‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 27 sur 33 · LA PIERRE D*ACHOPPEMENT 27I · texte numérisé non relu

LA PIERRE D*ACHOPPEMENT 27I

vait pas compris clairement les paroles du religieux, s'il vous faut un conseil...

— Un conseil ! se récria la baronne.

Puis, regardant son mari en face :

— J'espère que vous allez dispenser David de vous honorer de ses conseils.

— Parle, mon vieux, dit Fuster avec bonté.

— Voilà ce que c'est : mademoiselle n'a pas bien fait ses devoirs hier, et, à ce que raconte Rosalie, M. le révérend père Phalippou, pour la punir, doit renfermer un de ces quatre matins au couvent du Sacré-Cœur... Vous comprenez que ça ne nous va pas, à nous autres, que mademoiselle quitte la maison. Tonnerre de Brest ! si j'étais à votre place, mon général...

Le Supérieur du Jugement-Dernier se leva de son siège et fit un léger signe aux révérends pères Canitrot et Barandon. Ceux-ci, par un mouvement où l'on devinait cette obéissance passive qui constitue la principale force des corporations monastiques, à leur tour se mirent debout. Les trois religieux s'inclinèrent, puis marchèrent processionnellement vers la porte.

— Comment, messieurs, leur cria Fuster, vous entendez éclater une amorce et vous fuyez I

Le révérend père Phalippou demeura fixe.

^- Général, riposta-t-il, se retournant, la bataille ne m'çffraye en aucune façon. Seulement, il mç convien-»

drait de connaître l'ennemi. Si c'est contre David que je dois combattre, je n'éprouve aucune honte à lui abandonner la victoire; si c'est contre vous, je suis prêt à vous la disputer.

Ce langage orgueilleux et fier toucha le général, et, avec une nuance de respect :

— Mon Révérend Père, je vous conjure de rester : c'est moi qui suis Tennemi. — David, ajouta-t-il, je n'ai plus besoin de toi, tu peux te retirer.

— Si je me retirais aussi^ moi? demanda Madeleine, pressentant combien sa situation allait devenir fausse dans le débat près de s'ouvrir.

— Va, mon enfant.

La jeune fille et le soldat se rencontrèrent à la porte de la chambre des Tapisseries avec les révérends pères Canitrot et Barandon, que le Supérieur du Jugement- Dernier, se jugeant capable d'engager seul la lutte, venait de congédier bravement.

Le général, la baronne, le moine échangèrent entre eux un coup d'œil furtif et se turent. Chacun se recueillait, ramassant ses forces, échafaudant ses arguments, préparant ses armes pour le combat. De temps à autre, André Fuster, à qui son épuisement ne permettait pas une longue concentration morale, échappait à la pensée de la situation présente, et promenait ses yeux au hasard, de la Dernière Communion de saint Jérôme à je ne sais quel portrait obscur de femme — peut-être le portrait de sa mère — appendu non loin de la cheminée. Le plus souvent ses regards s'arrêtaient aux vitres de la grande fenêtre donnant sur le jardin. Hier, un suprême adieu du soleil d'automne les pénétrait, les imbibait, les incendiait; aujourd'hui, le ciel brumeux n'avait pas le moindre sourire de lu«

mière, et le général, suivant les ondes blanchâtres, vaporeuses, qui se déchiraient comme des toisons aux branchages dénudés des arbres, laissait errer ses esprits vagabonds à mille lieues de tout ce qui devait le captiver et se disait à lui-même : — « Quel triste jour pour essayer son premier pasi »

Cependant le silence devenait trop lourd à supporter.

— Est-il vrai, monsieur, demanda Fuster au révérend père Phalippou, que vous avez menacé ma fille du couvent ?

— Cela est vrai^ général, répondit le moine sans s'émouvoir.

— Ne trouvez-vous pas qu'avant d'épouvanter Madeleine, car, habituée à la libre éducation de Saint- Denis, à tort ou à raison la perspective d'une maison religieuse l'épouvante, il eût été convenable de me toucher un mot de vos résolutions?

— Veuillez me permettre de vous faire remarquer, général, qu'en tout ceci il n'y avait aucune résolution arrêtée, et que, lorsque j'ai parlé du Sacré-Cœur à mademoiselle Fuster, je n'ai songé en aucune façon à envahir, à usurper votre pouvoir paternel. J'aurais développé les motifs qui militent en faveur de mon opinion, et c'est toujours vous qui auriez décidé en dernier ressort.

