‹ La petite mère (volume 3)Chapitre 43 sur 52 · LE REQUIEM · texte numérisé non relu

LE REQUIEM

ndant n'est pas parti par notre train... Peut-être, à ise de sa petite blessure, Pa-t-on retenu dans queie ambulance... Mais n'ayez pas peur, c'est une stice à leur rendre, à ces Prussiens, ils soignent bien 5 blessés...

Les oreilles avides de Stéphane entendaient nonulement les paroles du soldat, mais elles étaient tentives au son de sa voix, laquelle, après un éclat ruyant, de temps à autre s'obscurcissait et semblait tpirer sur les syllabes plutôt qu'elle ne les articulait. tabitué de longue main aux travaux les plus minueux de l'analyse physiologique, pour peu qu'un baliitiement se produisît dansl'accentuation,Nadalewski emblait. Il entrevoyait là la marque d'une émotion itime profonde; et d'où pouvait dériver cette émo- 3n singulière, sinon de la vérité qu'on refoulait et li luttait pour éclater au grand jour ? Une remarque core qui militait pour lui apporter la conviction sespérante de quelque affreux malheur, c'est que, si dragon avait pu regarder madame Fuster en face, s'en fallait qu'il eût eu cette attitude ouverte et nche quand Madeleine, quand sa femme, quand -même, venaient de l'interroger. David avait prese détourné les yeux.

Ce père, mordu par ses inquiétudes comme par les eules envenimées d'une légion de serpents, puisait rtout désormais, et comme en dépit de lui-môme, la rtitude d'une catastrophe. Pensant à sa femme, pen-

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sant à Madeleine, que le coup terrible qu'il s'obstinait à prévoir pouvait tuer, il se décida brusquemeni à ne pas soumettre la loyauté du soldat, capable d'ur aveu brutal, à une plus longue épreuve, et, lui lan çant un regard chargé de toutes les secrètes angoisse de son âme :

»— Nous vous remercions, David, lui dit-il, de bonnes nouvelles que vous nous apportez du généra Qt de mon fils. Vous devez avoir besoin d'embrasse votre femme et votre enfant...

— Il est de fait que, si madame la baronne le per met...

— Allez, mon ami...

Le dragon sortit.

— Mesdames et messieurs, la messe ! articula le r vérend père Phalippou.

Il entra dans la chapelle, où le suivît empressée foule des dévotes et des dévots de la Paroisse du J gement-Dernier. Madame Nadalewska tourna vers s mari un visage anxieux. Stéphane la rassura par sourire.

— Assiste à la messe en compagnie de Madeleii lui dit-il. Daniel vit, c'est l'important. Avec les in cations que je tiens de David, peut-être pourra-tm'apprendre, au ministère de la guerre, dans que ville est interné notre fils. Je cours rue Saint-Dor nique. Courage I

Il la quitta,

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En traversant le vestibule, Stéphane, qui ne savait s trop où il allait, s'arrêta. La tête lui tournait. Il ojeta ses deux mains dans le vide, cherchant un apli contre cette défaillance subite. Le bout de ses Digts tendus toucha le haut dossier d'une antique anquette. Il s'y assit.

Notre philosophe resta là plus de dix minutes léanti, mort. Il se leva enfin, et, au lieu de gagner . cour de l'hôtel pour voler au ministère de la ierre, ainsi qu'il paraissait en avoir eu l'intenon, il marcha vers le grand escalier conduisant la chambre des Tapisseries et plus haut jusl'aux combles" de la maison. L'escalier aux malifiques proportions monumentales était désert, lencieux. On eût dit que Stéphane avait peur de anchir la rangée de marches qui se développait îvant lui. Privé de forces, de toute résolution, ne soutenant qu'avec peine, il colla son dos contre muraille et attendit.

C'est à ce moment d'accablement suprême, d'absoe prostration de tout son être, que ce père, déchiré r le sentiment invincible de la plus irréparable des =rtes, sentit réveiller son énergie expirante par un up d'aiguillon terrible. Quand il se sentait mourir ^ quelque sorte de la mort trop certaine, hélas ! de n fils, des voix cruelles soudainement s'élevèrent, ranlant l'hôtel Trémièrc des chants funèbres de la ^rgie romaine.

