LA CONVERSION I7I
— C'est justement cet éclat, madame, qui porta le dernier coup à votre mari.
La baronne^ dont les prunelles, humides tout à l'heure, apparaissaient maintenant desséchées, lança à Stéphane un regard clair et vif.
— Vous me refusez alors d'aller jusqu'à la rue Oudinot?
— Il me semble que David suffirait...
D'une main crispée, elle saisit sur le dossier d*une chaise une sorte de manteau de soie douillettement fourré, dont elle se couvrait pour courir d'une pièce à l'autre, et se le jeta sur les épaules.
— J*irai, moi! dit-elle se redressant avec fierté.
— Quoi ! vous irez à travers Paris, à trois heures du matin?...
— Je veux que mon mari' soit sauvé.
— Restez, restez! Je cours rue Oudinot.
Elle l'arrêta, et, d'altière comme une héroïne, se faisant douce, affectueuse, cordiale, presque caressante :
— Vous me promettez au moins, mon ami, de réconcilier toute cette maison avec le Révérend Père Supérieur de l'Ordre du Jugement- Dernier?
— Je vous le promets.
Il disparut.
l'acte de contrition.
Stéphane sortie la baronne laissa échapper un soupir de soulagement.
— Mon Dieu! dit-elle avec effusion, vous avez exaucé mes humbles prières, que votre saint nom soit béni !
Et, allant vers un crucifix,que quelques Jours auparavant elle avait accroché à la muraille, non loin du lit de son mari, elle en baisa respectueusement les pieds d*ivoire faisant saillie sur le bois noir. Elle se redressa. Son visage, d'ordinaire grave, sévère, un peu triste, rayonnait de je ne sais quelle joie, quelle beauté céleste. Elle considéra le général sommeillant, puis écouta. La respiration du malade était faible mais régulière.
l'acte de contrition 173
— Pauvre ami, murmura-t-elle avec attendrissement, reposer en paix, je vous prépare la résurrection !
Elle marcha vers la cheminée et, secouant Madeleine endormie dans sa bergère près du feu :
— Levez-vous, ma fille, levez-vous, lui dit-elle, et priez !
L'enfant ouvrit les yeux, puis regarda autour d'elle avec étonnement. Voyant sa mère:
— Quoi, maman ? demanda-t-elle.
— Cette nuit est une nuit de bénédiction, ma fille: votre père revient à Dieu, il se convertit.
— Vous le trouvez mieux, maman?
— DeTâme, oui, du corps, non; mais le corps importe si peu I
L*esprit de Madeleine, un moment comme enveloppé dans les derniers assoupissements du sommeil, recouvra la pleine possession de lui-même.
— Mon père est donc plus mal? s'informa-t-elle, tremblant de tous ses membres.
— La grâce de Dieu l'a touché, il sera sauvé !... Mettez-vous à genoux et répétez trois fois cette courte oraison jaculatoire que nous recommanda si souvent le Révérend Père Supérieur : — « Grattas agamus Domino Deo nostro. »
La jeune fille obéit. Prosternée sur le parquet, les
bras tendus vers le crucifix, elle articula pieusement
les mots latins :
« Grattas agamus Domino Deo nostro. »
Cette prière finie, la baronne la prit par la main et la mena au chevet du général.
— Ma fille, lui dit-elle tout bas, il est des mères qui, prenant compassion de votre âge, vous éloigneraient de ce lit ; moi qui ne négligeai rien dans l'espoir de faire de vous une chrétienne, je vous y conduis au contraire, afin que vous puisiez^ auprès de votre père mourant, un enseignement en même temps qu'un exemple. La mort, qui termine la si pénible épreuve de la vie, est un efifroi pour ceux qui bornent leurs espérances à cette terre misérable; pour nous qui croyons au ciel, elle ne peut être qu'une consolation.
— Mon père I mon pauvre père!... sanglota Madeleine.
— Votre père fut un homme noble, généreux, loy^l, vaillant à se faire remarquer dans toute Tarmée française oU la vaillance est si commune. Il lui manquait seulement de connaître Dieu, et Dieu, qui est la sou-> veraine miséricorde, au premier appel que votre père lui adresse, va accourir pour se donner tout entier à lui.
— Mon père mourra donc?
— Pour vivre de la vie éternelle.
— Moi qui Tai connu à peine! balbutia la jeune fille... Oinme il a été bon pour moi, malgré ses souffrances! .. Mon Dieu! mon Dieu! conservez*moi mon
l'acte de contrition 175
père, et je vous aimerai comme... comme vous aime ma mère...
— Ma fille!...
— ... Et je ferai tout ce que vous voudrez, mon Dieu! continua-t-elle, ses yeux ardents, noyés de larmes, arrêtés sur le crucifix.
D'un irrésistible élan, elle se coula entre sa mère et le bois du lit. Madame Fuster, redoutant quelque imprudence, la retint dans ses bras.
