‹ La petite mère (volume 3)Chapitre 29 sur 52 · LA COGRER DE DIEU I9I · texte numérisé non relu

LA COGRER DE DIEU I9I

qui s^était étendu de nouveau sur sa chaise longue tressée d'osier, montra à Nadalewski le siège qu'il venait de déserter et où il ne se hâtait pas de se rasseoir. Notre philosophe se rendit à l'invitation de son ami.

' — Que me veux-tu? grommela-t-il de mauvaise ", humeur.

i — Mon cher Stéphane, dit le général d'une voix grave, jamais je ne me rendis mieux compte de la différence radicale de nos organisations qu'en ce moment, sous l'orage horrible qui nous environne de ses ravages et de son tumulte... Même après la lecture de tes ouvrages, même après des relations qui datent de plus de trente ans, j'ignore si tu crois en Dieu. Quant à moi, je crois en lui fermement, fortement. Appelle ma foi en une puisssance supérieure qui gouverne ensemble le monde des corps que nous voyons et le monde des esprits que nous ne voyons pas, ignorance, faiblesse, caducité, cela m'importe peu; de quels mots que tu te serves pour me '^quer ton mépris, tu ne parviendras pas à me ^er. Le. besoin d'accrocher ma vie misérable, de ^ lier à des espérances étemelles est irrésistible chez ^^î, et je cède à ce besoin sans me préoccuper de ce î^'îl te plaira d^en dire, de ce qu'il te plaira d'en Penser. La religion sincère, au lieu de ravaler la ché- ^^e créature humaine, me parait faite, au contraire, ^^ l'ennoblir, et il y aurait je ne sais queUe bon-

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teuse lâcheté de ma part à ne pas f avouer que, sous rinfluence du Révérend Père Supérieur du Jugement- Dernier, que j'honore, de ma femme, que f aime, à la longue, je suis devenu sincèrement et profondément religieux...

— Je me doutais bien quUls auraient raison de toi.

— Veuille ne pas m'interrompre, car j'ai des choses sérieuses, décisives à Rapprendre, et, si tu ne cueillais pas l'occasion, peut-être ne les saurais-tu jamais. Tu m'as accusé de me cacher tous les jours, dans la matinée, pour courir au-devant du facteur rural prendre mes lettres et aller les dévorer avidement en quelque coin retiré du bois. C'est vrai ; plus d'une fois, en effet, je me suis échappé furtivement du Pertuis, et, plus d'une fois, j'ai été lire, en un réduit secret du parc, ma correspondance, impatiemment attendue, pleine de nos enfants, pleine de toi, pleine des projets qui nous tiennent au cœur, à la réussite desquels, depuis notre arrivée ici, je n'ai cessé de travailler... Il faut que je me dévoile à toi tout entier, pourtant. Si tu m'as vu fuir le Pertuis de bonne heure, si de ta fenêtre ton regard m'a surpris dans le sentier de Saint-Avertin, je n'étais pas toujours en quête du facteur, souvent j'allais à la messe ou j'en revenais.

— La messe ?

— Je l'ai entendue presque chaque jour, depuis que nous sommes en Touraine.

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— Tu étais moins dévot à l'hôtel Trémîère, me paît-il?

— Il faut du temps à la semence divine pour lever, ais elle lève en moi, je le sens.

— Prends-y garde ! peut-être que ta religion n'est le l'immense regret, le désespoir de ta femme perle.

André Fuster considéra son ami bien attentivement.

— Non, dit-il, non...

Puis, avec effort :

— Entre Thérèse et moi, tout est fini, à jamais ni...

Et, promenant des yeux attristés sur l'arbre ouvert ►ar le tranchant de la foudre :

— Stéphane, ce n'est plus pour elle que j'aime ùieu, murmura-t-il.