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c Requiem œtemam... » entonna le lutrin de roisse du Jugement-Dernier.

Nadalewski bondit sous les lanières enflan qui lui cinglaient l'âme, et d^un élan toucha au spacieux de la chambre des Tapisseries.

LA FABRIQUE BERGONNIER.

Tadalewski erra longtemps à travers un labyrinthe rouloîrs étroits, obscurs, s'entre-croisant dans tous sens sous Pimmensité des toitures. Redoutant de arer, il appela,

- David ! David !

-e dragon parut incontinent. Il déposa Loulou, il portait dans ses bras, et courut au-devant de phane. Celui-ci tenait attaché sur lui son œil déant :

- Eh bien ? se contenta-t-il de lui demander.

- Eh bien, monsieur Nadalewski...

1 ne put ou n'osa pas en dire davantage, et cherà embrasser de ses deux mains les mains du père Daniel.

284 l'A PETITE MÈRE

— Je veux savoir la vérité I s'écria le philosophe, reculant.

— Mais, monsieur Nadalewski, je... Venez donc un moment ici...

Il lui désignait une porte ouverte. Stéphane entra.

— Ah ! monsieur Nadalewski ! mon bon monsieur Nadalewski ! gémit Rosalie, qui sanglotait.

— Mort, Daniel, mort ! s'écria Loulou.

Et, d'un petit air apitoyé :

— Pauvre Daniel ! murmura-t-elle.

Stéphane tomba sur une chaise, bal' atiant sans

pleurer :

— Mon fils ! mon cher fils !

David et sa femme l'entourèrent.

— Allons, monsieur Nadalewski, lui murmurait Rosalie, un peu de force, je vous en prie... Pensez à madame Nadalewska, à mademoiselle Madeleine...

— Petite mère, gentille petite mère, répétait Loulou, essayant de grimper sur les genoux de Stéphane foudroyé.

David releva le front et, regardant Nadalewski avec des yeux où s'allumèrent les flammes d'une sorte d'enthousiasme guerrier :

— Ah ! dit-il, si vous saviez comme est mort M. Daniel, vous ne le plaindriez pas autant, alle^i mon cher monsieur Nadalewski. Croyez-vous qii^ tout le monde ait la chance de mourir comme ça ^ l'ennemi, après avoir lutté avec vingt-cinq hommes

LA FABRIQUE BERGONNIER 285

mtre tout un régiment prussien ! Cest crâne cette -ort, nom de Dieu ! Tenez, moi, j'ai femme et ennt, et, malgré tout, je voudrais être resté là- bas avec s autres dans le canal de la fabrique Bergonnier, à ne demi-heure de Sedan...

— Vous étiez donc de ces vingt-cinq hommes, DUS ? demanda Stéphane, ramené peu à peu de sa upeur.

~ On s'en flatte, monsieur Nadalewski.

D'un coup de griffe, ouvrant sa vaste houppelande, ui se déchira, il montra, collés à son flanc gauche, es linges sales et sanguinolents.

— J'ai des preuves ! ajouta-t-il.

-— Alors, vous avez vu mourir Daniel ?

— Voici comment la chose se passa... Depuis que ^ac-Mahon avait été blessé, on ne savait pas bien îui commandait. Était-ce l'Empereur ? était-ce le général Ducrot ? était-ce le général Wimpfifen ? Je t'en ^che ! officiers et soldats n'y voyaient goutte, dans le •onimandement en chef ! Par exemple, il était sûr et ^rtain que les Prussiens étaient toujours là, car ils ontinuaient à cracher sur nous des balles, des bou- 'ts, des obus en veux- tu en voilà, comme si ça ne 'Ur coûtait rien... Vous devinez si le général Fuster t^it embêté de demeurer, avec toute sa division de ^Valérie, la latte à l'épaule I Étions-nous au Champ- ^•Mars pour passer une revue, voyons I — a Sacré om d'un f...! jurait-il à tout moment dans sa mous-

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tache, sacré nom d'un f...I » — A la fin, ayant appns que la cavalerie du général Bonnemaîns avait donné, il en eut plein le dos d'attendre des ordres et de se faire canarder à bout portant.