— Qu'allez-vous faire? lui demanda-t-elle.
— Je veux embrasser mon père.
— Votre père dort, ne le réveillez pas.
— Et s'il venait à mourir durant son sommeil? Il faut que j*aie son dernier baiser, qu'il en emporte un de moi au ciel»
— Tout à rheure.
Le silence, une minute troublé dans la chambre des Tapisseries, se rétablit, et la bouillotte de nouveau fit entendre ses sussurements plaintifs.
Madeleine regarda du côté de la table.
•—Comment! dit-elle avec surprise, M. Nadalewski nous a abandonnées?
*- 11 reviendra bientôt.
-- Quand je songe que nous sommes seules, en un pareil moment!... Cependant nous avons des parents dans Paris. Les Reiss, les Bernheim, de Mulhouse, sont nos cousins... Je ne sais pas pourquoi personne ne vient à l'hôtel Trémière... Il nous restait les Nada-
lewski, et voilà qu^ils nous délaissent à leur tour... Ah! maman, vous avez raison, la vie est bien triste!.. •
— La vie, telle que nous devons la mener, est une punition du premier péché.
— C'est égal, je suis bien sûre que si Daniel n'avait pas été obligé de retourner à Bordeaux, il ne nous aurait pas quittées, lui.
— Daniel?
— Oui, maman, Daniel, le seul Daniel que je connaisse, Daniel Nadalewski.
— Eh quoi ! ma fille, vous pensez à ce jeune homme? dem.anda la baronne scrutant Madeleine d'un œil protond.
— Je crois bien !
— Savez-vous que ce n'est pas convenable, cela?
-— Que voulez-vous, chère maman? Daniel est si bon! Il ressemble tout à fait à sa mère. Vous ne vous figurez .pas son chagrin quand il vit mon père si malade. — a Et dire qu'il me faut repartir, répétait-il désespéré, et dire qu'il me faut repartir! » — J'étais touchée, moi, et je l'embrassai en pleurant. — « Vous m'écrirez au moins pour me donner des nouvelles? » me dit-il. — Je le lui promis, mais je n'ai pas eu le temps encore. Oh ! puis, franchement, je serais un peu honteuse qu'il vît mon écriture...
— Je vous défends d'écrire à M. Daniel Nada<« lewski, mademoiselle, articula madame Fuster sévèrement.
l'acte de contrition 177
— Je vous obéirai, maman, répondît la jeune fille dont le cœur entr'ouvert se referma frileusement comme une fleur que le souffle du nord a touchée.
— Maintenant, reprit la baronne, vous allez me remplacer dans cette chambre. Dieu accorde à votre père, qui fut un grand pécheur, comme nous sommes de grandes pécheresses, vous et moi, la faveur des derniers sacrements. J'ai à vaquer, tant dans la chapelle que dans l'hôtel, à certains préparatifs. Le paroissien, que vous voyez sur cette table, est ouvert aux Prières pour les Agonisants ; lisez-les à l'intention de votre père, qui va peut-être mourir.
Elle sortit.
Madeleine demeura immobile à sa place, fichée dans le parquet. Elle n'osait ni faire un pas de plus vers le lit, ni aller vers la table, où étincelait, dans le rond lumineux décrit par Tabat-jour de la lampe, la tranche dorée du paroissien. Les yeux attachés sur la face blanche du général, dont les traits, dépouillés de toute boursoufflure, apparaissaient dans la beauté d'un dessin large, énergique, puissant, elle regardait encore, elle regardait toujours. Tout à coup elle crut entendre un bruit dans la pièce voisine. — Oh! si c'était sa mère ! — Elle se hâta vers la table et saisit le paroissien. Mais avant que ses lèvres eussent murmuré quatre paroles, le bruit s'éloigna, puis s'éteignit complètement.
Madeleine, rassurée, céda à son âme oti, dés le
premier jour, son père s'était établi en maître absolu, et, abandonnant le livre ouvert, rétrograda vers le malade. Elle avait encore besoin de voir celui qu'elle perdrait bientôt, qui l'aimait tant, qu'elle eût tant aimé! Mille idées, nées d'une nature souverainement exquise, riche d'affection et de dévouement, de tous les sentiments qui nous arrachent à nousméme pour nous donner à autrui, traversèrent son esprit stupéfié par une douleur inconnue : — Si elle réveillait son père?... si elle le baisait au front?... si elle lui parlait?... — Mon Dieu! elle ne savait à quoi se résoudre, que tenter... Pourtant^ si son père venait à mourir sans qu'elle lui eût dit seulement un mot d'adieu !
