LES CENDRES
poussée par une main discrète, s'entr'ouvrit doucement. Deux personnages, bien connus de nous, s^insinuèrent sur la pointe des pieds. Le premier, c'était le révérend père Phalippou, revêtu de la chasuble, les traits graves jusqu'à la tristesse, Pœil au repos, les deux mains allongées, appliquées Tune contre Tautre et portées un peu en avant; le second, c'était la baronne, habillée d'une longue robe de cachemire noir, à plis droits, sans le moindre agrément, tenant un petit vase en vermeil d'une jolie forme, à rebords polis et très brillants.
Le Supérieur du Jugement-Dernier alla devant lui jusqu'au fauteuil où s'était effondré le général. Là, il s'arrêta. La baronne lui tendit le vase en vermeil. Le prêtre y plongea le pouce et l'index de la main droite, qu'il retira tout noirs de cendres.
« Mémento^ homOy quia pulvis es et in pulverem reverteris^ » murmura-t-il dessinant légèrement du bout de ses doigts une croix sur le front ravagé de Fuster.
Il marcha vers le lit de Madeleine.
« MementOj homOj quia pulvis es et in pulverem reverteris, » répéta-t-il, décrivant le même signe sur le front lisse de la jeune fille.
Cela fait, sans ajouter une parole, sans laisser échapper un geste, ils sortirent à pas comptés, dignement, majestueusement, pompeusement.
Malgré les paroles vives échangées, dans la première nuit de l'Adoration perpétuelle à Thôtel Trémière, entre la baronne et le général, celui-ci, le ressentiment de cette âpre lutte apaisé par le diagnostic rassurant du docteur Guibal, revint à son cher supplice, à Thérèse dont rien ne pouvait le détacher. Intéressé à expliquer toutes choses au bénéfice d'ardeurs qu'une possession environnée d'obstacles irritait, loin de les rebuter, il n'est pas d'argument subtil dont son esprit, singulièrement aiguisé par des envies aussi inavouables qu'irrésistibles et profondes, ne lui ménageât la découverte.
« Au bout du compte, si Madeleine était malade,
t>ROMENADE MATINALE 4^
on ne pouvait accuser de sa maladîe qu'elle-même. Etait-ce la faute de sa mère, si, à table, quand on la pressait de manger, cette enfant terrible, obstinée dans sa volonté, becquetait à peine son pain comme un oiseau, oubliant toujours la viande à peu près intacte au fond de son assiette ? Que de fois, au déjeu- . ner, n^avait-il pas entendu, de ses propres oreilles entendu Thérèse, soucieuse de la santé de Madeleine, lui dire :
« — Pourquoi ne mangez-vous pas votre côtelette, mademoiselle?... Mangez votre côtelette, je vous prie... »
André Fuster, depuis plus de quinze jours, grattait vainement à la porte de sa femme, et cette porte, qu'une main blanche entrouvrait sans le moindre grincement ni des gonds ni de la boiserie, demeurait obstinément fermée. La pénitence rude où on le contraignait, il la supporta la première semaine avec une certaine crânerie stoïque, qui lui rappela l'époque charmante et à jamais regrettée de sa vie où, plus jeune, à Tours, à Nancy, à Besançon, il avait plus d'une fois croqué le marmot sous la fenêtre de la bien* aimée, peu empressée de faire le signal convenu. Mais la seconde semaine, comme il revenait à la charge et trouvait toujours visage de bois, il faillit se fâcher, et sa machine ayant repris à la longue, par l'expulsion momentanée du rhumatisme, la solidité, la puissance des anciens jours, l'idée lui traversa le cerveau
d'appuyer sa robuste épaule contre l'obstacle et faire sauter. Il eut assez d'empire sur lui-même ne pas tenter Taventure. Il rentra dans sa cha tête basse, penaud.
L'historien de la vie de saint Benoît rapporte fin d'oublier une femme qu'il avait connue à R le Fondateur futur des Bénédictins, dans la sol de Subiaco, « se couchait sur lin lit de ronces et ties. » André Fuster, malgré la piété développée lui avec tant de persévérance et de précautions, gré saint Jérôme qui le regardait, lui prêchai nombreuses victoires sur la chair dans la groti Bethléem, ne songea nullement à lutter contn penchants qui l'entraînaient vertigineusement. E pit de tant d'affronts reçus dans les parties vivt son être, l'idée ne lui vint pas de se révolter ce celle qui, bien à son insu, le traînait à tous les ai sements. Il ne pensa qu'à une chose : puisque ' rèse lui échappait, essayer de la conquérir par concessions nouvelles, plus grandes, plus compL plus décisives.
Fuster ne pouvait s'y méprendre, le mariage Madeleine avec le vicomte de la Livinière était cl arrangée entre la baronne et le révérend père I lippou. Pourquoi, lorsqu'on l'avait questionné
une affaire de cette importance, s'était-il obstinéir.
retranché derrière des demi-réponses, des pan évasives ? Pourquoi, tout dernièrement encore, ace
dans son refus équivoque, au lieu de prêter franchement les deux mains à une entreprise où chacun devait trouver son intérêt, lui tout le premier, pour gagner du temps, s'était-il réclamé de la nécessité où l'on était, avant de marier Madeleine, de lui refaire la santé ? Ne voyait-il pas que tant de lenteurs, introduites par son fait dans la réalisation d'un projet si cher à sa femme, Pirri talent, l'exaspéraient, finalement l'éloîgnaient de lui ?
