PELERINAGE A LA COLONIE 20I
— Ravissante ! répondit le jeune homme.
Et, se penchant comme pour respirer une fleur, il isa le baby.
— Oh 1 que ça me fait plaisir que tu aimes les ifants, mon Daniel I murmura Madeleine avec Fusion.
Mon Daniel!
— Il faut bien, ma Madeleine, que j'essaye de )us ressembler un peu ! balbutia-t-il.
— Alors, tu trouves qu'il y a quelque chose à niter chez moi ?
■— Tout.
■— Tout, ce n'est pas grand'chose, chantonna-t-elle ec une adorable folâtrerie d'esprit... Dis-mois quoi. ^ Votre cœur d'abord, si bon, si doux, si exis, si...
— Tu t'arrêtes ! Gageons que tu allais lâcher une ttise.
— Peut-être.
— Lâche toujours.
— Si...
— Si ? Si ?...
Elle éclata de rire.
— C'est amusant vraiment ce si qui ne peut trour son adjectif.
— Si... aimant.
— Aimant!... Crois-tu que j'aie un cœur d'artilut par hasard, et que j'aime tout le monde !
— Vous aimez Marie David ?
— Ah ! pour celle-là I...
Daniel s'inclina vers elle.
— Et moi ! lui demanda-t-il d'une voix tremblante, à peine perceptible, et moi que vous venez d'appeler a votre Daniel », m'aimez-vous? m'aimez-vous?
Elle rougit.
— O mon Dieu 1 s'écria Daniel, fou de joie au trouble de la jeune fille.
Madeleine n'osa pas le regarder, et, tandis que le jeune officier, infléchissant à gauche, prenait le petit sentier entre les haies vives qui conduit à Mettray, elle, ne gouvernant plus sa bête, ne se gouvernant plus elle-même, poursuivait sans y voir — par la révolution de son âme, ses yeux tout à coup étaient devenus aveugles — la grande route du Mans.
Daniel courut au-devant d'elle, et, sans articuler un mot, rabattit le poney vers le sentier de la colonie.
Madeleine fut d'une docilité admirable : sans parole, le front penché, elle laissa sa monture marquer le pas à côté de Diamant, qui rongeait son frein. Ils allèrent ainsi quelques minutes silencieux, lui, haletant, presque étouffé par l'espoir que l'amour, ainsi qu'une flamme, allait s'élancer du cœur de Maleine enfin sensible, enfin ouvert à la passion ; elle, heureuse, défaillante de trouble, bouleversée par mille sensations délicieuses, mais ressentant en même temps
^ÈLERI^AGE A LÀ COLONIE lo3
comme la souffrance d'une blessure qu'on venait de lui faire et qui saignait.
— Petite mère I petite mère ! appela Loulou, peu habituée à une attitude si triste de sa marraine.
La jeune fille, qui ne savait résister à la voix de sa
filleule, releva la tête doucement et la regarda.
— Méchant Daniel I s'écria Marie David furieuse. Et ses deux prunelles noires irritées tirèrent à bout
portant sur le jeune homme.
— Loulou! interjeta Madeleine d'un ton de reproche.
— Vilain Daniel I continua l'enfant.
Elle voulut mordre la main qui la retenait en selle*
— Pourquoi suis-je vilain ? lui demanda-t-il.
— Tu fais pleurer petite mère.
— Loulou ! répéta la marraine, mais plus bas que la première fois.
Daniel, qui ne pouvait apercevoir les yeux de Madeleine, celle-ci tenant la face tournée du côté du chemin opposé au sien, devina, en effet, des larmes, dans les notes singulièrement assourdies de sa voix.
— Vous m'aimez? vous m'aimez? implora-t-il.
— Oui, Daniel, je vous aime I dit-elle courageusement et avec je ne sais quel élan de noble fierté.
— O Madeleine!... balbutia-t-il.
Il sentit une pluie chaude baigner ses joues, et lui
aussi, tout honteux, tourna la tête de Fautre côté du chemin.
A tant et de si rudes assauts, le pauvre petit cœur si jeune, si neuf, si tendre de Marie David ne put résister. Après une inquiétude qui se traduisit chez elle par des mouvements brusques de tous ses membres mignons et délicats, ses paupières se boursouflèrent, et de grosses larmes mouillèrent sa guimpe flnement plissée, sa robe bleue soutachée, son tablier bossue sur les bords de lourdes et magnifiques broderies. Comme Loulou, ne se contentant pas de tacher sa jolie toilette d'enfant riche, d'enfant gâtée, poussait des cris perçants, David était accouru, et la calèche, abandonnant bien loin derrière elle le général et Stéphane, toujours empêtrés dans leurs discussions de omni re scibili et quibusdam aliiSj Pavait imité.