€ — Commandant Nadalewski ! crîa-t-il.

a — Présent I

a — Prenez vingt-cinq hommes, et ventre à terre jusqu'au quartier général. Demandez à l'Empereur s'il faut se battre ou s'il faut mourir bêtement sur sa selle sans bouger, comme des cornichons.

« Vous comprenez, moi, je fis signe au comman' dant de m'emmener... Pour vous dire la vérité, je ne pensais guère à votre fils en ce moment: je pensais à mademoiselle Madeleine... Nous partons... A propos, il y avait Kraft dans notre petite troupe. Mais j'oublie, vous ne connaissez pas Kraft, vous, un vieux camarade de Solférino et de la forge de la rue Traverse. Voyez la chose ! quelquefois, quand je vous parle, il me semble que je parle au général. C'est bête comme tout... »

— Vous partîtes donc ? interrompit Stéphane.

— Et je vous flanque mon billet que nous ne cherchions pas des violettes en route... Il pouvait être dix heures du matin. Le feu de l'ennemi, qui, la veilla au soir, dans la nuit même, avait fait un tapage d'enfer, de notre côté se calmait sensiblement depuis le jour. Nous déboulions toujours vers Sedan, un sale trou où la mauvaise chance avait jeté l'armée

LA FABRIQUE BERGONNlEk 2S7

Lçaise. Il y a un château et de vieilles murailles ; s moi, je ne donnerais pas une pipe de ces ifications... Nous avancions jout de même sur terrain où, je vous en réponds, on agirait ramassé 3 de fusils, plus de shakos, plus de sabres, plus paquets de cartouches, plus d'hommes morts ou ssés que de pièces de cent sous. Quelques-uns ces pauvres diables, accrochés à la tête, à la poile, aux jambes, par les projectiles de Tarmée issienne, qui nous serrait toujours de plus près nme la corde au cou d'un pendu, tendaient leurs is vers nous, quand les sabots de nos bêtes frisaient 1rs membres...

ï — Commandant ! mon commandant ! disaient-ils. ï Moi, ces cris me coupaient en deux, et Kraft, în qu'il soit un fameux lapin, ne paraissait pas à n aise^ Lui, le chef d'escadron d'état-major Nada- ^ski, demeurait en selle tranquille comme Bapte, pâle si vous voulez un petit brin, mais aussi )id, aussi dur qu'une barre de fer. Plantez un sabre 'heval, voilà cet officier.

« — Cest la guerre, mes camarades, répondait-il à •s soldats mourants, c'est la guerre.

« Nous passions.

David s'arrêta deux minutes pour respirer.

■^ Et puis? insista avidement Nadalewski.

— Puis ce fut bien une autre histoire. Vous sentez le nous ne suivions pas un chemin droit comme

un I. Tantôt à droite, tantôt à gauche; nous marchions oti nous trouvions route ouverte, à travers un sol creusé par les boulets, encombré de matériel de guerre, défoncé par les pieds des chevaux, les roues des fourgons ou des pièces d'artillerie, par la nûtraille comme par la charrue.

€ Mais nous n'avions rien vu. — Tout d'un coup, par un coquin de sentier pas trop difficile, aux environs de Balan, un faubourg de la ville, nous débouchâmes sur un grand espace entouré de murailles ébréchées, trouées, et en quelques endroits renversées de haut en bas. Sur une planche, il y avait ces mots écrits en grosses lettres rouges : Fabrique Bergonnier- Dans le fond, on voyait en efifet une large maison de trois étages, mais percée à jour par les boulets; une

dentelle, quoi ! Moi qui suis forgeron et me connais un peu aux machines en fer, j'aperçus des foulons, des tondeuses , des garnisseuses criblés de coups, partagés, brisés en morceaux par les obus ; l'arbre | de transmission avait été tordu comme une paille- Nous étions dans la cour d'une fabrique de draps. On ne voit que ça dans ce pays. Bigre ! s'était-on bûché par là. Partout le terrain était couvert d'hoffl' mes et de chevaux, sans parler des casques, des képiSj qui avaient roulé des têtes, emportés par le vent des boulets. Connu, ce vent-là !