— Cette opinion, oserais-je vous demander de me Texposer clairement ?

LE JEUNE TOBIfi CHEZ GABELUS 27$

— Mais, mon ami, intervint la baronne, laquelle, ayant négligé de se concerter sur la matière avec le Révérend Père, croyait avoir intérêt à gagner du temps, si l'on renvoyait à un autre jour un entretien qui, par le sujet qu'il embrasse, pourrait devenir long et fatigant pour vous ?

*— Ce sujet m'est cher entre tous, et j'exige qu'il soit abordé incontinent.

Le ton impératif de ces paroles atteignit madame Fuster, son intraitable orgueil frissonna.

— Vous exigez? dit-elle avec une mordante ironie... Mon ami, moi, je puis recevoir des ordres de vous ; quant au Révérend Père Supérieur du Jugement-Dernier...

— Et qui songe à donner des ordres !

— Madame, dit le moine, coulant un regard sévère à la baronne, le général a le droit de parler haut dans sa maison, et pour mon compte, s'il lui arrivait de commander, je serais loin de voir là une offense ; j'y verrais au contraire la réalisation des vœux que nous avons adressés au ciel : la guérison de notre cher malade. N'est-il pas évident, en effet, que, lorsque le général aura retrouvé la fermeté de sa voix, la hardiesse martiale de son allure, il sera sauvé et qu'il ne nous restera qu'à nous réjouir?

— Je vous remercie de vos souhaits cordiaux, mon Révérend Père, et si, comme le fait observer ma femme, je me suis montré un peu rude, je vous prie

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de l'oublier... Vous plairaît-il de revenir à l'objet de cet entretien? Je suis prêt à entendre ce que vous avez à me dire de ma fille.

Il y eut encore un instant de silence. Enfin le Supérieur du Jugement-Dernier, dégageant ses mains fluettes et blanches de son habit monastique où, par une habitude ancienne^ il les tenait enfouies dans la méditation, redressa sa tête penchée.

— Général, dit-il gravement, vous souvenez-vous qu'il y a deux mois, le jour de votre arrivée de Bor deaux^ cédant à Ténervement de la fatigue et de la maladie, vous fermâtes violemment la chapelle de l'hôtel Trémière et refusâtes d'y laisser célébrer l'office divin? Dieu qui veille à nos saints mystères, qui, pour les protéger, a placé à rentrée de nos temples des légions d'anges invisibles, permit qu'un de ces anges abaissât sur vous son glaive de feu et relevât votre âme dans la grâce du même coup qui terrassait votre corps sur le pavé. Pour moi, le miracle commença à éclater quand, un mois après, au milieu des tortures qui tordaient vos membres, de vous-même, sans y être sollicité par personne, vous ordonnâtes qu'on rouvrît la chapelle et qu'on y rappelât les religieux du Jugement- Dernier; mais il fut manifeste aux yeux de tous en cette nuit rayonnante où, dans l'angoisse de la mort, pénétré du néant de toutes les choses et de tous les êtres, vous demandâtes à vous unir à Dieu dans Teffu* sion céleste de l'Eucharistie. C'est le lendemain de

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cette communion selennelle que, vous entretenant avec moi, il vous plut de me charger, en attendant l'heure de prendre un parti décisif relativement à son éducation, à son instruction fort peu avancées, devoir mademoiselle Fuster, de m'occuper d'elle, de l'engager à rouvrir ses livres, ses cahiers...

— Et Madeleine n'a pas répondu à vos efforts ? interrompit le général légèrement déconcerté par l'ampleur solennelle de ce début.

— J'arriverai bientôt aux considérations que m'a suggérées une observation minutieuse du caractère de rtiademoiselle Fuster, répartit le révérend père Phalippou, lequel^ comme cela arrive à beaucoup d'ecclésiastiques, façonnés de longue main aux lentes déductions de la scolastique, apportait volontiers dans les conversations intimes les habitudes de logique, de méthode qui ne conviennent qu'aux sermons.

— Si nous arrivions à ces considérations tout de suite?

— Un peu de patience, André, un peu de patience, murmura la baronne.