Nous devons cependant rendre cette justice au général : si un consentement bien formel à Punion de sa fille avec le vicomte Eustazade n'était pas encore tombé de ses lèvres, ce n'est pas qu'il n'eût tenté les plus honorables efiforts pour se résoudre à le donner. Vingt fois, depuis le mardi-gras, il s'était promis de livrer généreusement son enfant à Thérèse et au Supérieur du Jugement-Dernier; un dimanche même, après la messe, il avait pris par la main Madeleine, ignorante du sacrifice où elle marchait, et l'avait conduite pour l'immolation suprême vers sa mère et le religieux, en attente dans le petit salon. Mais tout à coup, saisi d'une peur effroyable, au lieu de l'abandonner au couteau, il avait pressé dans ses bras la douce victime et avait couru la cacher dans la chambre des Tapisseries.
La passion insensée qui tenait Fuster avait porté de nides coups à son être moral. Quel pauvre homme n'était-il pas devenu ! Pourtant il restait un coin de in. 5
son cœur où le fléau n'avait pas encore porté la dévastation. Là résidaient deux affections fortes, deux affections tenaces : son affection pour Madeleine, son affection pour les Nadalewski. Il avait eu beau, dans ces moments de rage où le jetait la privation de l'être aimé, joindre ses propres mains aux griffes rapaces de sa femme, à celles du révérend père Phalippou, pour déraciner les sentiments qui, comme ces plantes dites « pivotantes », avaient enfoncé leurs fils capillaires, leurs vrilles aiguës aux profondeurs intimes de son être, toutes les fois qu'il s'était essayé à cette besogne obscure, il en avait éprouvé des ébranlements qui, en le remplissant d'épouvante, lui arrachaient des cris. Certainement mieux valait mourii qu'entreprendre à nouveau de chasser de lui Madeleine, Stéphane et Daniel.
Néanmoins, André Fuster, saignant des dernîeri refus de sa femme, crut qu'il devait, coûte que coûte, la récupérer, et pour cela il était résolu à tout tentei et contre sa fille et contre ses amis. Dans cette nui d'angoisse suprême pour ses désirs brutalement ma tés, il se loua beaucoup d Woir su imprimer à sa ten« dresse pour Madeleine un certain caractère de gravite plus digne, d'indifférence de bon goût; il se félicita surtout, durant plus de trois mois, d'avoir pu se passer des Nadalewski, qui lui étaient si nécessaires, sans lesquels, pensait-il, autrefois il lui eût été impossible de respirer. Quelle victoire énorme sur lui
PROMENADE MATINALE 5l
même, et comme il avait le droit de s'en montrer fierl
Ici Fuster, à qui Stéphane avait dit un jour : — « Avec ton exaltation mystique, tu n'es dans ton mé- « nage qu'un sous-lieutenant de dragons en bonne « fortune », — se roula, non pas comme saint Benoît sur des ronces et des orties, mais dans des souvenirs voluptueux que son imagination malade, en véritable fée secourable, ramassa par brassées à tous les coins de sa vie de ces derniers mois. Il entendit la voix divine de Thérèse le repoussant... il vit ses gestes mignons et mutins pour se défendre... il admira ses yeux noyés et doux, son visage pâli sous ses baisers terribles, tout son être frappé d'un étonnement qui ressemblait à de la terreur... Ah! retrouver, ressaisir ces sensations!...
Pascal a écrit :
« L'homme n'est ni ange, ni bête, et le malheur est « que celui qui veut faire l'ange fait la bête. »
Fuster avait voulu faire l'ange et il était puni par tous les débordements de la bête. C'est l'inexorable loi.
Au point du jour, le général, brûlé par une fièvre intense, fit seller Luxor et partit seul pour une proïnenade matinale. Il avait besoin d'air, après cette nuit d'insomnie ardente et furieuse. Luxor, qui ne se sentait guère dirigé, — les premières fraîcheurs prînta-
nières si douces achevaient de griser le cerveau de son maître, — Luxor franchit au trot TEsplanade des Invalides, enfila de la même allure le pont du Champ de Mars, gravit le Trocadéro, traversa Passy au galop et entra, par la porte de la Muette, dans le bois de Boulogne qui se réveillait.
Ici, la noble bête ralentit le pas et s'engagea dans la large avenue d'Auteuil, dont les beaux arbres, touchés par la baguette du renouveau partout sifflant sa chanson joyeuse et soufflant son haleine attiédie, étalaient de jeunes panaches verts encore humides des gommes embaumées du bourgeon. Fuster allait doucement, en paix, Pœil mi-clos, dormant presque, au milieu de cette nature renaissante, aux énergiques senteurs, aux jets vigoureux, le sommeil qu'il n'avait pu dormir à l'hôtel Trémière, déchiré qu'il était par ses désirs comme par autant de Furies. La terre, dont le sein, en avril, s'entr'ouvre pour la génération éternelle, l'étourdissait de ses exhalaisons robustes, lui pauvre homme perdu dans le fort travail de son réveil, l'anéantissait, l'absorbait, le supprimait.
Cependant Luxor, dans une vaste éclaircie, venait d'allonger le pas. Le général leva la tête. Sa surprise fut grande en se découvrant sur un pont. Devant lui, de Jolies maisonnettes échelonnées en amphithéâtre au milieu de jardins déjà feuillus; un clocher haut et pointu tout neuf, piquant son aiguille dans le ciel; puis, un peu à gauche, dominant des frondaisons
PROMBN/IDE MATIJ^ALE 53
claires, trouées de jours, les toitures à girouettes d'un château. Notre promeneur reconnut Saint-Cloud. Il toucha la bride de son cheval et rentra dans le bois.