a On avait dû même se larder dans l'intérieur de la fabrique Bergonnier, car , à travers les fenêtres

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crevées, je remarquai plus d'un pantalon rouge sur le carreau. Mais, s'il y avait des Français couchés les quatre fers en l'air, les Prussiens ne manquaient pas à l'appel. Tonnerre de Brest ! pour un des nôtres, on pouvait bien en compter dix des leurs. A un endroit où un canal, qui conduisait l'eau de la rivière -^ la Meuse peut-être — à la fabrique, s'ouvrait large comme un fossé de fortification, les Allemands étaient empilés par paquets de dix, de vingt, de cent. Enfin, le canal en était farci jusqu'au bord. C'était magnifique, ce petit coin !

— Et Daniel, mon brave David ? et mon pauvre Daniel ?

— Mort, Daniel, mort, se lamenta Loulou, que Rosalie enfouit dans son sein pour l'empêcher de parler.

— Ahl par exemple, monsieur Nadalewski, je voudrais que, par quelque trou, vous eussiez avisé le commandant devant ce fossé débordant de casques pointus ! Nous autres, encore que contents dans le fond de voir cette fricassée d'ennemis, nous avions un peu la chair de poule. Brrr!... Lui, Diamant au pas, regardait cette boucherie sans trouble, sans que rien dans sa figure bougeât, aussi calme en passant la revue de ces cadavres, qu'un jour de parade à Longchamps. Un fier homme, ce chef d'escadron Tétat^-major I

« Mais tout change à vue d'œil. Figurez-vous m. 25

290 LA. PETITE MÈftB

qu'après avoir tourné des fourgons, des a

molis et laissant couler à terre leurs marcli

vivres et en munitions, nous nous di

reprendre élan vers la ville, quand, d

la haie épaisse de saules blancs et de t

risses le long du canal de la fobrique Berg

coup de feu part dans les jambes de no

Nous voilà sur nos gardes. Il y a donc di

allemands logés par là ? Nous sautons sur

sabres levés. Personne. Seulement un vé

de peloton est dirigé sur nous, et Kraft a

de son casque emporté. Bon i

c «- En avant ! crie le commandant .

€ Les éperons au ventre de nos chev

chargeons, mais un peu loin des saules et c

contre lesquels nous ne devons pas nous la

1er. Ces sacrés feuillages masquent un lon|

du canal de la fabrique, et tomber dans le

sa bête, c^est la mort dans Peau, dans la t

tention, Pami I... Nous roulons tous en a^^

qu'avait ordonné notre chef, lui toujours

sa petite troupe, bien entendu, et nous sabi

là sans mitaines et sans gants, un gros de

ennemis... Une grande prairie à traverser.

enfilions la grande route vers Sedan . Cela :

tait du coeur au bout des lattes, nom d'un ci

« Cette prairie de la fabrique Bergonni(

vrais cent ans et plus que je ne Toublierai

LA FABRIQUE BERGONNIER 29I

C'est là qu'on en a dansé une danse comme on n'en danse pas souvent! Ce peloton de Prussiens, des hommes superbes dont plus d'un a perdu le goût de la hrÎTiQy était caché là plutôt pour espionner le pays que pour nous résister. Aussi la plupart des cavaliers, croyant que nous n'étions que l'avant-garde d'un corps plus nombreux, s'étaient-ils repliés vivement, tandis que les autres se mettaient en quatre pour nous maintenir. Enfin nous leur passâmes sur le ventre, et la prairie se trouva balayée. Un de nos hommes avait reçu le long de la cuisse une estafilade sans importance, un autre un coup de feu qui lui avait enlevé deux doigts de la main, — je ne sais pas laquelle. Des caresses, quoi!... Quant à notre commandant, toujours crâne en selle, toujours ferme sur les étriers, presque souriant. Quel homme, cet homme de trente ans!... Mais diable! tout d'un coup, je remarque qu'il devient plus sérieux. C'était juste au moment où, ayant laissé derrière nous et la fabrique Bergonnier et son canal et sa prairie, nous arrivions sur le grand chemin...