— Procédons par ordre, général, et, soyez sans

crainte, chaque chose aura son tour, dit le moine,

obstiné à ne pas se départir de sa routine. J'hésitai

d'abord à me charger delà mission que votre confiance

voulait m'imposer. Destiné, par le but de l'œuvre que

j'ai fondée, à la prédication dans les campagnes, je me

sentais inapte aux devoirs de précepteur. Pourquoi I 24

VOUS cacherais- je d'ailleurs que l'opposition, muette il est vrai, mais visible de M. Stéphane Nadalewski à vos desseins n'était pas sans me causer quelque alarme?... Vous n'avez pas oublié que M. Nadalewski assistait à l'entretien où se débattait la grave question de l'éducation de mademoiselle Fuster?

— Je m'en souviens ; mais mon ami Stéphane ne fît pas entendre un mot*

— J'aurais mieux aimé qu'il parlât, qu'il prît une attitude plus nette dans une affaire oti son affection pour mademoiselle Fuster l'obligeait à ne pas se désintéresser si complètement.

Le général recommençait à se tenir sur ses gardes.

— Mon Révérend Père, dit-il, laissant transparaître quelque ennui, je vous reconnais le droit de condamner les idées de M. Nadalewski ; moimême, comme j'ai eu l'honneur de vous le déclarer déjà, je suis loin, bien loin de les partager en^ tièrement. Toutefois, n'attachant qu'une importance fort relative aux choses tombées du cerveau humain^ préférant aux spéculations de l'esprit les sentiments jaillis du cœur, j'honore, je respecte, j'aime mon vieux ami Stéphane, et rien ni personne n'auront le pouvoir de me détacher de lui.

— A Dieu ne plaise, général I...

Le moine se tut; il comprit que, dans son envie de porter en passant un coup à un homme qui le gênait, il avait fait fausse route. Le regret amer qu'il éprouva

de sa mésaventure jeta momentanément du trouble dans son discours, car il prononçait un discours. Il répondit enfin :

— Votre insistance, général, me désarma de mes scrupules, et je me mis à la besogne vaillamment. Dès la première leçon, il me fut facile, après maintes demandes demeurées sans réponse, de constater que mademoiselle Fuster ne savait rien ou à peu près rien. Presque pas de grammaire, point d'orthographe par conséquent; quant à l'histoire, la géographie, le calcul, je m'aperçus vite qu'ils avaient été également fort négligés. Par ci par là, la notion inexacte d'un fait, le souvenir vague d'un bassin, la mémoire obscure du raisonnement qu'il convient d'appliquer à telle opération d'arithmétique, et c'était tout. Vous le devinez, mon étonnement fut au comble. Mais mon étonnement devint de la stupeur quand, portant mes investigations sur l'instruction religieuse, j'eus le regret de me convaincre qu'elle était nulle absolument. UHistoire Sainte^ cette première assise des études chrétiennes, on eût dit que mademoiselle Fuster n'en avait jamais ouï parler. Croiriez-vous que l'adorable récit dé Joseph vendu par ses frères, que je lui narrai pour la mettre en goût de choses qu'elle aurait dû connaître, elle l'écouta comme l'entendant pour la première fois et qu'elle en fut touchée jusqu'à verser des larmes!...

— Quelle honte ! interrompit la baronne.

— Comment, vous trouvez honteux de pleurer, quand ses frères enferment Joseph dans la citerne ? se récria le général.

— Ces larmes, Madeleine aurait dû les répandre à dix ans; à dix-sept ans, c'est trop tard, insista la rigide madame Fuster.

— Voulez-vpus dire que c'tst ridicule, ma chère ? Dans ce cas, vous ne prouvez guère de respect pour l'Ecriture sainte, et je vous renvoie au révérend père Phalippou.

Il rit avec bonhomie.

Ce rire, bien que parfaitement innocent, agaça la baronne, laquelle ne tolérait pas les plaisanteries oti l'on mêlait la religion.

— Peut-être, mon ami, n'en serions-nous pas à regretter l'ignorance de Madeleine, si, il y a des années, vous m'eussiez autorisée à la diriger à ma guise^ dit-elle.