Soudain, par la force unique de la torture que subissait cette enfant, ces paroles tombèrent presque à son insu de ses lèvres :
— Mon père, je ne veux pas que tu me quittes avant que Je t'aie dit que tu es tout pour moi.., C*est bien extraordinaire que, te connaissant depuis un mois à peine, je t'aime comme si je t'avais toujours connu... Que faire à cela? Cest que personne aussi, si j'en excepte la petite fille de David, ne m'avait aimée jusqu'ici comme toi... Moi, je suis malheureuse d'avoir ce caractère : il faut qu'ion m'aime! Toi, tu me dis « tu », et je te dis « tu ». Ce n'est rien cela, et cependant c'est beaucoup... Tu prieras bien le bon Dieu pour moi, je t'en prie, afin que maman me passe un
L*ACTE DE CJONTRITION * I79
peu, mes volontés et ne me sépare ni de M. Nadalewski, ni de madame Nadalewska, ni de Daniel, qui est comme mon frère et dont j'aurai peut-être besoin... Ah! que je regrette de ne pas mourir avec toi, pour m^en aller au ciel avec toi... A pf>îsent, il faut que je t'embrasse de tout mon cœur.
Et, la tête égarée par ces divagations, toutes pleines des chagrins intimes de sa vie, elle se jeta plutôt qu'elle ne se pencha sur son père, et lui couvrit le visage de larmes et de baisers.
— C'est toi? soupira le général.
— Oui, c'est moi, moi, ta Madeleine.
— Chère enfant!
— Comment te trouves-tu, mon père?
— Mieux, bien mieux.
— Vraiment?
— Des élancements se font de nouveau sentir dans mes jambes, que je croyais mortes ; c'est un bon signe assurément.
— Il faut bien que tu vives, pour que tu aies le temps d'apprendre combien je t'aime...
— Ma fille I ma fille unique et chérie!... Ta mère oti est-elle ?
— Elle est descendue à la chapelle .
— Ah! c'est vrai, murmura-t-il.
Puis, essayant un sourire :
— Tu sais, je me convertis, je vais me confesser.
— Ohl que tu fais bien! répondit-elle laissant
l80 ' LA PETITE HÈRE
échapper un geste enthousiaste. Tu verras, Dieu te guérira.
— Il m'est doux de me conformer au désir de ta mère.
— Ma mère est une sainte... Que je voudrais être pieuse comme elle!. . . Je ne puis pas... Je suis si légère, si étourdie I
La baronne rentra, parlant à voix basse avec Nada* lewski. Derrière eux se glissèrent à pas de fantôme trois sœurs du Jugement- Dernier. Une de ces femmes avait les bras chargés de diverses pièces de linge ; les deux autres portaient des flambeaux surmontés de bougies qu'on n'avait pas encore allumées. Madame Fuster leur désignant la table, au milieu de la pièce :
— Arrangez-la, elle servira d'autel.
Elle alla vers son mari.
— Mon cher André) lui dit-elle, le révérend père Phalippou sera ici dans un instant. Nul plus que ce respectable religieux n'est digne de t'assister. Ouvretoi à lui avec une entière confiance, il va devenir l'instrument de ton salut... Recueille-toi dans le sentiment de tes fautes et demandes-en pardon à Dieu.
— Je n'ai commis aucun crime, ma bonne Thérèse.
— Nous en commettons chaque jour et à toute heure, mon ami, par nos péchés... Te souviens- tu de ton acte de contrition ?
— Mon acte de contrition?... Ma mère m'enseigna
l'acte dk contrition i8i
cela« et je le sus avec tous les enfants, mais je Tai oublié.
— Je vais te le rappeler ; tu le répéteras après moi. Elle articula d'une voix solennelle :
« — Mon Dieu, j'ai un extrême regret de vous avoir Cl offensé, parce que vous êtes infiniment bon, infinia ment aimable, et que le péché vous déplaît... » -^ A toi l
« — Mon Dieu, balbutia-t-il, j'ai un extrême regret « de vous avoir offensé^ parce que vous êtes infiniment a bon, infiniment aimable, et que le péché vous a déplaît...
a — ... Je prends la ferme résolution, moyennant <K votre sainte grâce, de ne plus vous offenser et de « faire pénitence... »
Tandis que le général, fort ému, — peut-être peii* sait-il à sa mère, à son enfance, à Mulhouse, — redi* sait ces dernières paroles, le révérend père Phalippou^ revêtu de l'étole et du surplis^ surgit tout à coup dans la chambre des Tapisseries. Il s'avança vers le lit gravement ; puis, avant de proférer une parole, par un geste d'une emphase magistrale, il fit signe à chacun de se retirer.
— Mais, mon Révérend Père, dit le malade, je puis me confesser devant ma femme, devant mon cher Stéphane ; ce sont les miens, et je n*ai rien à leur cacher des actions de ma vie.
— Mon fils, répondit le religieux, l'Église, qui, dans I j6
les temps primitifs, imposa la confession publique à plus d'un coupable, s'est à la longue départie de sa sévérité envers les hommes et leur a permis de déplorer désormais leurs erreurs dans la seule intimité de Dieu... — Sortez tous !