III
2^.^ LA t^ETITE MÈR£
— Alors, je puis partir avec la certitude qu'à mon retour?...
— Vous pouvez partir avec cette certitude.
— Oh ! si vous saviez, madame...
— Je sais que vous chérissez tendrement Madeleine et que vous la rendrez heureuse.
— Je vous le jure ! s'écria-t-il, levant un bras qui tremblait.
— Promettez-moi , mon cher Daniel , d'être un parfait catholique... Allons, soyez tout à fait aimable... Tenez, soyez bon... comme votre mère...
— Si vous connaissiez mon père, madame ! interrompit-il, navré...
— M. Stéphane Nadalewski est un honnête homme.
— Mon père n'est pas seulement un honnête homme, madame, il est aussi le meilleur des hommes.
— Comme vous l'aimez ! dit-elle, se refroidissant tout à coup.
— Veuillez y réfléchir, je le quitterai demain pour aller me battre à la frontière, et sait-on ?...
La baronne, touchée, — elle avait vu les yeux du jeune soldat s'obscurcir légèrement, — lui prit les deux mains et les lui serrant affectueusement dans les siennes :
— Mon enfant, lui dit-elle, j'ai souvent regretté de voir votre père, d'un caractère si intègre, si haut, engagé dans une voie qui devait gêner nos rapports mutuels; mais je ne manquai aucune occasion de lui
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témoigner mon respect, et plus d'une fois il m'arriva de lui donner des preuves de mon entière confiance. Si vous ne m'avez pas vue empressée de vous accepter pour fils, ce n'est pas que je ne me sentisse grandement honorée de la recherche que vous faisiez de la main de ma fille, c'était uniquement la peur d'augmenter la famille d'un membre qui, au lieu de lui apporter de nouvelles ressources d'union, de paix, de consolation, y apporterait le trouble, la division, le désespoir...
— Oh ! madame, madame 1...
— Mon mari, poursuivit-elle sans dévier le moins du monde de son but, mon mari, qui, hélas ! peutêtre demain, peut-être ce soir, partira comme vous pour aller se battre à la frontière, et auquel je suis désormais incapable de rien refuser, tout à l'heure, devant le Révérend Père Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier, s'est porté garant de votre religion, et j'ai consenti pleinement et sans arrièrepensée à vous accorder la main de Madeleine.
— O mon Dieu 1
— Appelez Dieu, en effet, pour qu'il vous bénisse, le général et vous ; appelez-le surtout pour que, dans les hasards de cette malheureuse guerre qui commence, il vous préserve au milieu des périls.
En prononçant ces paroles, la baronne avait élevé le ton et regardait fixement Daniel.
— Madame, je vous le promets, sous l'influence de
Madeleine, je tâcherai de devenir un parfait cat lique.
— Embrassez-moi !
Elle Tétreignit maternellement.
— Et le général ? balbutia Daniel, étourdi ridée qu'à l'avenir son bonheur ne devait plus contrer d'obstacle.
— Le général est chez vous, rue Barbet-de-Ji Il avait hâte de voir votre père, pour lui anno mon entier acquiescement à leurs projets.
— M'autorisez- vous à le rejoindre, madame ? La baronne lui sourit gracieusement et lui adi
un geste de congé.* Il salua.
Madame Fuster suivit Daniel des yeux à trave vestibule et la cour de l'hôtel.
— C'est un noble jeune homme après tout, i mura-t-elle, quand elle ne le vit plus.
Puis, rétrogradant vers le petit salon à pas i chis, embarrassés pour ainsi dire dépensées, ces tombèrent de ses lèvres un à un :
— Le Jugement-Dernier!... Quelle œuvre!.
Jugement-Dernier vivra... Cent mille livres de i assurées par devant notaire, c'est quelque chose Dieu nous a tous éclairés ponf la conduite de affaire; que son saint nom soit béni!
Elle ne s'arrêta pas dans le salon, trop petit
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les transports de son allégresse ; elle gagna et prit plaisir à s'y égarer, rêvant du ciel, :e du Jugement- Dernier, du Révérend Père r, entrevoyant la place qu'ils occuperaient, i, peut-être côte à côte, là haut, devant le Dieu, a dans le royaume qui ne doit pas
La guerre qui, à Paris, dans toute la France, soulevait tant d'enthousiasmes à la fois et d'anxiétés, laissait la Paroisse du Jugement-Dernier en une parfaite quiétude. Si les pieds de ces élus foulaient notre fange, leur tête touchait au ciel, et c'était en haut que leurs regards demeuraient obstinément attachés. Le départ du général, chargé du commandement d'une division dans le premier corps d'armée, sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon, et qui emmenait Daniel en qualité de premier aide de camp, David comme' a brosseur fidèle » — il s'était exprimé ainsi à son égard — se fit sans aucune solennité religieuse , comme on n'aurait pas osé l'espérer. ' Le révérend père Phalippou, cet homme profond,
t tout jusqu'aux moelles, savait qu'il est vie des circonstances terribles, accablantes, serait trop cruel d'exalter le sentiment, et il
partira, voilà tout. • Fuster, après avoir retenu longtemps dans Madeleine en larmes, l'avoir placée de- 5 sous la protection de Stéphane Nadalewski, heminé vers le péristyle de l'hôtel, où une 'attendait. Là, encore une fois, il embrassa que Daniel couvait d'un regard ardent, sa nuette et pâle, le Révérend Père Supérieur posant dans la main une petite croix d'arsut que lui dire ces quatre mots : — a In vinces, » — puis s'élança dans le véhicule, vers la gare de l'Est.