— Le chapitre des récriminations serait douloureux, ma bonne Thérèse ; si vous voulez bien, nous ne l'entamerons point, articula Fuster d'un ton ferme,

— Une fois mon inspection terminée, s'empressa de poursuivre le moine, j'entrevis la grandeur de ma tâche : il ne s'agissait de rien moins que de réaliser ce que les Dames de Saint-Denis n'avaient pas encore tenté, l'éducation complète de mademoiselle Fuster. Avec le temps qui m'était laissé, les faibles moyens dont je disposais, l'œuvre était immense. Je l'entrepris

néanmoins. Naturellement, avant de songer à aborder avec mon élève les matières classiques proprement dites, je dus me préoccuper de rallumer en elle le sentiment religieux à peu près éteint. Certes, loin de moi la pensée d'accuser les Dames de la Légion d'Honneur de manquer de piété f Mais il est une chqse certaine, c'est que mademoiselle Fuster, quand vous me la confiâtes, était incapable de répondre à une simple question de catéchisme. Nous reprîmes ï Histoire Sainte • à la première page, nous fîmes des lectures assidues dans les excellents livres de monseigneur Gaume, surtout dans son Catéchisme de Persévérance, et, depuis quinze jours environ, nous avons abordé VHis^ toire de V Église^ non pas celle de Tabbé Rorbacher au moins, mais celle des commençants, celle de Lhomond, annotée par M. Tabbé Drioux.

— Voilà bien des Histoires y mon Révérend Père, s'écria Fuster, dont le coin des lèvres, se relevant^ esquissa un vague sourire de moquerie... Enfin, êtesvous satisfait de Madeleine ?

— Nous suivrons le cours entier de M. Tabbé Drioux, car cet honorable ecclésiastique a écrit un cours complet d'études qui se distingue des autres par...

— Je vous demande pardon si j'ose voui interrompre de nouveau, dit le général, que tout g^ verbiage inutile excédait intimement. Voulez-vous me permettre d'insister pour savoir si vous êtes satisfait de

'ma fille?

— J'aurais tout mon programme d'enseignement à vous exposer,

— Après les indications que vous venez de me fournir zTifwfofra Sainte, monseigneur Gaume, M. Tabbé Drioux, ce programme, je le devine...

— Et peut-être ne Tapprouvez-vous pas entièrement? intervint la baronne, prête à se cabrer.

Les fers s'engageaient. On ne tarderait pas à se piquer, André Fuster le comprit. Il regarda sa femme, et d'une voix très douce : ^

— Vous l'avez dit, ma chère Thérèse, je ne l'approuve pas entièrement... Mais voyons, mon Révérend Père, parlons de Ma^leine. Comment a-t-elle répondu à vos soins ? V

Le moine parut dérouté. Il se remit vite, trop habile pour montrer sa mauvaise humeur.

-^ Les premiers jours, dit-il, mademoiselle Fuster, heureuse de ne pas quitter la maison, mit beaucoup

de bonne volonté à satisfaire son maître, et comme elle a l'intelligence vive et prompte, nous marchâmes à pas de géant à travers l'histoire du peuple de Dieu. Je n'avais pas tant espéré, et je ne sus résister au plaisir de le lui laisser voir. Ce fut une faute ; car, dès ce moment, mon élève, quelque peu infatuée de ses succès, se relâcha de ses devoirs. Un matin, les analyses du Catéchisme de Persévérance, auxquelles j'attache le plus grand prix, étaient bâclées et n'avaient ni cjueue i^i tête; un soir, aucune leçon n'était sue.

Vous comprenez que, plus d'une fois, irrité de tant de négligence, de tant de paresse, je dus ne pas ménager les reproches. Malheureusement, affligée d'une indépendance de caractère incroyable, d'un esprit de riposte qui anéantit le respect, mademoiselle Fuster me condamna à la plus extrême réserve, sous peine d'éveiller des querelles oîi j'étais sûr de ne pas avoir le dernier mot. Un trait entre mille qui vous édifiera sur cette nature bizarre, sujette aux plus étranges intempérances de langage...

Quels que soient les torts de leurs enfants, les parents soufifrent malaisément qu'on les juge avec trop de sévérité. Le réquisitoire impitoyable du prêtre avait failli tirer André Fuster du mutisme qu'il s'était imposé héroïquement. Il se contint. Cependant il se sentait à bout de patience, et, par un regard qui s'adressait autant au moine, pérorant avec calme, qu'à sa femme, dont l'attitude approbatrice le blessait, il indiqua que le père offensé ne se maîtriserait pas longtemps. Mais le religieux, soit qu'il ne crût pas avoir dépassé la mesure, — le célibat a de ces cruautés aveugles, — soit qu'il sacrifiât au besoin de pousser à bout sa démonstration, habitude invétérée de théologien et de sermonnaire, poursuivit :

— Certainement, général, vous n'avez pas oublié le voyage du jeune Tobie chez Gabélus, à Rages, ville des Mèdes?

