‹ La petite mère (volume 3)Chapitre 51 sur 52 · UN REVENANT · texte numérisé non relu

UN REVENANT

OÙ le révérend père Assesseur parcourait le papier bleu qu'il venait d'ouvrir, sans le vouloir, surtout sans penser à mal, j'ai remarqué sur le revers ces mots en grosses lettres : — « i4 P Archevêché. »

— C'est bien cela. Le Journal d'Indre-et-Loire nous a appris que le ministre de la justice et des cultes s'est installé au Palais de l'Archevêché.

A leur insu, ils s'étaient remis en marche.

— Mais la dépêche, reprit-il, M. Barandon l'a-t-il gardée ou l'a-t-il rendue au vicomte ?

— Il l'a tendue à maman, qui en a pris connaissance à son tour.

— Et, après, qu' est-elle devenue ?

— Je l'ignore ; en ce fnoment, je serrais les vases sacrés. — Je vous ai annoncé, n'est-ce pas ? que, depuis notre arrivée ici, j'ai été autorisée par le révérend père Assesseur à toucher le calice, la patène, la pale, l'ostensoir, et à laver les linges qui ont servi au saint sacrifice, tels que le purificatoire, le corporal. — Quelle faveur ! J'essaie de m'en rendre plus digne chaque jour par ma piété, ma soumission à la volonté de Dieu.

— Ah! M. Grégoire Phalippou nous revient 1 interrompit Stéphane, qui écoutait seulement sa pensée.

— Et de bien loin, si je ne me trompe.

■— De Lormières, parbleu !

— Non, non, de plus loin.

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— De plus loin ! D'où donc ?

— Peut-être ai-je mal entendu, mais il me seml bien qu'en entrant dans la sacristie, M. de la Livini s'est écrié : — € Une dépêche de Genève ! »

— M. Grégoire Phalippou en Suisse ! Ce n'est admissible. Que diable irait-il faire à Genève ?Y{ pager l'Institut du Jugement-Dernier? Allons donc Ton oreille a pris martre pour renard, ma d enfant.

— C'est bien possible... M. de la Livinière est parti pour Tours, et nous sommes remontés ver Pertuis... Quelle joie était celle de maman ! Elle embrassée, et vous devinez si j^étais heureuse I S compter que, moi aussi, j'étais très contente l'espérance de revoir bientôt le Révérend Père périeur, car je ne vous ressemble pas en cela, vilai Gageons que le retour vers nous du Révérend F Supérieur vous ennuie.

— Peut-être bien...

— Vous avez peur ! vous avez peur !

— Peur?

— Certainement; vous avez peur qu^il ne vi convertisse, impie...

Et lui donnant une petite tape sèche sur la ma elle chantonna adorablement :

— Impie ! affreux impie ! abominable impie!

Stéphane n'y résista pas : il se prit à rire.

— Ah! si je savais le latin, quel beau texte

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l'Écriture je vous jetterais à la face pour vous mater ! lui cria-t-elle, ravissante de folâtrerie et d'enjouement,

— Je te renseignerai, le latin.

— Cest ça! c'est ça ! fit-elle battant des mains... Mon Dieu I souffla-t-elle d'un ton très bas.

Des voix venaient de retentir derrière eux dans le sentier de Saint-Avertin, où ils marchaient sans s'être rendu compte du danger, et la jeune fille avait reconnu ces voix. Elle courut vers sa mère, qui remontait vers la Maisonnette, entourée du révérend père Barandon, de madame Nadalewska, du frère Edélestand, de la sœur Aimée-de- Jésus, et suivie, à une distance respectueuse, de tout son domestique pieux, depuis Marchand jusqu'à Tarabel, moins réfractaire à la religion depuis le départ du général et de David pour l'armée, et qui ne dédaignait pas à présent de quitter ses fourneaux pour courir au salut.

Les soleils d'automne sont splendides en Touraine et particulièrement dans les basses vallées du Cher et de la Loire. Rien ne fait obstacle aux ondes lumineuses épandues des hautes voûtes à travers un pays dont les premières gelées matinales ont dégarni les arbres, rasé les gazons, refroidi le sol. Hélas! le lait ne monte déjà plus au sein de la grande nourrice, et la voilà, la gorge nue, affaissée sur elle-même, n'ayant plus une goutte de sève à donner à tous ces enfants de ses entrailles qui la regardent avec mélancolie :

— Je ne me souviens de rien.