André Fuster passa à la cascade, fit deux fois le tour du lac, entra au Jardin d'Acclimatation, vagua à droite, à gauche, respirant à pleins poumons Tair jeune de Tannée nouvelle, et finalement, ressaisi par son inquiétude : le souci de voir Thérèse et de s'expliquer avec elle, le sang d'ailleurs rafraîchi, la tête tempérée, redescendit vers Paris.
Justement, comme le général, ayant prestement vidé les étriers, livrait à Marchand les rênes de Luxor, la baronne, qui, elle aussi, avait de bon matin déserté la maison, parut au seuil de la grande porte de l'hôtel Trémière.
— Comment, déjà levée et sortie ? s'écria Fuster heureux de la rencontre.
— Il est dix heures, répondit-on sèchement.
Notre homme, un peu troublé de l'accueil, laissa retomber inerte le long de son corps le bras qu'il arrondissait déjà pour l'ofifrir à sa femme, et, à une distance respectueuse, gravit derrière elle le perron. Quand ils furent dans le vestibule, hors de la vue de Marchand et du frère Unigenitus, madame Fuster se retourna et foudroya son mari d'un regard qui fut un véritable coup de feu.
— Qu'y a-t-il donc, ma chère ? ne put s'empêcher de demander celui-ci tout ébaubi et décontenancé.
La baronne, vibrante d'une indignation dont on ne pouvait deviner l'objet, se précipita vers la porte du petit salon, l'ouvrit et entra. Fuster, l'oreille basâe, la suivit. Il laissa aller, plutôt qu'il ne la déposa, la cravache qu'il tenait à la main.
— Savez-vous, monsieur, quelle fête on a célébrée hier ? lui demanda Thérèse de la Sylve, les bras croisés sur sa poitrine frémissante, droite devant lui dans une attitude de hautaine, d'insolente provocation.
— Si vous voulez que je vous réponde, retirez tout de suite le mot de « monsieur » qui m'ofifense, riposta le général, dont un coup de fouet vivement appliqué avait réveillé l'énergie.
— Savez-vous quelle fête nous avons célébrée hier ?
— La fête des Rameaux, parbleu !
— La fête des Rameaux ne vous rappelle-t-elle rien?
— Elle me rappelle l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, monté sur une ânesse, je crois...
— Et voilà tout ?
— Si vous daignez le permettre, j'irai consulter, dans la salle d'étude de Madeleine, le Tableau des Fêtes chrétiennes par le vicomte Walsh, et je vous renseignerai plus complètement.
— Ce persiflage est inconvenant... Puisque vous vous souvenez que c'était hier le dimanche des Ra-
meaux, vous souvenez-vous que c'est aujourd'hui le lundi de la Semaine Sainte ?
— Saint-Séverin !... Ah ! diable !...
—Ces derniers mots sont déplacés... Ouî^ Saint-Sévêrin; et je m'étonne que, précisément ce matin, quand nous devions ensemble aller entendre, à huit heures, l'instruction du Révérend Père Supérieur, vous soyez monté à cheval dès l'aube.
— Excusez-moi, ma chère, je vous en prie, j'ai eu tort... Je n'ai plus pensé...
— Je vois avec regret que vous pensiez si peu, en effet, à ce qui devrait être votre préoccupation unique, le salut I
Fuster se rapprocha d'elle.
— Sois indulgente pour cette fois, Thérèse, lui ditil d'un accent plein de contrition caressante. Je te le jure, si tu me pardonnes, — et tu me pardonneras, — je me corrigerai de toute négligence, de tout manquement. Compte que ce m'eût été une joie bien douce de t'accompagner à l'église de Saint-Séverin, où le Révérend Père Supérieur nous a conviés à ses instructions durant cette semaine bénie. . .
— La cérémonie a été si belle ! soupira la baronne, rouvrant ses ailes de mystique.
•^Je t'accompagnerai demain et les jours suivants...
^ Nous voici entrés dans le temps le plus triste à la fois et le plus glorieux de l'Église, le temps pascal.
Puis elle ajouta avec un tressaillement de tout son être :
— Le Sauveur des hommes meurt sur la croix et
ressuscite des morts !
Le général, dont les idées ne suivaient pas le cours divin des idées de la baronne, tandis que celle-ci, les regards fixés dans le vide, où ils s'enivraient sans doute* de la contemplation de « P Agneau », s'abîmait dans Pextase, doucement l'avait attirée vers une causeuse en un coin du salon, lui avait passé un bras autour de la taille, et Thérèse de la Sylve, l'âme, le cœur aveuglés par des rayonnements qui les éblouissaient, s'était laissé conduire sans la plus légère résistance, sans la moindre hésitation. Elle était assise à côté de son mari, toujours un peu raide dans ses mouvements, toujours absorbée, mais charmante de grâce véritablement féminine, belle d'une beauté supérieure, idéale, sublime. Lui la dévorait de ses deux yeux agrandis par une sorte de stupeur, n'osant articuler un mot, de crainte de dissiper le rêve où il se trouvait plongé, comme noyé, retenant de toutes ses griffes la bête hurlante de sa chair qui tirait sur sa chaîne et menaçait de bondir en avant.
Cependant la baronne, séduite peut-être par quelque aspect nouveau de sa vision, sourit tout à coup à son mari. Ce sourire, qui alluma un soleil sur ce visage, fît voler en éclat les héroïques résolutions où se cramponnait Fuster. Avant qu'il se fût avoué
que toute résistance était impossible, il avait saisi sa femme, légère à la force de sa passion comme une plumule d'oiseau, l'avait enfouie profondément dans sa poitrine, et sur son front renversé par un affaissement de fleur penchée, il versait un torrent de baisers furieux. Elle, supportant Uaverse effrénée, continuait à sourire et demeurait blottie au cœur du bien-aimé, poussant des cris à peine perceptibles de colombe blessée, transportée, heureuse, pâmée.