-^ Gabélus?.,, Ragè^?.., Lçs Mèdes?.^. articula

Fuster abasourdi. Je vous avoue, mon Révérend Père, que, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.

« — Que pensez-vous du jeune Tobie, partant pour aller réclamer dix talents à Gabélus? demandai-je à mademoiselle Fuster.

ce — Je pense, me répondit-elle, que le jeune Tobie était un poltron, et qu'il n'aurait jamais été à Rages s'il ne se fût trouvé là tout exprès un ange du Seigneur pour l'y conduire...

« Et comme je lui faisais remarquer que ce n'était pas avec cette irrévérence qu'il convenait de parler des faits de l'Ecriture sainte :

« — Que voulez-vous ? me répliqua-t-elle, ce n'est pas ma faute si votre jeune Tobie, avec son histoire de poisson sorti du Tigre, me semble un parfait imbécile.

« Voilà le ton.

— C'est un scandale I s'écria la baronne.

Le général, qui n'en avait pourtant nulle envie^

faillit éclater de rire.

— Non, dit-il s'eflForçant de garder son sérieux, c'est de lenfantillage.

— Les choses en sont venues au point, reprit le révérend père Phalippou, qu'il m'est à peu près impossible désormais d'obtenir le moindre travail de mademoiselle Fuster. Tout lui sert de prétexte à justifier sa négligence : les soins qu'elle donne à son père, ses visites avec sa mère a aux Dames de la Solitude » ou à

mon Orphelinat de la rue Saint-Séverin, le temps qu'elle a été tenue d'employer à réciter son chapelet. Savez-vous ce qu'elle me répondit hier, quand je lui reprochais sa rédaction pitoyable de la Troisième Persécution contre les chrétiens ?

<t — Il me fallait bien coudre la blouse neuve de Loulou : c'est un cadeau de moi. »

a Je n'ai pu me maîtriser complètement, et c'est, aiguillonné par une sorte de dépit, que je l'ai menacée de la faire entrer au Sacré-Cœur et de l'y recommander à toute la sévérité de ces Dames. Je ne vous répéterai pas, général, de quelle façon déplacée mademoiselle Fuster a accueilli ma réprimande.

— Mais au contraire, monsieur. Bien que votre franchise soit un peu rude. Je vous en prie, soyez franc jusqu'au bout.

— Elle m'a toisé d'un air de bravade ; puis, me plantant là tout à coup, sans que je Teusse autorisée à me quitter :

« — Tiens, le Sacré-Cœur, s'est-elle écriée, cela m'est bien égal! »

— Vous voyez, André, vpus voyez! articula la ba ronne d'un accent indigné,

— Oui, ma chère amie, je vois, je vois parfaitement.

— Et que comptez-vous faire?

— Je réfléchirai.

-r- Vous réfléchirez ! Attendrez-vous, pour plier Iç

caractère de cette enfant terrible, qu'elle ait mis le feu à la maison ?

— C'est de l'exagération, ma chère Thérèse. Je vous jure qu'il n'y a point péril en la demeure,

— Comment, vous ne trouvez pas les faits qu'on vient de vous rapporter assez concluants pour vous décider à prendre un parti ? Mais alors vous n'en croyez pas le témoignage du Révérend Père Supérieur?

— Je ne songe pas à élever le moindre doute sur la sincérité parfaite du Révérend Père Supérieur. Toutefois, qu'il veuille bien me permettre d'en appeler de son jugement.

— En appeler I et à qui, s'il' vous plaît?

— A vous, au révérend père Phalippou lui-même...

— On ne vous comprend pas, dit la baronne, dont une sorte de rage blêmissait les lèvres.

— On me comprendra... Ayez l'obligeance de sonner»

— Il vous faut donc le secours de quelqu'un pour nous éclaircir ce mystère ?

— Justement... Sonnez, je vous en supplie.

La baronne, d'une main crispée, saisit le gland de soie d'une sonnette et le tira.

David entra.

— Préviens mademoiselle que je l'attends, qu'elle vienne ici tout de suite, lui dit Fuster.

Le petit pied cambré, mignon, de la baronne labourait le tapis d'impatience. Elle croisa sur sa poi-

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trine, pour y refouler des colères prêtes à déborder, ses bras charmants, dont des manches demi-pagodes découvraient pudiquement la forme exquise, et, allongeant un pas vers son mari :

— Nous sera-t-il permis de savoir dans quel dessein il vous prend fantaisie de nous confronter avec la coupable ?