ne et sa femme avaient pris au sérieux leur i protecteurs », et passaient désormais plus s rue Vaneau que rue Barbet-de-Jouy. Il econnaître, du reste, madame Fuster les acavec une bienveillance, une cordialité afiFec- 11 leur fut comme une bien douce consolamd leur enfant unique venait de les quitter, tière à l'œuvre du Jugement-Dernier, ladisposant de ressources nouvelles, allait par la fondation d'un noviciat de Sœurs ères, un développement plus considérable;
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sollicitée par le chapitre des Dames de la Solitude, incapable de formuler la moindre décision sans elle ; réclamée au couvent de la Providence, à la crèche Saint-Julien-le-Pauvre, dont elle était patronnesse, à l'Orphelinat de la paroisse Saint-Séverin, la baronne quittait quelquefois Phôtel Trémière dès le matin et n'y reparaissait que le soir, ne se soute* nant plus de fatigue et de faim.
— O maman, maman, vous vous tuerez ! lui dit un jour Madeleine, que tout prédisposait à l'inquiétude, à l'attendrissement.
— Qu'importe, chère enfant! répondit-elle.
— Et moi, maman ? et moi ?
Madame Fuster, avec son consentement au mariage de sa fille, qu'on nous passe la trivialité de l'expression, avait donné, en quelque sorte, « sa démission de mère ». Aux doléances de Madeleine, elle montra les Nadalewski.
— Ils me remplacent, dit-elle, et ils continueraient à me remplacer, si...
— Oh ! maman, soyez bonne pour moi ! Je vous en prie, vivez, vivez toujours !
— Vivre, ma pauvre et chère Madeleine , répondit la mystique, vivre, c'est mourir chaque jour, c'est mourir un peu à chaque heure, et mourir, c'est. .;
— Ma chère amie, je vous en conjure, ne parlez pas de la mort, implora la mère de Daniel avec un frisson.
— ... El mourir, poursuivit madame Fuster, qui "'avait pas entendu, c'est renaître, c'est voir Dieu...
— Pensez à mon père, maman, pensez à mon père ui vous aime ! s'écria Madeleine, dont un désespoir ecret augmentait le courage.
— Votre père fait son devoir.
— Il vous aime tant!
— Dieu lui communiquera la force de vaincre.
— Mais, maman, si, quand il reviendra, il vous rouvait malade ; car, enfin, c'est visible, vous vous atiguez trop, et moi...
— Et toi tu me grondes...
-- O maman, vous a^^'ez été si excellente pour moi, luand vous avez voulu que Daniel...
Elle ne put articuler un mot de plus, son cœur déaillait, et ses yeux, obstrués de lourds nuages, ne istinguaient plus rien.
Le noviciat de Sœurs à créer à Lormières devint ^e si grosse affaire, il absorba à ce point la pensée ^ révérend père Phalippou, des deux révérends -res assesseurs Barandon et Canitrot, de tous les lembres du Tiers-Ordre du Jugement-Dernier, y ^nipris ce vieux soldat ayant nom le général de Ro- ^cbrun, qu'aucun d'eux n'avait entendu le canon ^î tonna, d'abord à Wissembourg, puis à Frœsch- *lJer et à Forbach.
*-e 6 août, l'armée allemande, noyant nos divisions
incomplètes dans ses masses profondes et continues comme les flots de la mer, eut beau déborder notre frontière, la crever à la fois sur deux points, nos divins égoïstes de Thôtel Trémière, réunis capitulairement dans la chapelle de la Paroisse, n'en continuaient pas moins à discuter avec calme la construction de nous ne savons quelle piètre bicoque sur les bords de l'Arbouse, dans le plus misérable des diocèses pyrénéens. Que leur importait, à ces saints, que le prince royal de Prusse eût envahi la chère Alsace, si française, et se fût jeté dans les Vosges sur les traces de notre Mac-Mahon ; que Steinmetz foulât la Lorraine, la terre classique de la vaillance, et poursuivît, répée aux reins, les troupes débandées de Frossard ; que leur importait la patrie terrestre, humiliée par le pas lourd du Germain, criblée de boulets, saignante de mille blessures, puisque audessus de leur front la patrie céleste gardait son immobilité sereine, radieuse, que rien n'y était troublé, que les pavillons éternels où ils se voyaient réunis par delà la tombe resplendissaient à jamais de magnrficence et de gloire, et qu'ils pouvaient chanter toujours, mêlant leurs voix aux voix des anges : — a Quant dilecta tabernacula tua^ Domine virtutumh) Mais si les premiers désastres de cette épouvantable guerre laissaient inattentifs et froids les fidèles de la Paroisse du Jugement-Dernier, ils troublaient profondément Madeleine, madame Nadalewska, Sté-
NOTRE-DAME-DKS-VlCioiRES 25l
>hane Nadalewski. En vain, ce detnier, refoulant ses nquiétudes, assurait-il que les combats livrés n^ étaient :iue de misérables escarmouches, que nos forces surprises se ralliaient au plus vite, et qu'on ne tarderait pas à jeter l'Allemand dans le Rhin, les deux femmes, qui sondaient Paccent, le regard de notre philosophe, et les trouvaient l'un timide, l'autre efifaré, persistaient à craindre, à se désoler.