« Monsieur Nadalewski, vous me croirez si vous voulez, mais ce grand chemin qui s'allonge vers Sedan aussi droit qu'une queue de billard, était plein comme un œuf. Excusez du peu, tout un régiment de la garde royale prussienne qui venait à notre rencontre ! En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous sommes abordés. Et allez donc les pisto-

lets, les carabines, les revolvers, les lattes, les poignets même, tout le tremblement! Nous rentrons dans la prairie pour ne pas nous trouver, de la tête à la queue, enveloppés, débordés sur la route. On nous poursuit. De part et d'autre des hommes tombent. Nous nous formons en carré, et brusquement, à fond de train lancés, nous entrons dans les cuirassiers de la garde comme un coin de fer entre dans du beurre- Triple Dieu ! c'était à se lécher les doigts, tant le bifteack allemand était bon. Et pensez, vingt-deux hommes seulement, car nous n'étions plus que vingt* deux !... Soldat prussien crevant par-ci, officier prussien tournant de l'œil par-là. Franchement, monsieur Nadalewski, c'était à payer sa place... Bravo, les enfants I »

David s'interrompit; il frotta l'une contre l'autre ses mains calleuses, dont l'épiderme rude rendit un son de métal.

— Cependant, reprit-il, invité à poursuivre par un geste de Stéphane, cependant nous avions beau tuer du monde, le chemin de Sedan, plein jusqu'aux banquettes, ne finissait pas d'en dégorger siw nous, et nous perdions du terrain. Déjà, malgré notre commandant, toujours solide au poste, malgré nous qui luttions des bras, des dents, de nos chevaux, droits dans la bagarre comme des quilles, on nous avait repoussés semelle à semelle vers le milieu de la prairie, et plus nous mangions de cuirassiers, plus aussi nous

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nous rapprochions des saules et des têtards penchés sur le canal... Gare à la culbute, là-bas !... Le commandant, à qui un coup de feu reçu dans J'épaule rfcnlevait ni les idées, ni le sang-froid, a compris Taffaire, le gaillard ! Il ordonne aux quinze hommes qui lui restent un mouvement pour se dégager. Il veut regagner de tout Félan de nos bétes la grande porte de la fabrique Bergonnier et rejoindre notre " corps. Mais va-f en voir s'ils viennent Jean ! nous perdons quatre des nôtres et nous reculons un peu plus vers tes osiers et les têtards.

« — En avant ! en avant ! s'écrie le chef d'escadron [ Nadalewski, debout sur son cheval et, pour nous donner du cœur à la besogne, nous montrant son front bandé d'un mouchoir rouge de sang.

« Il n'y a pas moyen, c'est impossible, et nous continuons à céder le pas à la cavalerie ennemie, qui nous presse pareille à une muraille qui marche et ^ue tous les pétards de Dieu ne crèveraient pas,

« — For n^art! braille un officier allemand en son iargon.

« La muraille nous pousse, et voilà que le casque me tombe de la tête, non pas certes par l'effet d'une balle ou d'un coup de sabre, mais tout bonnement parce qu'à force de marcher à reculons, sans y prendre attention, je l'ai bousculé contre la branche d'un têtord. F... ! nous sommes au bord du canal de la fa-

brique, et il y a de la place encore pour nous dans ^ ce bourbier...