— QuVt-elle, mon capitaine? qu'a-t-elle? demanda le dragon.
— Je crains que le cheval ne la fatigue un peU, répondit Daniel.
— Si ce n'est que cela, mon capitaine, nous sommes arrivés et elle va marcher.
En effet, à une portée de fusil, on entrevoyait les maisonnettes symétriquement alignées de la colonie de Mettray.
Mettray. comme chacun le sait, est une colonie énitcntiaire de jeunes détenus, créée vers iSSg. Un omme d'un grand cœur, M. de Metz, conseiller à la our de Paris, frappé d'une pitié douloureuse à la ue de tant d'enfants, condamnés, chaque jour, pour es fautes commises sans discernement et qu'on jette 3ns des maisons de correction, d'où ils sortent ravinent corrigés, songea à ouvrir à ces infortunés un sile aux champs. Là, non-seulement on les appliquerait à la culture de la terre; là, selon leurs apti- ^des, ils pourraient non-seulement être exercés à ivers métiers, qui les mettraient à même plus tard e gagner leur vie honorablement ; mais sous l'in- Uence d'une direction douce, bienveillante, relim. i8
206 Là t»ETITE MèttB
gieusc, on travaillerait à les délivrer peu à peu de la lèpre des mauvais instincts. Aidé par la Société pafemelle du département de la Seine, surtout par les dons généreux de M. de Bretignères de Courteilles, M. de Metz choisit un terrain au pays de Touraine, et la colonie agricole de Mettray fut fondée.
En arrivant, André Fustcr, fidèle au souvenir de sa femme et du révérend père Phalippou, à l'instigation desquels il accomplissait cette sorte de pèlerinage, se dirigea vers la chapelle qui occupe le fond d'un grand espace, entre deux rangées de maisons dites maisons de famille, Madeleine, touchée de la dévotion de son père, le suivait rayonnante d'intime joie, entraînant avec elle madame Reiss et madame Nadalewska, embarrassée de Marie David, cousue à ses jupons.
— Quanta vous, monsieur!... articula- t-ellc avec une timidité ingénue, en s'adrcssart à Daniel.
— Eh bien, mademoiselle ? den? anda celui-ci.
— Quant à vous...
Sans achever, elle lui montra le modeste sanctuaire de la colonie.
— Je viens, mademoiselle, répondit le jeune homme.
Et il se penchait pour entrer, lorsque Stéphane Na« dalewski, le retenant :
— Daniel, îl me semble que Madeleine fa dl t vous » ?
— Ouï, mon père...
Il voulut se dégager, mais la griffe du philosophe ne le lâcha pas.
— C'est donc une transformation ?
— Une transformation complète.
— Conte-moi ça.
— Elle m'attend!... supplia Daniel, désignant la chapelle de son doigt levé.
— Sois tranquille, tu auras le temps de devenir dévot comme ton général, si cela te plaît ?... Alors, elle t'a dit ?
— Qu'elle m'aime ! qu'elle m'aime !...
Dans un épanouissement de son être charmé, où tout se dilata, se détendit, Stéphane laissa aller son 51s. Libre, Daniel ne fit qu'un bond et toucha le îeuil de l'église de Mettray ; mais, comme il en fran- :hissait la porte, Fuster, qui ne s'absorbait pas en des prières bien longues, parut avec sa fille.
— Trop tard, monsieur, trop tard, dit-elle au jeune DfEcier un peu déconfit.
— Je vous assure, mademoiselle... Mon père..
— C'est bien cela : tel père, tel fils...
— Voyons I voyons I intervint Fuster, passant le bras de Madeleine au bras de Daniel.
Celui-ci serra bien fort, et tandis que le général et son père s'informaient pour être admis auprès du directeur de la colonie, il s'élança à travers un sentier
herbu, pittoresquement encombré de rameaux, qui se trouva là tout exprès ouvert pour le recevoir.
Ils allèrent quelques minutes saris trop savoir où, enlacés, confondus pour ainsi dire l'un dans Tautre, rasant le sol, muets, ravis, ne sentant plus la vie à force de vivre, heureux comme on ne saurait Têtre qu'une fois ici-bas sans mourir. Les pieds noyés dans les gazons abondants ainsi que dans une mer verte, les yeux perdus aux profondeurs des bois moutonnants comme des vagues, ils glissaient, mollement bercés par toute la nature qui se faisait la complice de leur amour enfin épanoui dans sa fleur et les enivrant de ses parfums capiteux.
