LES QUATRE-TEMPS
sées. Les yeux de ce moine, grands et noirs, lui avaient envoyé des rayonnements qui l'aveuglaient.
— Je suis sûr, mon Révérend Père, dit-il, tentant un eSort pour échapper à une sorte de fascination^ je suis sûr que vqus m'en voudrez de manger gras aujourd'hui?
— Moi, vous en vouloir I...
Sa bouche sinueuse, se dessinant avec une netteté admirable en i^ne barbe de jais luisante et soyeuse, ébaucha le plus aimable des sourires.
— Que voulez-vous! c'est votre métier d'être prêtre, comme le mien d'être soldat, et il ne fait pas bon voir les infractions à la discipline.
Le moine devint grave soudainement.
— Général, riposta-t-il, on a pu dire ce le noble métier des armes », mais personne jusqu'ici ne s'est avisé de dire a le noble métier des autels... »
— Qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve que, s'il est des mots pour traduire les choses qui sont de la terre, il n'en existe point pour traduire celles qui sont du ciel.
— Certes, on est fier dans votre arme !
— Nous avons de bonnes raisons pour cela, général : Dieu nous commande !
— Allons, avec vous, je n'aurai jamais le dessus. Il ne me reste qu'à me convertir.
-— Si vous vous laissez jamais toucher de la grâce,
VOUS comblerez de joie votre maison. Mais dans la conjecture qu'il vous plaît de nous faire entrevoir, oubliez les vôtres pour vous occuper de vous-même exclusivement.
— Vous consentiriez bien à me montrer la porte du bercail, si je me décidais à y entrer ?
— Nous sommes les collaborateurs de Dieu, général : «c Dei adjutores sumus. »
Ces paroles furent pononcées d'un ton de grande
hauteur.
André Fuster ne put s'empêcher de considérer le religieux avec un étonnement où se mêlait peut-être aussi quelque vague admiration. Le révérend père Phalippou, pour échapper à cet examen qui alarmait sa modestie, — le prêtre par plus d'un côté ressemble à la femme, — se leva, puis s'inclinant :
— Certains devoirs, murmura-t-il, me réclament rue Oudinot, et si madame la baronne le permet...
— Vous êtes libre, Révérend Père Supérieur, lui répondit madame Fuster.
Il salua une fois encore, et, trottant menu^ s'achemina vers la porte. Comme il était sur le point de la franchir, le général, qui avait à son tour quitté son siège, lui prit la main.
— Mon Révérend Père, lui dit-il noblement et simplement, vous emportez toute mon estime. J'aime les hommes qui ne craiiçnent pas de faire blanc de leur
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épée. Je ne sais encore si j'ai été atteint bien grièvement, mais je n'ai aucune honte de l'avouer, j'ai été touché.
Le religieux sortit sans articuler un mot.
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— Ma foi ! poursuivit le général se rasseyant, ce petit homme me va. A quelque catégorie sociale qu'ils appartiennent, j'aime les gens de cœur, et voilà certes un pèlerin qui n'a pas froid aux yeux. Dans mes diverses garnisons, et tout dernièrement à Bordeaux, il m'arriva souvent de recevoir des ecclésiastiques à ma table, et je me souviens parfaitement que plus d'un prâtre n'eut pas le courage de se montrer prêtre d'un bout à l'autre du repas. Celui-ci s'efforçait de prendre des airs dégagés pour singer l'homme du monde; cet autre, embarrassé de son personnage au milieu de militaires au verbe un peu rond, affectait de s'intéresser à des propos qui blessaient son caractère ; un troisième, au café, pour se donner une contenance, alla-
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mait un cigare, avalait la fiimée et se retirait plus pâle que le liseré de son rabat. Tout cela me faisait pitié. 11 me semblait que ces hommes, que je n'avais pas invités dans le dessein de les abaisser, manquaient de fierté, et je n'étais pas loin de les trouver aussi méprisables que des soldats qui fussent passés à l'ennemi.
— Le Révérend Père Supérieur du Jugement-Dernier a, de la situation du prêtre dans le siècle, l'idée très haute qu'en conservèrent toujours les Ordres religieux, dit madame Fuster.
— Eh bienl tant mieux pour lui, tant mieux pour l'Église, et tant mieux pour moi aussi, puisqu'il vous a plu de me ménager des relations avec ce moine, que je trouve des plus distingués. Maintenant^ j'ignore, chère amie, ce que votre Supérieur du Jugement-Dernier pourra tirer de moi, vieux pécheur relaps, très embourbé dans les sentiers de la perdition ; en tout cas, vous ne pouviez mieux choisir la main à qui vous réservez l'œuvre difficile de mon salut, et je vous remercie.