A ce coup, le général se mit debout, comme rejeté en avant par un ressort invisible. Sa face pâle s'était colorée subitement.

— Madame î... s'écria-t-il.

Au même instant, par la porte que David avait négligé de fermer, pénétrèrent, en Tintérieur de la chambre des Tapisseries^ les éclats d'une voix fraîche, sonore, joyeuse, claire comme les notes du cristal. Ua rossignol sans doute qui, chassé du jardin par Thiver, s'était réfugié en un coin de Phôtel Trémière. Non, c'était Madeleine.

En montant les marches du grand escalier, la jeune fille détaillait gentiment l'air des Djins^ du Premier jour de bonheur^ opéra d'Auber qui faisait courir tout Paris. Elle entra, le gosier vibrant encore et disséminant des perles vocales au hasard.

— ChutI lui dit son père, lequel avait repris sa place sur la chaise longue.

— Pourquoi tn'empèches-tu de chanter le Premier jour de bonheur ? C'est en pensant à toi que je le chante. N'est-ce pas notre premier jour de bonheur à tous, depuis ton arrivée ?

Et, sans tenir compte des signes qui tendaient à lui imposer silence, elle acheva son morceau.

— A-t-on jamais vu un papa mauvais comme cela ! Refuser à son enfant de chanter, quand elle est heureuse 1... Ahl oui, je suis heureuse I je suis bien heureuse!...

Elle jeta ses bras autour du cou du général et l'embrassa.

— Bon, bon, murmura celui-ci essayant de résister aux émotions qui débordaient sa volonté. Sache pourtant que je ne reçois tes caresses que sous bénéfice d'inventaire, car je ne suis pas content de toi.

— Voilà du nouveau.

— Pour commencer, on m'apprend que tu ne travailles pas le moins du monde.

— D'abord^ il est trop difScile de satisfaire maman. • — As-tu fait ce qui dépendait de toi pour cela ?

— Alors il faut te dire tout?

— Tout.

— Eh bien, non, je n'ai pas fait ce qui dépendait de moi.

— Pourquoi, mademoiselle?

— Je t'ai déjà prévenu : je ne te répondrai jamais quand tu m^appelleras « mademoiselle».

— Pourquoi n'as-tu pas travaillé?

— Parce que je préfère vivre ici avec toi, causer avec toi, te soigner, que passer mes journées le nez fourré dans les livres... Avec ça qu'ils sont amusants les livres du Révérend Père Supérieur l Histoire Sainte par ci, Histoire de V Église par là.«. Ça m'agace l.«.

•— Petite sotte I sifflèrent les lèvres crispées de la baronne.

-■^ Je vous en prie, ma chère»., dit le général..

Et, s'adressant à la jeune fille toujours debout devant lui :

— En dehors de la négligence que tu apportes à tes devoirs, j'ai un autre reproche à te faire, et cdui-ci est beaucoup plus grave.

— Voyons I

Elle ramens son bras droite posa dans la paume de la main son menton blanc gracieusement arrondi, et dans cette attitude mutine attendit»

André Fuster, peu fait pour le ministère redoutable de juge d'instruction^ eut envie de saisir Madeleine et de la dévorer de baisers. Mais la vue de sa femme, rigide, froide, du révérend père Phalippou, sévère, recueilli, suffit à lui communiquer la force de se contenir etTaudace de poursuivre son enquête sur le caractère de son enfant.

— On m'a rapporté que tu n'as pas pour les choses saintes que l'on t'enseigne le respect convenable, r.

— Je comprends, il s'agit du jeune Tobie..*

— Justement.

— J*ai eu tort de le traiter d'imbécile... Aussi pourquoi n'allait-il pas seul à Rages, chez Gabélus... J'y serais allée, moi !

Elle jeta ces derniers mots avec un élan où éclata son cœur enthousiaste, résolu.

'^ Enfin, tu regrettes de t'étre servie d'une expression absolument déplacée? s'empressa de lui demander le général, craignant de ne pouvoir soutenir plus longtemps son personnage de père CIcbé»

— Je crois bien que je le regrette, puisque cela a &it de la peine à maman I

— Et à moi aussi.

— Oh ! à toi... dit-elle avec un sourire de gracieuse malice.

— Tu penses sans doute, parce que j'ai la faiblesse de te gâter un peu...