— Et dire que mon fils ne nous envoie pas un mot! gémissait madame Nadalewska.
^ Pourvu qu'il ne soit rien arrivé à mon père, à * Daniel, à David, se lamentait Madeleine, n'oubliant personne dans sa douleur.
— On m'a donné de bonnes nouvelles d'eux au ministère de la guerre, disait Stéphane.
Et, en articulant ce mensonge, — on ne lui avait rien appris au ministère de la guerre, — il éprouvait Un véritable déchirement.
Une après-midi, l'hôtel Trémière se trouvait vide 1^ l'Ordre du Jugement-Dernier, convoqué tout en- ^^r à l'Orphelinat de la rue Saint-Séverin pour y discuter généralement les intérêts de cette œuvre. ^Près avoir dix fois monté, descendu, remonté, redescendu la large allée médiane du jardin, Stéphane, "^ femme et Madeleine, fatigués, moulus, — une âme "^^iheureuse est si lourde à porter ! — s'avançaient ^Ur prendre place sur un banc, à l'ombre des char- ^*Hes encore feuillues, quand la^jeune fille s'arrêtant :
aSa LA PETITE MÈ&E
— Ma mère Nadalewska, je vous en supplie, &itesmoi un plaisir, un grand plaisir.
— Ce que tu voudras, ma chère enfant, lui répondit-on.
— Menez-moi à Notre-Dame-des-Victoires.
— A Notre-Dame-des-Victoires ! intervint Nadalewski, ne prenant aucun soin de dissimuler sa surprise.
Madeleine, intimidée, courba la tête.
— Oh ! murmura-t-elle, vous, vous ne croyez pas aux choses saintes de la religion, je le sais; mais votre femme y croit, elle, et...
— Que pensera ta mère, si, en rentrant, elle ne te retrouve pas à la maison ? objectât madame Nadalewska.
— Ma mère sera contente que j'aie pensé, quand elle est occupée ailleurs, à faire brûler un cierge à Notre-Dame-des-Victoires, afin que la Sainte Vierge préserve mon père et préserve mon Daniel.
— Partons 1 partons ! balbutia Stéphane.
Dans la voiture qui les emportait vers la place de^ Petits-Pères, tous trois avaient une attitude lugubre- Nadalewski, en proie aux angoisses ardentes du pè^^^ et du patriote, tenait la tête penchée à la portier'^ cherchant à lire sur la physionomie des passants V pv>ir de quelque glorieuse revanche de Wissembour dg WaTib 4q Spichercn, de Forbach ; mais parto
le long des trottoirs, sur les chaussées, des faces abattues^ des figures consternées.
L'église était presque pleine ; çà et là des femmes plutôt enveloppées que vêtues de longues robes noires, les traits cachés sous d'immenses voiles de crêpe. Dans le recueillement général, de temps à autre, détonnait le sanglot d'une poitrine qui se brisait. Madeleine, courageuse malgré les deuils qu'elle heurtait à son passage, tirant à elle Nadalewski, dont elle avait saisi le bras, s'avança vers la chapelle de la Vierge. Les triangles, les cylindres dorés destinés à la crémation des cierges, étincelaient, chargés, surchargés, criblés. De la base au sommet, sur toute l'étendue des circonférences, ce n'était qu'une lumière, dans laquelle la cire fondait à vue d'œil. Une pointe apparaissait-elle nue, dix mains éplorées se tendaient.
Une chose frappa Nadalewski. Comme si la douleur ^es mères, des pères, que des pertes irréparables vouaient au désespoir, les touchaient plus profondément que la douleur des sœurs, des fiancées, des amantes, les femmes, préposées à cette illumination pieuse, se complaisaient à servir d'abord les premiers.
— Pour mon fils 1 dit madame Nadalewska.
Le cierge fut allumé.
— Pour mon père ! soupira Madeleine.
On fit ce qu'elle demandait.
— Pour mon fiancé ! reprit-elle