— Ohique je t'aime ! balbutia Fuster.
Ce fut le réveil. D'un effort brusque et tout à fait inattendu, elle se dégagea et se trouva debout au milieu du salon. Sasplendîde chevelure blonde flottait dénouée sur ses épaules. La vue de cette nudité lui communiqua un frisson d'horreur, et, rappelée à toute la vérité de sa situation, elle s'élança vers la porte pour s'échapper. Mais le général se précipita au-devant d'elle et réussit à lui barrer le passage. Elle, le maintenant par un regard d'une hauteur superbe qu'accompagna un geste impérieux de reine offensée :
— Je veux sortir ! dit-elle.
Elle eut l'audace d'un nouveau pas en avant.
Fuster, en qui pas un muscle ne tressaillit, pétrifié dans ce repos formidable, avant-coureur des grandes explosions dans la nature comme chez l'homme, demeura fixe à son poste contre la porte du salon. Son œil, où brûlaient toutes les fièvres, attaché sur Thé-
rèse, dont le profil pâli, en se découpant au vif sur le fond doré de ses cheveux en désordre, lui restituait tous les charmes, toutes les séductions de la jeunesse, il attendait. Qu'attendait-il? II n'en savait rien, ne pouvant débrouiller une pensée au milieu des éclairs fulgurants qui, par leur succession rapide, faisaient alternativement la nuit et le jour dans son cerveau. Tout à coup, et d'un mouvement de rapacité atroce, ses deux mains se portèrent ensemble vers la baronne. C'était le premier grondement de la passion, ce tonnerre dont le tumulte terrible allait mettre en fuite tous les scrupules, toutes les timidités, toutes les hésitations.
— Je vous répète que je veux sortir I reprit-elle, le frôlant presque.
Il la saisit avidement. Elle se délivra de l'étreinte, et, par un bond de panthère d'une hardiesse inouïe, se rejeta à l'autre extrémité du salon. Vêtue chaste*' ment d'une robe de soie noire montante, pour la façon de laquelle on avait répudié les aiguilles et les ciseaux maladroits des Sœurs du Jugement- Dernier, la baronne empruntait à ce costume sombre une grâce dans l'attitude, une fraîcheur dans le teint, quelque chose dans toute sa personne de suave à la fois et de fier qui, en la faisant rayonner d'un éclat surhumain, portait au comble la folie du général.
— Thérèse, mon adorée Thérèse !
— Vous êtes un lâche.
t>ROMBNAbE MATINALE $9
— Moi ! s'écria-t-il, comprenant à peine.
— Puisque vous ne voulez pas que je sorte, je vous . ordonne de sortir.
— Voyons, Thérèse, tu sais bien que je t'aime...
— Sortez 1
— Me prenez-vous pour un laquais, madame ?
— Vous ne vous conduisez pas autrement que ne le ferait un laquais.
— Pardonne-moi, je t'aime! murmura-t-il d'un ton lamentable* ^ ^
— Et moi, je vous hais.
— Pourquoi ?
— Je vous hais parce que vous êtes le mal.
-^ Alors, entre nous, tout est fini ?
— Fini, à jamais fini.
^ Eh bien, nous allons voir ça, la belle ! dit Fuster, la joue rouge sous tant de soufflets.
Il glissa délibérément les deux mains dans les poches de son pantalon, prît la pose abandonnée du soldat en maraude amoureuse, et, goguenardant, marcha sur l'ennemi.
Devant le cynisme de cette incroyable attitude, la baronne devina tous les dangers qu'elle courait* Sa fierté si impérieuse ne lui servirait de rien, elle serait vaincue. Dans son effarement, elle se tourna vers la pone de la chapelle ; mais impossible de s'échapper par là. Elle se redressa dans son angoisse suprême, appela Dieu par un soupir d'ardente prière et, se
6o La t>ETITE MÈRE
cantonnant contre la muraille, elle se disposait, nouvelle martyre, à livrer bataille aux tigres et aux lions du péché, quand, sur le canapé, son œil, en quête de quelque ressource miraculeuse, avisa la cravache * que son mari y avait déposée en entrant. La saisir, la lever, ce fut l'affaire d'une demi-seconde, un éclair.
— Un pas de plus, et je vous coupe la face en deuxl fit-elle l'arme haute.
Il éclata de rire et poursuivît vers elle, les lèvres sardoniques, avec une insouciance dédaigneuse et tranquille qui l'écrasait.
— Vous lavez mérité ! s'écria-t-elle.
De toute la vigueur de son bras, elle cingla le visage de Fuster.
— Vipère ! geignit-il douloureusement.
Sa main lourde s'appesantît sur l'épaule de la baronne, qui tomba terrassée sur le tapis.
— Au secours ! au secours ! appela-t-elle d'un accent désespéré.
La porte de la chapelle s'ouvrit incontinent. Les frères Evariste et Edélestand, qui alternaient avec les Sœurs du Jugement-Dernier pour l'Adoration perpétuelle, parurent. Comme les sœurs Bernardine et Euphrasie, ils traînaient derrière eux de longs manteaux de cérémonie. A cette apparition inattendue, Fuster hocha formidablement la tête, et, redevenu tout à fait soldat :
PHOMBNAbE MAtlNALB
— Sacré tonnerre ! s'écria-t-il levant vers les Frères un bras menaçant.
La baronne s'était remise debout et marchait vers la chapelle, où les frères Évariste et Edélestand rentrèrent derrière elle processionnellement.
e en ce:
Je vky
e de J
e d'il-
in.