— Beaucoup.

— Tu penses sans doute que tes incartades ne doivent pas me toucher?

— Je pense que celle qui se rapporte au jeune Tobie t'a été infiniment moins désagréable, à toi, qu'à maman.

— Et la raison, s'il vous plaît?

— Prends garde, tu me dis « vous. »

— La raison, s'il te plaît?

— La voici : maman est pieuse comme un ange, et toi, tu n'as presque pas de religion, méchant!

La baronne et le Révérend Père, jusque là assez indifférents à ce bavardage puéril entre le père et l'enfant, et qui une ou deux fois, par un geste accablé, avaient marqué leur suprême ennui, s'agitèrent sur leurs sièges et regardèrent Madeleine avec un étonnement curieux.

— Peut-être, reprit le général, serais-je plus religieux, si tu me prêchais d'exemple. Sais-tu que, sur le chapitre de la dévotion, c'est comme sur les autres chapitres, et que le Révérend Père Supérieur est loin d'être enchanté de toi ?

— Il me Ta dit. Aussi parle-t-il de m'enfermer au Sacré-Cœur. Cela ne m'amuse pas vraiment.

— Tu préférerais rentrer à Saint- Denis?

— Ni à Saint- Denis, ni ailleurs.

— Tu te juges donc assez instruite pour planter là tes études?

— Non, mais il m'en coûte... Oh! il m'en coûte joliment de m'en aller!..,

Après quelques secondes d'un silence qui tenait chacun haletant, elle ajouta d'un ton moins clair, presque obscurci :

— Si j'ai tant de peine à quitter Thôtel Trémière, c'est que tu y es, toi, à présent.

Le général fut héroïque ; malgré toute sa nature qui se soulevait enivrée, le poussant vers son enfent, il contint les transports intimes qui le ravageaient déli-

cieusement, et, pour achever l'épreuve, osa adresser à Madeleine cette parole terrible:

— Mais, l'année passée, ta mère était ici si je n'y étais point. Tu trouvas lé courage delà quitter pourtant à la fin des vacances.

— Maman et toi, ce n'est pas la même chose.

— Mon ami, il me semble. . . interrompit la baronne en proie à un étrange malaise.

— Non, ma chère, j'irai jusqu'au bout.

. — Général... balbutia le révérend père Phalippou.

— Non, monsieur !... Vous avez jugé mon enfant sans la connaître, j'exige que vous la connaissiez.

Et, se tournant de nouveau vers Madeleine, un peu interdite du tour violent que prenait l'entretien :

— Tu dis que ta mère et moi ce n'est pas la même chose. Veux-tu nous faire entendre par là que tu m'aimes plus que tu n'aimes ta mère ?

La jeune fille perdit son petit air hardi, provocateur, mutin, et une pâleur subite envahit son visage, qu'elle inclina doucement sur sa poitrine. Elle demeura muette.

— Eh bien ? insista Fuster.

— Ma mère est sévère, murmura-t-elle, mais c'est pour mon bien, et je l'aime autant que toi... Seulement...

— Seulement ?

— Seulement, je n'ose pas le lui dire.

Le général voulut parler, mais il ne trouva nulle

voix dans son gosier. Ses yeux brillaient de grosses larmes. Ne résistant plus aux sentiments qui le se<couaient comme la tempête fait le roseau, il étreignit Madeleine contre sa poitrine longuement. La baronne, atteinte, s'était rapprochée du groupe que formaient sa fille et son mari.

— Chère enfant t balbutia-t-elle.

A son tour, elle embrassa Madeleine.

— Merci, maman! merci, maman! sanglota la jeune fille.

— Ah f mademoiselle, dit le Supérieur du Jugement-Dernier, jaloux de placer son mot dans cette scène d'un caractère déchirant, n'oubliez pas Dieu, je vous en supplie^ aimez-le, lui aussi, et par-dessus tout, car il vous aima jusqu'à la mort.

— Je Taime 1 je Taime ! s'écria l'enfant, la foi naïve des martyrs empreinte sur ses traits bouleversés.

Et, pliant le genou sous le poids écrasant de la ferveur religieuse qui la domptait, elle joignit pieuse* ment les deux mains et balbutia :

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Le général tendit encore une fois ses bras pour la saisir ; mais pareille à une biche surprise au gîte, elle se redressa effarouchée et s'élança d'un bond hors de la chambre des Tapisseries.

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