« Monsieur Nadalewski, c^était le commencement de la fin, et^ ici, je perdis la carte, mais vous savez^je la perdis comme un et un font deux, à ne plus la |r retrouver. Nous étions nettoyés, c'était aussi clair que le jour. Moi, je n'eus qu'une idée alors : sauver notre commandant pour mademoiselle Madeleine. Dieu de Dieu I comme il s'escrimait! En ce moment, il avait cinquante cuirassiers de la garde prussienne qui Tenveloppaient, et je voyais son sabre aller, venir dans la bataille comme un éclair. Nous n'étions plus que cinq ou six.

€ — Allons, les amis, encore un coup de collier! criai-je.

a Kraft, qui avait eu son cheval tué, grimpe sur un autre qui passe, m'aide à rallier nos hommes, et tous nous sautons au combat de plus belle pour dégager notre chef... Ils sont trop, nous ne pouvons pas, et, brisant les saules, les osiers, les têtards, de nos têtes, de nos corps, pêle-mêle comme des paquets, hommes et chevaux, nous sommes lancés dans le canal profond de la fabrique Bergonnier, où nous restons cassés, défoncés, morts. Voilà.

— Cest dans ce canal qu'a péri mon fils?

— Attendez une minute, monsieur Nadalewski»

et vous aurez tous les détails. Moi d'abord, un^ fois dans la vase de ce canal, à moitié tari fort heU-

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LA FABRIQUE BERGONNIER 295

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îusement, je ne sais pas où j'en suis, et la caoche me manque complètement. Trouvez donc des iées quand les os et la chair vous craquent dans Dut rindividu l Cet état, c'était peut-être faiblesse, près le coup de pointe que je venais d'attraper en me sortant en avant pour abriter M. Daniel, et qui n'avait coûté beaucoup de sang. Enfin ce n'est pas out ça', je rouvre mes deux lanternes, un peu )rouillées, je vous en réponds. Tonnerre ! qu'est-ce lue je vois ? un sabot de cheval qui remue et me aboure tranquillement les côtes^ mais là tranquillenent comme si nous avions le temps de nous amuser, eme soulève d'entre mes camarades, qui ne soufflent 'lus à côté de moi, et je cherche à reconnaître mon fionde. Ce cheval, monsieur Nadalevsrski, c'était Diamant. Brave bête I plusieurs coups de feu lui avaient uvert le ventre, et, ruant de son mal, il achevait * mourir... Mais quoi, pas plus de commandant que r la main. Il avait donc été jeté plus loin? Non, >n, monsieur Nadalevsrski, je le vois, je le vois ! "ois hommes en train de battre de l'aile vers l'autre Onde l'écrasaient. Je le débarrasse de sa charge, et

l'amène à moi,sans secousse, en douceur...

« Ah I je dois vous dire que Kraft, qui est un

ron, ne s'était pas laissé bousculer dans le canal de

fabrique, lui. Il avait glissé de la selle et,. tout lement, à quatre pattes, s'était faufilé sous les osiers b épais, oU il s'était tenu, la langue serrée entre les

2{)6 l'A PETITE M&RK

dents, motus comme un champignon, quoi i Mais de sa cachette, sa tête penchant un peu sur nous autres, — on n^a pas toujours cinq minutes pour s^arranger à sa fantaisie — il me regardait et regardait aussi le commandant.

c — Ils sont partis, dit-il à très petite voix,

« Je me retourne et je Favise.

« — Aide-moi donc, vieux grognard.

« Il ne fait ni une ni deux, il descend dans notre trou, et nous désempétrons notre chef du milieu des blessés et des morts.

c — Laissez-moi I laissez-moi ! dit le commandant

« — A d'autres ! je lui réponds.

« Kraft, hardiment, regrimpe par-dessus le mur, et moi, le soulevant au bout de mes bras, je lui passe notre chef, qu'il tire à lui en prenant des précautions, vous entendez bien.

« — Aïe ! crie M. Daniel.