PAUVRE CATHe!
Elle avait dît :
« Entre nous, tout est finî, à jamaîs fini. » Tout fut fini, en effet. A partir de ce jour, le général ne rencontra plus sa femme, pas même dans la salle à manger, où jusqu'alors Pheure des repas réunissait la famille. Du reste, au profond silence qui enveloppai la maison, on eût dît que, non-seulement la baronne Pavait quittée, mais que POrdre du Jugement-Dernîei lui-même, cette nuée de colombes roucoulantes et d( corbeaux croassants avait soudainement pris son vol C'était tout au monde si de temps à autre, en traver sant le vestibule ou le petit salon, André Fuster vaguant, de ci, de là, pareil à une âme en peine, perce
PAUVRE CATHB 63
vait de lointains murmurements étouffés. On priait quelque part.
Un soir, il vit glisser comme une ombre, à travers le spacieux palier du premier étage, le révérend père Phalippou qui sortait de la salle d'étude de Madeleine. Il fut au moment de l'appeler ; puis il réprima son envie, jugeant peu digne, dans son affreuse détresse, de réclamer l'assistance d'un homme qui semblait le fuir, avec lequel il ne tarderait peutêtre pas à avoir quelque terrible démêlé.
-- Quand j'étais sûr et certain, mon général, que cette vermine du Jugement-Dernier vous minait la carcasse I se récria David montrant le poing au religieux qui descendait l'escalier de l'hôtel.
■^ Tais-toi.
Le jour de Pâques, — ce jour solennel entre tous, k jour de la Résurrection, — André Fuster ne parut pas à la chapelle, et, chose inouïe ! le frère Évariste, chargé de le prévenir au commencement des offices, Qe monta pas à la chambre des Tapisseries. A ce manque absolu d'égards, il eut un soubresaut de J^volte, et l'idée lui vint de se précipiter vers le sanctuaire du Jugement-Dernier, d'interrompre la cérémonie commencée, de bousculer les prêtres, les dévots, Dieu même, et de débarrasser sa maison de toute la légion de ses ennemis. Mais ce transport désordonné ne fut qu'un éclair, et le malheureux, dont l'œil, affolé de tristesse, saturé d'amertume.
s'était égaré du côté du grand crucifix appendu à son chevet, ayant effleuré la tête parlante de saint Jérôme, sentit peu à peu son irritation tomber.
Quelques mois auparavant , Fuster, discutant avec Stéphane Nadalewski, avait prononcé ces mots : — a A aucune époque, Je ne me montrai hostile à la religion.» — Cest par ce respect, dont il avait constamment entouré les choses religieuses, que la religion avait fait d^abord brèche chez lui et finalement Pavait conquis. Certes, Pardente soif d'un amour longtemps refoulé comptait pour beaucoup dans la facilité avec laquelle il avait subi le joug. Toutefois, il existait chez le général une prédisposition première « aux capucinades », pour nous servir de l'expression de son ami le philosophe, et cette prédisposition, née de Pinfluence maternelle, de la vie militaire, où le devoir se complique toujours d'obéissance sous un chef, comme dans la magnifique hiérarchie de PÉglise sous Dieu, n'avait fait que la développer, lui donner plus de consistance, en décupler pour ainsi dire l'inconsciente énergie.
Aussi arriva-t-il que, lorsque André Fuster, soulagé de la double oppression de sa femme et du Supérieur du Jugement-Dernier, crut pouvoir ressaisir sa volonté entière et reprendre vis-à-vis de la religion la liberté de parole et d'allure qu'il avait connue, il se sentit embarrassé, empêtré dans toutes sortes de liens obscurs qu'il n'avait plus la force
PAUVRE CATHE 65
de briser. Il pourrait bien, harcelé de blessures saignantes, s'indigner contre sa femme, maudire peutêtre le révérend père Phalippou; il n'oserait plus lancer vers le ciel les cris des premiers jours de son martyre à Paris, il n'essayerait plus, comme il l'avait tenté, de se meisurer pour ainsi dire avec Dieu. ' Dieu ! — Ce nom seul, ce nom si grand, « qui fait trembler Pétendue de la terre et des mers, » le remplissait désormais d'une insurmontable terreur. En vain se débattait-il, il était pris, pris jusqu'aux moelles, pris jusqu'aux parties les plus enveloppées, les plus secrètes, les plus intimes de son être. Il avait voulu « revêtir l'homme nouveau 1 » Eh bien ! de quoi se plaignait-il ? Cet « homme nouveau, » il l'avait revêtu.
Le général , tiré à quatre chevaux par un flux
d'idées contraires, dans le fauteuil où il se tenait à
demi-couché, eut un tressaillement soudain qui le
planta debout sur les jarrets. Par la porte entre-bâillée
de la chambre des Tapisseries, il venait d'entendre
ce mot latin chanté par plusieurs voix : « Resurrexi, »
Il ouvrit vivement son paroissien romain et le con-
^^Ita. Il lut : « Resurrexi et adhuc tecum sum,,. d
^'^tait Vlntroit de la grand'messe. Il pâlit. Malgré
^^Ut^ il avait espéré qu'on n'oserait pas commencer
^'^s le prévenir. Alors, on ne le jugeait même pas
^Sne de prier ? Dans le plus écrasant des malheurs,
^^ ne voulait pas qu'il s'adressât à Dieu ? Une dou-
leur cuisante lui révéla la profondeur de sa foi ; et cet homme ondoyant et divers comme Thomme de Montaigne, lequel incarne tous les hommes, livré hier aux violences d'un tempérament débordé, cédant aujourd'hui aux préoccupations d'un saint, prit son livre et se dirigea vers la chapelle du Jugement- Dernier.
