra ses yeux vagues arrêtés au ciel, où la lune découpai nettement son disque immobile sur Tours endorm en une obscurité douce, sur la vallée feuillue oti 1 Cher, par intervalles, allumait des milliers d^étoile d'argent, toute une voie lactée éblouissante, oti détofl naient, dans le silence imposant des hommes et de choses, les trilles vibrants des rossignols nouveau venus!

Mais Nadalevsrski ne voyait rien; mais Nadalewsli n'entendait rien. Nadalewski souffrait.

Cet homme, que l'abus du travail intellectuel dar sa solitude de Bellevue, peut-être aussi les comba livrés pour l'idée, avaient fait grave, taciturne, sai vage, portait au cœur une passion ardente : il idoK trait son fils. Il laissait à d'autres, plus légers moins épris, les démonstrations bruyantes de l'afFe tîon paternelle, et nul au monde ne l'avait ouï parli à Daniel qu'avec une discrétion, une réserve qui cofi muniquaient à ses rapports avec lui je ne sais quel noblesse, quelle délicate nuance de respect. Ma *quand, n'étant pas aperçu, il lui était donné de VO <^n fils, de l'observer, de raccompagner du regard

L*ORTHOGRAPHE DE L'ARMEE iSg

travers une allée de Bellevue, une rue de Paris, îl éprouvait des transports qui Tébranlaient jusqu^aux iatlmes fondements de son être, et qui, plusd^une fois, troublèrent ses yeux.

« Est-il beau! pensait-il^ est-il intelligent! est-il courageux ! »

I^rfois, au souvenir d'un passé pénible que lui rappelait ce superbe jeune homme, éclos au milieu des privations de ses premières années de lutte avec les Compagnies naissantes des chemins de fer, il se retournait vers sa femme et, lui montrant Daniel qui s'en allait :

— Cest notre enfant ! lui disait - il avec orgvieil.

Eh bien, Daniel, Tobjet si cher de toutes les préoccupations de son cœur et de son esprit, pâlissait, traîï^a.ît, à travers les promenades qu'il arrangeait le plus souvent lui-même, une mine languissante, des airs 3-battus. Le matin, s'entretenant avec lui, il avait flairé comme un morne désespoir sous les monosyllabes qu'il lui avait arrachés non sans effort. Évidem- '^ent son fils se lassait de trop longues, de trop dures attentes, et le découragement le gagnait malgré lui. *1 avait été fort gai à Chambord; les prévenances ^ont, tout le long du chemin, au retour, il avait en- "^Ouré Angélica Reiss, une coquette agaçante, au verbe ^n peu haut et risqué, à la toilette tapageuse, avaient fort diverti la caravane, le général tout le premier.

Mais comme cette gaieté lui avait paru jouée, à lui père inquiet, torturé, et que de paroles de Daniel avait saisies au vol qui s^adressaient à Madeleine, ne à la femme du député alsacien !

« Et dire qu'on était si heureux en quittant Paris ! dit-il.

l'aveu.

Nadalewski, tiraillé par des appréhensions cruelles, s^arrêta au parti de provoquer une explication définitive avec Fuster. Si la baronne, si M. Grégoire Phalippou, dont visiblement le souvenir tenait son ami en servage, avaient les bras assez longs pour empêcher un mariage qu'il pensait conclu, irrévocablement conclu dès rhôtel Trémière, il fallait au plus vite séparer Madeleine et Daniel, et, pour cela, sôus un prétexte ou sous un autre, quitter immédiatement le Pertuis. Lorsque le général semblait éluder des engagements solennels, il parut à notre philosophe d'autant plus dangereux de prolonger le séjour de Daniel en Touraine que le caractère de Madeleine, dans ces derniers temps, avait singulièrement changé, qu'en dépit de

certains écarts folâtres de plus en plus rares, son humeur était plus sérieuse, sa parole moins légère, tout son être charmant plus recueilli, et que peutêtre déjà son cœur avait éprouvé la morsure de la passion.

Stéphane ne poussa pas le général à de nouveaux vagabondages sur les bords de la Loire ou du Cher. Malgré les bouderies de Madeleine, laquelle étant parvenue à faire remonter son père à cheval, ne connaissait pas de plus grande joie que de . cavalcader autour de Luxor à travers les larges routes ou les chemins creux, il alla plus loin : il assura que le repos devenait une nécessité.

— Pour moi, conclut-il, en dépit d'une certaine lassitude, je tiendrais bien encore, mais il y aurait danger à épuiser le général, dont les forces renaissent à peine...

— Alors, intervint Madeleine, désormais il va nous falloir demeurer au Pertuis, à nous regarder comme des chiens de faïence accroupis sur les talons ?

— Ce que je dis pour les vieux, dont je suis, je ne le dis pas pour les jeunes, dont tu es, chère enfant, et si ni toi, ni' ta cousine, ni madame Nadalewska, ni Daniel, vous n'éprouvez le besoin de respirer un peu, rien ne s'oppose à ce que vous poursuiviez vos ch^ vauchées, se hâta de répondre Stéphane, qui ne désirait rien tant que de se trouver seul avec Fuster dans la Maisonnette désertée.

— Donc, c'est bien décidé, continua la jeune fille, rous donnez votre démission ?

—Je la donne.

— Et toi aussi ? fit-elle apostrophant son père.

— Ma foi, je t'avoue...