• — Assez ! assez ! soupira Madeleine.
Et, par un geste alangui, elle parut repousser de ses lèvres une coupe qu'une main invisible lui aurait tendue et dont elle refusait d'épuiser la liqueur.
Daniel s'arrêta; puis il la regarda avec des yeux vagues, des yeux où l'âme, épandue à trop d'idées, de sensations, de désirs, avait besoin d'être rappelée. La jeune fille, inquiète, presque éperdue, eut .un frissonnement. Piquée, au fond des bois, par le dard aigu de la passion, elle mesura de l'œil les sentiers tortueux, embroussaillés où ils s'étaient égarés, et eut peur.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! soupira-t-elle, appelant du secours contre tout elle-même qu'elle sentait défaillir.
— Madeleine ! ma Madeleine ! murmura Daniel.
— Nous sommes seuls, gémit-elle avec épouvante... Retournons !
— Retournons, reprit le jeune homme, capable seulement d'obéir.
Cette docilité extrême empourpra les deux joues de la jeune 611e qui, d^un mouvement de la main , énergique et brusque, cassa une branchette de noisetier et s^en fit une manière de voile sur le front. Ils rétrogradèrent vers la colonie par le chemin déjà parcouru, Daniel modérant Tardeur de Madeleine, acharnée à allonger le pas, dans le but d'échapper au plus tôt au martyre à la fois délicieux et poignant qu'elle subissait.
— Pas si vite ! pas si vite ! suppliait le jeune homme, plongeant ses regards à travers le feuillage qui ne cachait qu'à demi les traits de la jeune fille, et lisant, avec des tressaillements indicibles l'amour allumé partout, éclatant partout sur son visage transfiguré.
Au détour d'une allée ombreuse, d'un geste mutin, il essaya d'arracher le rameau de noisetier pour voir, voir toujours Madeleine qu'il lui semblait n'avoir jamais vue. Elle se prit à courir, pour sauver ces feuilles qui l'abritaient. Il la rejoignit d'un élan insensé et tendit de nouveau le bras vers la branchette.
— Je vous en conjure ! articula péniblement Made-' leine.
— Pourquoi vous masquer ainsi ?
— Je ne sais pas.
— Alors
— Non...
— Puisque je dois vous épouser, dit-il s'enhardisant, il faut bien que je voie si vous êtes jolie.
— Je suis laide.
— Ce n'est pas vrai... Moi, je vous trouve...
— Daniel, interrompit-elle avec un soupir de détresse, ô Daniel !...
— Madeleine! s'écria-t-il atteint au cœur par ce cri
— Vous dites que vous devez m'épouser...
— Puisque je f aime beaucoup, ma Madeleine, < que tu m'aimes un peu.
Elle s'arrêta. Incontinent le rameau de noiseti( glissa de sa main. Elle était fort pâle, et ses yei humides paraissaient noyés de mélancolie.
— Eh bien ? interrogea Daniel , lequel, devfl cette tristesse inattendue, perdit toute son audace.
— Si vous m'épousez, croyez-vous, Daniel, q nous serons heureux ?
— J'en suis sûr! J'en suis sûr!
— Je pensais à cela tout à l'heure, dans la chape de Mettray, et je me disais à moi-même : — «( a sait si je ne ferais pas mieux d'entrer, en qua € de sœur de Saint-Vincent, à la crèche de la « Saint-Julien-le-Pauvre, que de me marier a « Daniel?... »
— Sœur de Saint- Vincent !
— Hélas! combien peu de mariages tournent bien !
— Oh ! pour le nôtre!....
— Tenez, Daniel, voyez ma cousine Reiss. Elle n^est contente que lorsqu'elle est loin de son mari. Par exemple, elle s'en donne alors! Moi, sa gaîté, qui n'en finit pas, m'ennuie, et je pense à ce pauvre Georges, un peu bêta, c'est vrai, mais si bon, si honnête, si cordial !...
— Madame Reiss est une femme à la mode, et, tu sais, ma Madeleine, ces femmes-là...
— Ne sont pas des femmes...
— Pour leurs maris... Mais nous autres, ce sera bien différent...
— Oui, ce sont des femmes pour le monde...
— Justement.