Le général, la tête droite, l'allure fière, martiale, descendit courageusement le maître-escalier de l'hôtel Trémière, retentissant d'alléluias triomphants. Trouvant les portes ouvertes devant lui, il arriva sans bruit jusqu'au petit salon. Des nuages d'encens, échappés du sanctuaire, y flottaient légèrement. En cette minute, les cérémonies du culte lui parurent douces, presque enivrantes, et il se laissa comme imbiber à leur pénétrante poésie.
Tout d'un coup, avant d'arriver à la porte de la chapelle aux deux battants largement étalés, par conséquent avant d'être aperçu, il lui sembla voir quelqu'un marcher à côté de lui. Il s'arrêta saisi. Il regarda. Ses cheveux rudes taillés en brosse se hérissèrent sur son crâne, en reconnaissant le personnage debout devant lui, qui l'examinait, l'étudiait, le dévisageait. Ce personnage, grand et raide dans sa redingote noire militairement coupée, à moustache grise, à mine inquiète et ravagée, n'était autre que lui-même, lui-même le général baron Fuster, réfléchi de la tête aux pieds en une immense glace encastrée dans leî
PAUVRE CATHE 67
boiseries. Il porta la main droite à son visage, toucha une longue raie bleuâtre qui le balafrait d'une joue à Tautre, puis recula avec épouvante.
— La cravache ! grommela-t-il.
Ses doigts crispés plièrent en deux la reliure à fermoir d'argent du paroissien.
— Comment ai-je fait pour ne pas la tuer ? murmura-t-il.
Evidemment, avec ce stigmate qui le défigurait, il ne pouvait affronter les regards de la Paroisse du Jugement-Dernier. Il revint vers le grand escalier et en gravit lentement les marches. En ce moment, k lutrin, soutenu par les voix des fidèles, entonnait la prose magistrale :
« Victimœ paschali laudes.,, i^
Comme ces rois que l'excommunication isolait du monde et condamnait à errer dans des palais déserts, André Fuster, frappé d'ana thème par sa femme, — ne lui avait-elle pas dit : « Vous êtes le mal ?» — ^agua longtemps à travers Phôtel Trémière, allant de ^ chambre des Tapisseries à la salle d'étude de Madeleine, de la salle d'étude au jardin par un couloir détourné, ne s'arrétant nulle part, parce que nulle part il ne trouvait le repos, poursuivi sans relâche par la solennité pascale qui le flagellait partout impitoyablement.
Le pauvre homme, effaré, ne sachant plus où chercher un refuge pour éviter les voix qui hurlaiem après lui, enfila Fétroit escalier de la lingerie. Une porte était ouverte au bout du corridor ; il courut c pénétra dans une pièce assez vaste, à fenêtre man sardée, que Loulou remplissait de cris perçants.
— Te tairas-tu ! te tairas-tu ! lui répétait David, h retenant par une de ses menottes.
— Poupée ! poupée ! geignait Marie, tendant lei bras vers un paquet de chiffons éclatants déposé sui la tablette de marbre de la cheminée.
Fuster s'empara d'un monstre au nez cassé, auque il manquait un pied, dont la robe de soie rouge pen dait lamentablement déchirée, et le remit à l'enfant
— Eh bien, pour une fameuse bêtise, voilà un( fameuse bêtise, mon général, articula le dragon d( mauvaise humeur.
— Au lieu de te hérisser comme un porc-épic, toi tu ferais mieux de me saluer quand j'entre ici. Ti n'es qu'un maître sot.
Le soldat porta la main à son front, dessinant 1( salut militaire; puis, comme Loulou, armée de soi cher fardeau, pareille à un rat fier après quelque lar cin, s'échappait à toutes jambes à travers la chambre il s'élança pour la saisir. Fuster crut que Tintentioi de David était de reprendre à la petite fille ce qu'i lui avait donné, et, arrêtant le dragon :
— Je t'ordonne de laisser Marie tranquille.
PAUVRE CATHE 69
— Cette poupée. ..
11 s'interrompit, soudainement embarrassé.
— Cette poupée ? interrogea Fuster.
— Elle est à mademoiselle Madeleine.
— La belle affaire, imbécile !
— Une affaire plus sérieuse que vous ne le croyez,
mon général, marmotta David.
Fuster parut anxieux.
■^ Voyons, mon vieux, dit-il d'un accent où Ton démêlait la prière, voyons, parle, conte-moi ça.
■^ Non, non, mon général, je ne veux pas.
— Tu ne veux pas ?
-^ En ce moment... Dieu de Dieu ! vrai, je n'ose...
— Pourquoi ^
^ En ce moment, vous êtes si malheureux, mon général !
•^ Moi ! s'écria Fuster.
— Enfin, puisque vous me forcez la langue, vous saurez cette histoire tout de même.
Et, s'adressant à Loulou, laquelle, debout devant une chaise, déshabillait la poupée à belles griffes, comme qui dépouille un lapin :
— Si tu l'abîmes !...
^^ offrit une chaise au général, qui s'assit. "* L'histoire est bien simple, dit-il. Cette poupée, ^^^^ la poupée du capitaine Nadalewski.
''usier eut un haut-le-corps.
— Le capitaine Nadalewski s'amuse donc à la poupée ?