« Cest sa blessure à l'épaule... Je ne m'éternise pas dans le canal de la fabrique Bergonnier, j'en sors... Mille Dieu! quelle chair à pâté! La prairie est couverte de Prussiens en train de claquer ou déjà raides comme des baliveaux. Cela ressemble à un champ noir de corbeaux, quand vient l'automne. Sans compter qu'on en aperçoit des corbeaux dans l'air, bien que ce ne soit pas la saison... Je m'occupe tout de suite du commandant. Le sang lui sort par un trou à Tépaule ; mais ce qui me chiffonne surtout,

LA FABRIQUE BERGONNIER 297

st sa tête, que je trouve dans un bien mauvais état. 1 second coup de sabre est tombé juste dans la Sme fente où était déjà tombé un premier, et, algré le mouchoir qui le bande encore solidement,

front est ouvert... Ah! Prussiens, sacré§ brigands t Prussiens, si vous saviez ce que vous avez fait I... t pas le moindre brancard pour le transporter dans lelque ambulance de la ville I... Tiens 1 un fourgon été démoli par là. J'y cours et je reviens avec une lanche...

« -- Allons, mon commandant, nous vous sauveras, soyez tranquille.

« — Laissez-moi, répète-t-il.

« — Bon ! bon ! — Kraft, attention ! moi à la tête, ►i aux pieds.

« Nous rétendons sur la planche... Il paraît que 'S camarades se réveillent, -tant dans le canal de la brique que dans la prairie.

<c — A moi! braille celui-ci... De Peau! braille lui-là.

« Naturellement, nous nous bouchons les oreilles, nous voilà partis avec notre charge pour Sedan... ais le diable m'emporte I il paraît que ça ne sera nais fini. Nous n'avons pas fait cinquante pas, gnant la grande route vers la ville, qu'un vacarme ouvantable nous étourdit. Le canon, que nous ivions pas entendu depuis le matin, se met de la rtie, et des flammes, avec de la fumée, se montrent

sur la colline boisée, de l'autre côté du chemin. Qui tire ? Est-ce Pennemi ? Est-ce nous ? Nous poursuivons notre marche malgré ça. Malheureusement, au bout d'une minute, il faut nous arrêter de nouveau. Cette fois, le sol tremble sous nos pas. Cest de la cavalerie sans doute. Je ne me suis pas trompé. Par la porte de la fabrique Bergohnier, que les boulets ont agrandie, entrent, le sabre en Pair, volant comme le vent, nos cuirassiers de la garde royale prussienne. Nous nous couchons à plat ventre, moi sur M. Daniel, et tant pis si on nous écrase !... Dieu de Dieu ! pas de mal, les cavaliers ennemis n'ont pas le temps, paraît-il, de s'amuser à la bagatelle. Ils passent comme un tourbillon... Vous allez me demander, peut-être, si on les poursuit ? Certainement, monsieur Nadalewski, certainement. Nos dragons paraissent. Nos dragons, comprenez-vous!... Las d'attendre des ordres qui n'arrivent jamais, le général Fuster, prévenu par le chef de corps d'artillerie^ qui devait appuyer la division si elle donnait, se repliait sur Sedan avec toute l'armée et balayait le chemin devant lui . Revoir nos camarades ! ce fut une joie à en crever. »

Etouffé par une satisfaction, dont le sentiment survivait avec une vivacité intense, David fut contraint encore une fois de faire une pause. Nadalewski suivait cet interminable récit, morne, livide, l'œil ^^'^ et, par intervalles, absolument effaré.

La tî-ABRIQUÉ BEkÔOKNlEft 29^

, — Et puis ? demanda-t-il avec une avidité douloureuse.

— A force de crier, les nôtres nous reconnurent, et un fourgon d'ambulance avança. Hélas! notre commandant avait perdu trop de sang. Je le soulevai dans mes bras.

« — Non, je meurs! dit-il.

a II me montra sa décoration sur sa poitrine.

« — Prends-la... La croix pour mes parents... Le ruban taché de mon sang pour Madeleine... Je meurs comme mon grand-père sur le champ de bataille... Cest beau...

« Moi, je regardais M. Daniel sans souffler... J'avais envie de brûler une amorce et de m'envoyer la cervelle à un million de diables !... *

— Est-ce qu'il a ajouté encore quelques paroles ?

— Celles-ci seulement :

« — Madeleine... Maman... Mon père... Madeleine...