Il osa lui prendre une main et l'entraîner. Après quelques pas, pliant sous le faix des idées, plutôt des pressentiments d'un caractère douloureux qui l'assiégeaient en foule, encore une fois elle demeura fixe.
-- Et David ? dit-elle.
— David ?
— La vue de cet intérieur me navre... Un si brave homme!... Est-ce parce qu'il lui a accordé la plus ravissante des enfants, que Dieu, chaque jour, le menace de lui ravir Rosalie?... Vous aurez beau dire.
mon Daniel, le Révérend Père Supérieur a raison: — « Nous n^avons pas ici-bas de demeure perma- « ncnte, et notre bonheur n'est qu'une fumée qu'em- « porte le vent. » i
— Cher ange, que tu es triste et que je suis malheureux de ne rien trouver qui t'arrache à tes inquiétudes! Ne m'en veuille pas, je t'en prie. Je t'aime si complètement et depuis tant d'années, qu'à la longue, à force de vivre en toi et par toi, j'en suis arrive à ce point de ne savoir pas réagir contre l'impression, si fugitive soit-elle, de tes sentiments ou de tes pensées. Si je te vois gaie, je deviens fou ; mais, en retour, si sur ton front passe le plus léger nuage, je suis comme atterré du coup. Oublie madame Reiss. Qu'as-tu de commun avec cette poupée qui s'habille, se déshabille, se rhabille, et ne sait faire autre chose que cela. Oublie un peu cette pauvre Rosalie. Avec elle aussi tu n'as rien de commun, maintenant que la campagne t'a rendu la santé, et que te voilà la plus fraîche, la plus brillante, la plus belle fleur de ce bois...
— Et mon père, et ma mère, faudra-t-il que je les oublie également? se récria-t-elle, dégageant sa main d'un effort brusque et courant dans la direction às> Mettray.
Il la rattrapa bien vite, et, se plantant devant elle :
— Ecoute-moi, lui dit-il.
LE RAMEAU DE NOISETIER 2l3
— Regardez ! répondit-elle.
Elle lui montrait le soleil très bas à l'horizon et ont les rayons obliques, rasant le sol, allumaient les clartés jusque sous leurs pas.
— Deux mots seulement.
— Il est tard, et on nous attend sans doute.
Daniel, ne sachant plus à quel argument recourir, n proie à un désespoir immense, ne sut que ionger ses yeux débordant de toutes lés émotions e son cœur dans les yeux grands ouverts de Made- *ine. Celle-ci, éblouie, domptée, charmée, ne bouea plus, et ses lèvres, presque à son insu, balbuèrent :
— Parle, mon Daniel, mon ami, mon frère...
— Ton frère, ton ami, ton...
— Fiancé, interrompit-elle.
— Oui, oui, murmura-t-il oppressé.
Puis, se remettant peu à peu à mesure qu'il Padlirait davantage posée devant lui, attentive, tendre, gèrement rougissante, doucement inclinée :
— Madeleine, dit-il avec une gravité singulièreent courageuse, je ne jugerai point ton père et je ' jugerai point ta mère. Tous les deux me sont 'ers à cause de toi, et si l'afifection que je leur vouai 'S Tenfance me fait regretter de ne pas les voir heu- =ux, un sentiment bien naturel de respect m'oblige ne pas m'immiscer en ce qui a pu les désunir.
214 ^^ PETITE MÈRB
Certes, si tu me pressais de dire mon sentiment sur un point si délicat et qui te touche de si près, je 1 n'hésiterais pas à t'avouer que, d'après moi, les plus grands torts viennent de madame Fuster, entêtée à ne laisser à son mari aucune indépendance morale, à le murer dans sa religion comme dans un cachot. Mais encore un coup, ce n'est pas de tes parents que je demande à t'entretenir, c'est des miens. Une chose fâcheuse pour moi veut que tu te trouves environnée, enveloppée d'unions dont la vue, pour une cause ou pour une autre, doit provoquer l'inquiétude. On a tenté de te persuader alors que tous les mariages sont ainsi; on t'a trompée. Regarde mon père, regarde ma mère...
— Oui, ils s'aiment bien.
— Nous nous aimerons comme ils s'aiment, murmura-t-il laissant déborder de ses paupières de grosses larmes délicieuses.
— O mon Dieu ! soupira-t-elle.
C'est elle qui cette fois lui prit la main.