— Allez-vous faire le malin avec moi, mon général ! Par exemple, ce serait joli ! Ça ne prendra pas, je vous en préviens... Soyez franc : mademoiselle ne vous a-t-elle pas raconté que le capitaine Nadalewski, quand elle était petite, ne cessait de lui envoyer des cadeaux ? Etait-il en garnison à Rouen, c'était un sucre de pomme ; à Marseille, un nougat; à Niort, une boîte d'angélique ; à Metz, une poupée. Et toujours comme ça... Tout le monde n'est pas cousu sur votre patron heureusement, et, si vous ne vous occupiez pas de mademoiselle, quelqu'un s'en occupait, parbleu l
— Eh bien ?
^- Ne vous tourmentez pas, vous aurez votre poisson de la tête à la queue, sans qu'il y manque une arête.
— Eh bien ? répéta Fuster impatienté.
— Eh bien, voici, mon général... Mademoiselle qui, à force de gaminer avec elle, avait éreinté cette poupée, au point que le son lui sortait par la bouche et par..
— C'est bon.
— Les mots vous font donc quelque chose, à vous, mon général ? Si, comme votre serviteur, vous avie; été de grande corvée pendant des mois et des années vous ne seriez point tant dégoûté. Enfin, un officiel supérieur...
t>AUVRE CATHÉ Jl
Fuster, las d'un bavardage où le dragon se noyait à plaisir, redoutant surtout, au bout de tant de paroles inutiles, d'entendre des choses gênantes, pénibles, car les noms de Daniel et de Madeleine prononcés simultanément le troublaient déjà, tenta un effort pour se lever. David, avec cette familiarité cordiale que lui avaient méritée et ses longs services et une affection sans bornes, posa sa main sur Fun des genoux de son maître.
— Gomment, mon général, vous battez en retraite ? lui dit-il.
— Que veux-tu ? ton histoire m'endort.
— Faut-il que je vous réveille, mon général ? détnanda le vieux soldat avec une sorte d'emportement dans le geste et dans la voix.
•*Si tupeux...
-- Alors, je découvre le pot aux roses ?
— Découvre le pot aux roses.
David se précipita vers son maître, que mille appréhensions poussaient vers la porte, et, se plantant devant lui :
■^Attendez, mon général, attendez une minute encore.
-* Pourquoi attendraîs-je ?
"^ Je vous en prie, attendez.
■— Es-tu fou ?
— J'ai quelque chose à vous dire.
-- Parle. ♦
74 ^^ PETITE liJ^RË
si elle avait autrefois pensé au capitaine Nadale depuis longtemps elle ne pense plus à lui.
— Si mademoiselle vous a avoué ça, mademo vous a menti..,
— David, il me semble...
— Il vous semblera ce que vous voudrez, mo néraL Je suis solide sur mes étrîers, moi, et loi j'avance quelque chose, c'est que je tiens des pre dans mon sac*
*«- Des preuves ?
— Regardez ça !
Il allongea le bras vers la chaise où Loulou C( nuait son carnage.
— Encore la poupée, n'est-ce pas ? dit Fuster un ironique plissement de lèvres.
— Cela se passait, reprit le dragon après une p2 dans les premiers jours de décembre, le lendei juste de notre arrivée de Bellevue. Moi, que m moiselle a fait tourner en bourrique, j'étais dar chambre et je l'aidais à remettre un peu d'ordre < ses affaires. — Une jolie demoiselle de compag pas vrai, mon général, qu'un particulier comme v vieux soldat ! Que voulez-vous? c'est une idée de demoiselle de m'employer toujours pour ses me arrangements, et je ne vous raconte pas si je jouis Pour lors. Loulou était avec nous fourrageant c un tas de chiffons que mademoiselle avait retirés fond d'une armoire. Tout d'un coup, la mioche se
PAUVRE CATHE yS
d crier : « — Poupée ! poupée ! » — Mademoiselle regarde, j'en fais autant, et nous voyons Loulou qui effectivement berçait dans ses bras un paquet et chantait : € — Do, do, Penfant do... » — Mais qui fut étonné ? Ce fut moi. Figurez- vous, mon général, que, subitement, mademoiselle était devenue blanche comme Taçier d'une latte bien astiquée et qu'elle avait sauté de la chaise où elle était grimpée pour poser je ne sais quoi sur une étagère. Elle ne dit pas un mot et arracha à ma fillette, d'un geste de colère, la poupée qu'elle venait de découvrir. Je vous laisse à deviner si Loulou braillait. . .
« — C'est une guenille, ça, mademoiselle, lui dis-je.
«— Une guenille, ma Catherine ! ma chère Cathe!
« Et elle embrassa cette poupée comme une personne naturelle. Vous comprenez, moi j'ouvrais des yeux aussi grands que les gueules de deux canons en batterie.
«*- Alors, lui demandai-je, cette Catherine que ^ous aimez tant ?. . .
« -- Comment ne l'aimeraîs-je pas , me réponditelle en joie,cette pauvre Cathc qui me vient de Daniel ? Il me l'envoya de Metz, quand j'étais toute petite, car il n'a jamais cessé de penser à moi, lui I Quel cœur, mon Daniel !... Ah ! je suis bien contente de retrouver cette Cathe, que maman m'avait confisquée!... Lui ai-je donné des coups, à cette bonne
amie I... J^étais méchante autrefois ; mais laainten je deviens plus sage de jour en jour... C'est que dois me préparera épouser Daniel... Que diraient moi les femmes des autres officiers, si je leur arri^ folle comme je suis? Cela n'arrangerait pas mon m et puis cela lui ferait peut-être du tort dans son n ment... En voilà un brave soldat, mon Daniel! va, ma belle Cathe, tu assisteras à ma noce, et p cela je veux te garder précieusement...
a Elle la baisa encore une fois, puis l'enferma à le tiroir de sa commode, où elle est restée jus( ce matin. »
— Et ce matin ? interrogea Fuster haletant.