—Tu marcheras 1

Le pauvre Fuster sourit et courba la tête.

— Madeleine, ton père est fatigué, et je pense que tu ne voudrais pas le voir retomber malade, dit madame Nadalewska, complice, à son insu, des intentions de son mari.

— Eh bien , tant pis 1 riposta cette enfant indocile.

Elle frappa du pied le parquet du salon oU tout le monde se trouvait en ce moment réuni.

"^ Mademoiselle 1 s'écria la mère de Daniel, qui était aussi un peu la mère de Madeleine.

La jeune fille pâlit et demeura interdite. Puis, tout ^ ^p, bondissant à travers chaises et fauteuils, elle ^ iauva, Qiacun se leva dans le dessein de pour** *^vrela fugitive ; mais Nadalewski, s'interposant :

■^ C'est une affaire entre Madeleine et moi, et je ^ous supplie de me permettre de la régler avec elle toutscuL

A son tour, il sortit du salon.

Pareille à une jeune biche qui redoute la venue de»

chasseurs, en quittant son gîte du Pertuis, Madeleine, d^un élan emporté, s^était élancée sous bois. Stéphane Pavait vue s'engager dans un étroit sentier en pente qui descend vers Saint-Avertin ; il se jeta dans ce sentier et le parcourut de haut en bas sans rencontrer âme qui vive. Où s'était-elle tapie ? Il consulta le sol détrempé par une de ces pluies de printemps qu'on croirait tombées du ciel tout exprès pour lustrer les feuilles d'un vert trop sourd à la fois et trop cru; mais s'il démêla, par-ci par là, dans la poussière humide, les ongles effilés de quelques oiseaux, il ne sut découvrir les traces de Madeleine, qui avait volé sans doute à tire-d'aile au lieu de marcher. Il fouilla partout à la ronde, sondant les fourrés, égarant son œil à travers des chemins minces comme le doigt qui serpentaient à travers les taillis. Personne. Il fut penaud, et remonta vers la Maisonnette, persuadé que Madeleine était rentrée dans sa chambre. Là du moins elle ne pourrait pas lui échapper.

Nadalewski rentrait donc au Pertuis d'un pas lourd et mesuré, quand, arrivé à un carrefour, le Carrefour des Ormes^ très-élevé, aux confins du parc, sous un bouquet de hêtres aux fûts lisses et démesurés, il s'arrêta pour reprendre haleine. Quel charmant endroit, dominant le coteau, et quelle vue sur les vallées de la Loire et du Cher, peuplées de villas pittoresques, d'interminables rangées de peupliers, de viornes, de trembles, de saules blancs se gonflant comme des

l'aveu 145

vagues au bord des fleuves, qui traînaient avec indolence leurs flots d'argent fondu vers la mer !

Stéphane ramenait son regard ébloui de ce spectacle grandiose et splendide, quand le bruit à peine perceptible de branches qui se replient et retournent à leur position naturelle avec Télasticité, la violence brusque d'un ressort, effleura vaguement son oreille. Il regarda. C'était Madeleine qui débouchait d'un taillis épais. Se croyant seule, avec des gestes fébriles, elle tWngea une place sur un banc rustique fiché en cet endroit, le débarrassant des feuilles, du bois mort, puis s'assit.

Nadalewski retint son haleine; il eût voulu ftmiter les battements de son cœur, tant il redoutait qu'on ne l'entendît. Tout à coup la jeune fille, dont le teint paraissait animé, dont les traits, à la distance de quelques mètres, semblaient bouleversés, se couvrit le visage de ses deux mains. Le chasseur, voyant k gibier atterri, profita de cette seconde propice ; il *'élança et le saisit.

•^ Eh bien ! dit-elle laissant retomber ses mains.

"* Ah I tu m'as bien fait courir, murmura Stéphane, îui haletait.

•*• Il fallait demeurer au Pertuis, parbleu I

■^ Alors, tu veux que nous soyons brouillés ?

■^ Cela m'est bien égal 1

■^ Mais cela ne m'est pas égal, à moi, tu le sais bien.

nu 1 3

— Je sais que vous m^avez lancé des choses foi désagréables, et que ces choses-là, je ne les oublien pas cfe longtemps.

— Que fai-je lancé?

— Où avez-vous pris qu'en invitant mon père aller visiter le château de Langeais ou les grott Gouttières, j^eusse envie de le rendre malade ? d vous qui le rendrez malade en lui mettant dansTld de rester ici, au lieu de lui permettre de faire ( Texercice, comme Pont ordonné les médecins.

— Le docteur Guibal a parlé d'un exercice modéi il n'a pas demandé d'exténuer ton père.

— Dans ce cas, nous n'irons ni à Langeais, ni Azay-le- Rideau, ni à Ussé, ni à Loches, ni à Cheno ceaux?...

— Qui t'empêche d'essayer ces parties avec madai Reiss, avec madame Nadalewska, avec Daniel...

— Avec Daniel ! interrompit-elle, haussant épaules.

— S'il t'est agréable que Daniel reste au Perti il y restera, et, comme il est indispensable qu homme vous accompagne, vous pourrez pren David,

— Vous avez l'air de croire, vous, que vc Daniel m'amuse. Vous vous trompez. Votre DaJ ne m'amuse pas du tout, et je me moque bien q me suive ou ne me suive point.

Elle avait croisé ses bras sur sa poitrine, où,

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