Ils se remirent en marche lentement, ne trouvant pas une parole et n'en cherchant pas, heureux de to^^ ce qu'ils ressentaient en eux-mêmes l'un pour l'autr^i ravis d'une joie qu'on ne doit pas songer à traduira le cœur ouvert, aspirant l'amour qui autour d'eux ^ dégageait de toutes les choses et de tous les êtres, d* oiseaux perchés sur les branches et qui les regat
. ;ent passer en chantant, des arbres même, qu^
LE kAMËAU DE NOlSEtlER 2l5
pour leur créer un chemin triomphal, paraissaient écarter leurs troncs, leurs ramures et leur découvraient le ciel s'arrondissant sur leurs têtes comme une arcade démesurée, faite de blocs de vermillon, d'azur et d'or.
Noyés dans la pleine satisfaction d'eux-mêmes, aux applaudissements de la nature remplie de la fête de leurs âmes, ils seraient ainsi allés éternellement à travers les sentiers de cette forêt propice, si, tout à coup, une voix, aux sommets qu'ils avaient atteints à grands coups d'ailes, ne fût venue les frapper. Cette voix partait de la terre, qu'ils n'habitaient plus. Leurs yeux, aveugles d'extase, s'ouvrirent, et, à quelques pas, ô douleur ! ils aperçurent David qui leur faisait signe :
— Mademoiselle!... criait le dragon.
Ils accoururent.
Fuster et Nadalewski, immobiles, s'entretenaient ^u beau milieu de la colonie. Ils paraissaient impatients. Madeleine, craintive, alla vers son père. Peut-être eût-elle balbutié quelque vague excuse à propos d'une absence beaucoup trop prolongée ; fl^is le général, dont la conversation avec Stéphane, ^lus que la jeune fille devinât pourquoi, avait acquis ^n caractère d'animation qui frisait la violence, ^Tkê la regarder s'écria, s'adressant à son interlocuteur:
ai6 LA PETITS MÈRE
— ...Et je répète, moi, que, si ces Prussiens font les récalcitrants, nous passerons sur leurs casques pointus, et irons à Berlin sans débrider nos chevaux.
— Toujours chauvin.
— Nom de Dieu 1 crois-tu les Français tombés si bas qu^ils ne soient plus capables de se battre ?
— Je crois qu'aujourd'hui on ne fait plus la guerre avec du courage seulement.
— C'est ça I le courage, c'est le vieux jeu. Et avec quoi la fait-on, la guerre ?
— Avec de la science.
— a La guerre est un drame passionné etnon^ne a science exacte. » C'est Jomini qui a dit ça. La science 1 Tu prêches pour ta paroisse, toi qui as passé ta vie, le nez fourré dans les livres... Quel dommage vraiment que l'Empereur, à la mort du maréchal Niel, n'ait pas songé à l'ingénieur Stéphane Nadalewski pour le ministère de la guerre I
— Si, à l'heure qu'il est, j'étais ministre de la guerre, ou l'on ne ferait pas la guerre, ou je donnerais ma démission.
— Donne ta démission, va, et, puisque le directeur de la colonie nous annonce qu'on doit, à présent, avoir des nouvelles à Tours, courons à Tours.
Ils bondirent en selle et partirent au galop. — - Eh bien ! où vont-ils si vite ? demanda Daniel» lequel, après avoir aidé sa mère, madame Reiss, Lou-
à monter en voiture, s'était rapproché de Madee.
- Je ne sais pas... Je crois... murmura- t-elle iblante.
- Qu'as-tu, ma Madeleine, qu'as-tu ?
■ Rien... Je n'ai rien. .
avid amena le poney et Diamant. La jeune fille, icieuse, se mit en selle, tandis que Daniel, de son , enfourchait sa bête sans articuler un mot. De et d'autre, les mouvements avaient été machi- X. Les esprits étaient ailleurs.
ependant, la calèche avait franchi la porte charreî de Mettray, David s'était éloigné, et nos deux les gens, embarrassés malgré eux, ne se décidaient à pousser leurs montures hors de la colonie. in Diamant s'élança. Le poney le suivit.
- Trop vite ! s'écria madame Nadalewska , au nent où <c ses deux enfants, j> emportés à fond de 1, frôlèrent la voiture.
aniel mit sa bête au pas.
• Non ! dit Madeleine.
t elle poursuivit de plus belle à travers la grande e vers Tours.
• Je t'en supplie I je t'en supplie ! lui répétaît-il.
• Je veux avoir des nouvelles...
- Des nouvelles? demanda-t-îl, gagné par une t d'effroi.