— Vous avez prévenu tout le monde, hier, qu'oc vait se préparer à partir pour là campagne vers la de la semaine. Mademoiselle étant malade encore suis entré dans sa chambre avant la messe pour annoncer que je me chargeais de lui arranger ses tits paquets, que je ne voulais pas voir un aut toucher... Vous savez, ça me revient, ça... M.adei selle, sans doute bien contente de s'échapper au ] tuis, oïl M. de la Livinière n'ira pas l'embêter, père, avait déjà vidé ses armoires, sa commode, cartons sur le tapis. Mais qu'est-ce que j'aperçois ché tout de son long dans un coffret qui sert à se les gants ? Devinez, si vous pouvez, vous qui ête finaud...
— Va donc.
PAUVRE CATHE 77
— J^aperçois Catherine, mon général, la Catherine du capitaine Nadalewski. Malheureusement, car ma gamine est toujours pendue après mes chausses, cette fine lame de Loulou a de bons yeux, et elle aussi avait dépisté l'objet.
• — Poupée, petite mère, poupée pour moi ! s'écriat-elle.
« Mademoiselle pâlit comme la première fois, et, comme la première fois, elle prit sa Catherine. Mais, au lieu de l'embrasser et de la garder, elle la donna à Loulou en lui disant :
« — Oui, tu as raison, pour toi, mon ange, pour toi seule.
« Nom d'un tonnerre ! jamais je n'ai rien entendu qui m'ait fait plus de mal. Quelle voix avait mademoiselle et de quels yeux elle suivait la poupée que la mioche emportait chez nous en riant à gorge déployée !
« — Vous entendez bien, mademoiselle, lui ai-je dit, qu'en remontant là-haut je vais rattraper votre Catherine des mains de Loulou. Je vous la garderai pour plus tard.
« — Je n'en ai plus besoin.
« — Dans ce cas, vous avez changé d'avis, et votre Catherine n'assistera pas à votre mariage ?
• -^ Je ne me marierai pas.
* ^ Et le capitaine Nadalewski ?
* — C'est impossible.
« — Et M. le vicomte de la Livinière.?
« Elle m'a regardé et n'a pas répondu.
« — Mon Dîeu, mademoiselle, lui aî-je dît enco: moi, Je fais pour vous tout ce qui vous plaît, vo devriez bien faire quelque chose pour moi.
« — Quoi?
« — Vous savez, je pense, si vous devez comp sur votre vieux David... Avouez-lui la vérité, à 1 Allez, il gardera bien vos secrets... Que voulez-voi moi, avec ma caboche si dufe, à moins que je ne l\ entendu de votre bouche, je ne croirai jamais q vous avez de l'amitié pour M. de la Livinière, jau comme un coing, maigre comme un cent de clous pauvre comme Job par dessus le marché. Est-ce homme ce sacristain du révérend père Phalippc Parlez-moi du capitaine Nadalewski, en voilà gaillard superbe, un bel officier, et brave cpm: votre père, et qui pour vous se ferait hacher me comme chair à pâté!...
a Elle ramassait à pleines brassées les affaires jet à terre, les fourrait dans les tiroirs et ne me souffl mot, ne me regardait même pas. Mais, malgré ça. remarquais que mes raisonnements lui faisaient grand effet. Tout d'un coup, ses bras se sont arrêté elle est demeurée debout toute pensive, ic la guign du coin de l'œil. Parole d'honneur ! mon général, e pleurait à chaudes larmes comme une enfant, com: Loulou... »
PAUVRE CATHE 79
— Elle pleurait ?
— Attendez donc, mon général, attendez donc!
Ce n'est pas fini... Moi, je m'approche. Je mets ses deux petites mains dans les miennes et je lui dis :
« — Je vous y prends, mademoiselle, c'est M. Daniel que vous aimez, non pas M. de la Lîvinière.
« — Le Révérend Père Supérieur et maman sont bons pour moi : ils m'ont promis de me permettre de me faire religieuse, si je n'avais pas de disposition pour le mariage.
«— Religieuse! Mille tonnerres de Brest! vous, religieuse !
« — Ne serais-je pas bien gentille avec la robe grise de sœur de charité ?
« — Vous seriez affreuse, mademoiselle, affreuse ! Oh ! puis ça ne sera pas, car votre père n'est pas mort encore. » — N'est-ce pas, mon général, que vous n'êtes pas mort?,.. En voilà une musique qu'on nous chante, à présent!...
"- Madeleine, religieuse !
^ Pardi ! quand mademoiselle sera enfermée dans ^n couvent et que vous aurez tourné de l'œil, vous, ^r vous n'échapperez pas toujours au mal qui vous tourmente, madame la baronne et le révérend père Phalippou n'auront qu'à planter leurs dents longues «lans le gâteau.
"^ Le gâteau ?
8o LA PETITE MÈRE
— Votre grosse fortune , parbleu ! votre gn fortune ! Ah ! ces curés !...
— Ces curés sont des misérables ! s'écria-t-il d une explosion d^effroyable rage.
— Chut! mon général, chut! voici mademoisc murmura David, attentif à des pas légers qui rés naientdans Tescalier.
— Madeleine?
— Oui, mon général, c'est elle ! Chut, je vous prie...
— Tant mieux !... Quelle monte, je l'interroge
— Entrez dans cette pièce.
Le dragon ouvrit une porte.
— Je te répète que Je veux interroger ma fille.
— Laissez-moi faire. Si c'est moi qui lui pa vous en apprendrez plus long... Vous nous entend du reste, de la chambre de Loulou... Vite !...
Fuster venait de disparaître, que Madeleine en