— Je vous le jure pourtant...

— Je ne me souviens de rien... car...

L^ Allée de Loulou s^ouvrait devant elles. La petite

mère, dans rabattement qui Taccablait, redoutant un sentier qui gardait les traces de sa filleule si chère, refusa d'y entrer.

— Retournons, dit-elle.

— Retournons, répéta la religieuse du Jugement- Dernier.

On marcha cinq minutes.

— Vous me parliez, je crois? demanda Madeleine, que la sympathie inespérée de la sœur Aimée-de- Jésus troublait légèrement.

— Je n^ai pas osé achever ma phrase.

— Achevez-la, je vous en prie.

— Je vous disais que je ne me souviens d^aucun de vos petits torts, si tant est que vous en ayez jamais eu envers moi, parce que... je vous aime.

— Vous m'aimez?

— Si vous le permettez...

— Oh ! merci I merci !

— Si vous le permettez, je vous aimerai comme on aime une sœur plus jeune dont on est chargé de prendre soin.

— Oh 1 aimez-moi comme une sœur, comme une amie ; aimez-moi beaucoup... Non, non, ni ma mère, ni M. Nadalewski, ni même madame Nadalewska ne

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^xiront jamais combien, en ce moment, j^ai besoin ^ être aimée...

Elle considéra la religieuse de tous ses yeux, de ^oute son âme, et remarqua que son visage, d^une ^îgne pure, distinguée , avait pâli sous la cornette "lanche qui Tombrageait.

— -» Ma sœur, lui dit Madeleine, d'une voix oti ^hantèrent des notes enfantines caressantes , à la fois Joyeuses et attendries, sœur bien-aimée, voulez-vous ^ue je vous embrasse ?

La fille du Jugement-Dernier ouvrit ses bras ^ut grands, et la petite mère s'y précipita. La sœur Aimée-de-Jésus, le cœur dilaté, laissa tomber ces Paroles, peut-être à son insu :

— Le Révérend Père Supérieur désire (jue ce soit ïïloi qui vous attire à POrdre du Jugement-Dernier..* On m'a menée en Touraine pour ce dessein... Cest ^n secret que je vous confie... Je me suis bien peu acquittée de ma besogne... Ah I quelle joie, le jour Oîi vous prendrez l'habit 1...

— La voiture! la voiture I

C'était la baronne qui avait poussé ce cri.

La sœur Aimée-de- Jésus et la petite mère, surprises dans les délices d'une expansion qui les ravissait pieusement, portèrent ensemble leurs regards vers le fond de la vallée.

En effet, là-bas, entre le pont du Cher et Beaugaillard^ une calèche volait dans la poussière au galop

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de deux magnifiques chevaux, dont les hennissements prolongés, aux environs du gîte, venaient de dénoncer l'attelage du Pertuis à Toreille attentive de madame Fuster.

— Madeleine! ma sœur! appela-t-elle.

Les deux amies se hâtèrent de la rejoindre.

— Allons! dit-elle, mettant, d'un coup d'œil qui renfermait un ordre, tout son monde sous les armes.

Et Ton s'achemina, par le sentier de Saint-Avertin, avec je ne sais quel pompeux recueillement, au-devant du Révérend Père Supérieur.

VOICI l'homme.

Cétait lui !

Il descendit de voiture, usant de quelques pré- Lutions, afin de ne pas s'entraver dans sa robe trop >ngue pour sa taille, puis s'inclinant, prit des nouilles de ces dames, même de Madeleine, qu'il sut -couvrir cachée timidement derrière la sœur Aiméeî-Jésus. Ce devoir indispensable rempli envers les nimes, il s'avança vers Stéphane Nadalewski et lui tidit la main d'un geste de cordial empressement. On arriva jusqu'au perron de la Maisonnette sans hanger d'autres paroles que ces mots obligés que adressent les gens bien élevés en se retrouvant après ie séparation. Une fois, la baronne, qui marchait à t droite du moine de son pas mesuré et lent, comme

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