Le ciel, oti le tonnerre ne parlait plus, qui ne baissait plus transpirer au dehors le feu intense qui le lévorait intérieurement, s'obscurcissait toujours da- '^antage par l'accumulation de blocs noirâtres, aux •ontours indécis, s'étirant en fumée, qi^e chevau- Aaient, par ci, par là, des monstres hideux, aux mille battes fourchues, aux queues annelées, aux chefs -normes, ornés d'oreilles larges comme des éventails.

Fuster reprit :

^ Cette révolution morale, à l'accomplissement '^ laquelle j'assiste sans trouble, t'explique, mon her Stéphane, les ménagements que tu me vois emra. \^

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ployer dans la conduite de la grande affaire qui nous occupe. Pourquoi blesserais-je le Révérend Père Supérieur que j'estime, dont mon cœur apprécie l'affectueux dévouement ? Pourquoi blesserais-je Thérèse, laquelle m'a donné d'amour tout ce qu'elle pouvait m'en donner, qui, dans le fond, est plus coupable envers elle encore qu'envers moi ? Je sais bien que les démarches du Révérend Père Supérieur te sont suspectes, que, dans la moindre de ses paroles, tu entrevois des pièges dont ton amitié voudrait me préserver. Je me refuse absolument à prendre la pénétration de ton esprit au pied de la lettre, et je veux croire àla loyauté de ce religieux, comme je crois à son désintéressement.

— Et tu lui feras cadeau de deux millions ?

— Et quand cela serait ! s'écria Fuster avec une exaltation où se mêlait une pointe de dépit.

Il se leva.

— Ami naïf et sublime, lui dît Nadalewski Tenveloppant de ses bras et l'étreignant avec transport, donne, donne ce que tu voudras, donne tout, si cela te plaît. Est-ce que mon fils, est-ce que ma femme, es-tce que moi, nous avons jamais pensé si Madeleine est riche ou pauvre? Que Madeleine Fuster devienne Madeleine Nadalewski, et cela nous suffit à tous pour être heureux. Après avoir lu la lettre de M. Grégoire Phalippou, je t'ai dit : — « Je suis content. » —Je l'étais en effet, et je le suis' toujours par la pensée

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lu'on ne nous demande que deux millions en échange lu plus incomparable des trésors... Tiens, partons pour Paris ce soir même, si tu veux.

— Et la visite à la colonie de Mettray ?

— JeToubliais...

Un coup de vent épouvantable courba les arbres de la colline ; puis ce fut contre l'armature de la vérandah comme une volée de pierres. Plusieurs vitres éclatèrent bruyamment, éparpillant leurs débris.

— Quelle grêle! s'écria Fuster.

Des grêlons énormes roulaient en rayons pressés dans l'espace, déchicant les branches, mâchant les troncs, hachant tout, détruisant tout. L'atmosphère s'était soudainement illuminée, au reflet de ces diamants, qui se concassaient, s'émiettaient en un contact d'une violence inouïe.

Le général et le philosophe, encore pénétrés de la forte émotion qui les avait secoués jusqu'aux entrailles, réfugiés maintenant dans le vestibule de la Maisonnette, regardaient silencieux ce terrible, cet effroyable, ce désastreux coup du ciel.

Nadalewski, toujours attentif à la route vers Chelonceaux, dressa l'oreille.

— André, n'entends-tu pas des chevaux? dcmanda-

— Le pas de Luxor 1

En effet, sur le sentier de Saint Avertîn, dans l'air

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que la tempête rayait de sa mitraille redoutable, trois cavaliers parurent gravissant la côte au galop : Madeleine, Daniel, David.

— Ces enfants sont fous I se récria Stéphane.

La calèche, lancée à fond de train, se montra à un des tournants de la route.

— Nous ne sommes allés qu'à Azay-sur-Cher, s'écria Madeleine. Cest très-amusant, la grêle!... Personne n'a de mal...

La caravane, sauf une égratignure au front de David, rentrait saine et sauve à la maison.

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