« Te ut était fini...

— O m^n cher David I s'écria Stéphane Nadalewskî ne résistanx plus à son désespoir.

Il se jeta ,-lans les bras du dragon et sanglota îomme un enfa.it.

Le vifux soldat n'articula plus un mot. Il glissa îans la main crispée du pauvre père anéanti un petit baquet, qu'il retira de la poche intérieure de sa houppelande, puis attendit.

3oO LÀ PETITS MÈRB

— Et son cadavre? interrogea Stéphane.

Il est resté dans la prairie de la fabrique Ber-

gonnier. Le fourgon prenait les blessés, pas les morts... ■

— Alors ? demanda-t-il, la tête perdue.

— Alors, je me suis acheminé vers la ville, écrasé de chagrin comme une brute. Je vous promets que le général avait déblayé la route... Enfin, je suis entré dans Sedan. Peut-on aller livrer bataille dans un pareil goulot de bouteille! Ça devait arriver, comme dit Fautre... Notre division, après avoir pataugé plusieurs jours dans la presqu'île d'Iges, parmi le pêle-mêle de tous nos corps débandés, étant une des premières arrivées, a été poussée aussi une des premières aux wagons. Excusez, c'étaient des wagons à bestiaux. Tonnerre de Brest I quand j'y pense tout de même, une armée française !... C'est à la gare que j'ai entrevu le général. On embarquait les officiers avec nous. Ils ne voulaient pas quitter leurs hommes. Je ne vous raconterai pas sa figure quand je lui ai crié en passant :

c — M. Daniel est mort à l'ennemi.

Et alors ? répétait toujours Nadalewski stMfïàt'

ment.

— Alors, nous sommes arrivés à Mayence. \i^^ ville superbe; de l'eau partout, et puis des fortifie^" tions !... Kraft m'a dit le lendemain de notre inst^^" lation dans un camp sur les glacis :

LA FABRIQUE BERGONNIER 3oi

« — As-tu de Vos}

« — Parbleu I le général m'a toujours bourré les poches d'argent... Quel homme!

« — Bon... Moi, j'ai battu le fer à Mayence dans les temps, et, juste, Tofficier qui nous garde, un capi» taine de la landwehr, est mon ancien camarade de la forge Schultz. Demain, il nous donnera la permission d'^aller en ville. Je connais un fripier juif. Il s'appelle Mathias. Mathias nous vendra un déguisement ; puis, par la Suisse, nous filerons vers la France.

t — Sapristi ! ça m'embête de détaler seul et de planter là le général.

« — Mais le général est aux arrêts dans la citadelle pour outrage à un officier supérieur prussien, et tu ne pourras pas le voir.

^ J'ai réfléchi, et je me suis demandé si, à Thôtel Trémière, mademoiselle Madeleine, ma femme, ^oulou n'avaient pas besoin de moi.

« — Veux-tu ? me chantait toujours Kraft depuis ^^ux heures.

«t — Oui, oui.

^ Son plan a réussi, et ce matin, tous les deux, ^Ous arrivions ici. »

Il n'avait pas achevé que Stéphane, qui s'était levé ■^î^Usquement, s'engageait à travers les couloirs tournoyant parmi les combles. Il allait à pas muets, d'une allure presqno glissante, ayant l'air plutôt de s'échapm. 26

3o2 LA PETITE MERE

per que de sortir librement, ouvertement. Le dragon, inquiet, s'était jeté sur ses traces.

— Pas un mot au moins à qui que ce soit, surtout à madame Nadalewska et à mademoiselle Madeleine, lui dit le malheureux père parvenu au palier du premier étage»

— Je vous le jure, monsieur NadalewskiJ

— Maintenant, laissez-moi. •

David remonta chez lui. 3

Au moment oti notre philosophe traversait le vestibule, ces mots, lancés à très haute voix par le révér rend père Phalippou, officiant dans la chapelle, vinrent le frapper en pleine poitrine :

a Requiescant in face! »

Il s'élança hors de l'hôtel Trémière en poussant un cri.

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