Comme on était juste à la fin du déjeuner, la baronne, dont une lumière plus douce avait attendri le regard, fit deux pas vers son mari, et, par un mouvement de touchante sollicitude, le saisit au bras et l'aida à se remettre sur pieds. Celui-ci sourit; puis, ne résistant pas aux mille sentiments confus qui le troublaient et au-dessus desquels surnageait encore l'amour tant
de fois refoulé depuis les éblouissements de la Perspective- Newski, il la baisa au front douloureusement, délicieusement.
— Général, murmura Daniel Nadalewski, si vous voulez bien m'y autoriser...
— Pars, mon enfant, et recommande à ta mère de me ramener Madeleine au plus tôt.
Quand ils furent seuls dans le petit salon, le baron et la baronne s'assirent sur un canapé, bien étroitement l'un contre l'autre, et, les mains entrelacées, restèrent un long moment silencieux.
— Enfin, nous voilà réunis ! murmura Fuster.
— Et pour toujours, je suppose, n'est-il pas vrai?
— Alors, l'espoir d'une longue cohabitation vous rend heureuse?
— Très heureuse.
— J'ai été un si mauvais mari I
— Vous deviendrez un mari excellent.
— Et mes fredaines?
— On vous les pardonne toutes.
— Hélas I cela va vous paraître étrange : il n'en est pas moins vrai que, si j'eus des maîtresses, c'est uniquement que je vous aimais trop, et que, de légères divergences de caractère nous ayant éloignés l'un de l'autre^ je cherchais des occasions de m'étourdir pour vous oublier.
— Ne prononcez jamais ce vilain mot de « mai-
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tresse, » mon ami ; ce mot impur salit les lèvres chrétiennes.
— Ayez pitié de moi et ne m'en veuillez pas de mon langage profane : je ne suis pas encore un parfait chrétien.
— Quelle Joie pour moi, le jour où le Révérend Père Supérieur vous aura converti I
— Ce jour-là, je ne serai pas plus heureux qu'aujourd'hui, qu'en ce moment*
— C'est que vous, habitué de la terre, vous ne goûtâtes jamais les douceurs ineffables du ciel !
— Thérèse» je suis vieux, je suis malade, mais... Il n'osa pas achever.
— Mais?
— Mais, je t'aime !
— Et moi aussi, je vous aime.
— Quoi! tu m*aimes?
— Dieu, nous rapporte saint Alphonse de Ligori, préfère Tétat de chasteté à l'état de mariage ; pourtant il n'a pas absolument maudit le mariage.
— Laissons Dieu pour un instant, je t'en prie, et essaie de me parler ainsi que tu me parlas plus d'une fois dans cette maison, aux premiers temps que npus l'habitâmes. Te souviens-tu de nos courses dans le jardin ? Nous jouions à cache-cache comme des enfants, et lorsque l'un rencontrait l'autre, c'étaient des embrassements, des étreintes!... M. de la Sylve nous suivait des yeux... Quelle époque I... quelle époque I...
L'émotion lui coupa la voix.
— Vous souffrez? lui demanda la baronne.
— Oui, beaucoup.
— Nous aurons ce sjoir la pommade du révérend père Canitrot, et Ton vous frictionnera les genoux, mon ami.
— Le mal est là, murmura Fuster portant une main à son cœur.
— Dans ce cas, il n'est pas grave, et je ne vous plains plus.
Le timbre pur d'une pendule sonna deux heures* Comme si les deux coups renfermaient un appel pour elle, la baronne se planta debout.
— A deux heures et demie, a lieu, tous les mercredis, « aux Dames de la Solitude, » une réunion dont je suis présidente, et je vous demande la permission de vaquer à un devoir qu'il m'est impossible de renvoyer* Je vous promets de me dégager au plus vite. En m'attendant, reposez-vous sur ce canapé. J'ai donné des ordres pour votre appartement. On vous prépare la chambre des Tapisseries. Vous y serez très bien.
Avant que le général, abasourdi, eût pu placer un mot, elle s'était sauvée.
Pauvre André Fuster ! il avait beau travailler à prolonger son illusion, essayer de croire que désormais, entre sa femme et lui, ce serait la paix, hélas I c*était la guerre, toujours la guerre. Il se fit en lui comme un
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écroulement : les magnifiques palais de fée, édifiés sous les arbres du jardin, s'abîmaient. Et pourtant, depuis quelques heures, à quelles concessions n'était-il pas descendu î Loin de s'irriter, en trouvant sa maison envahie par des étrangers, en la trouvant bouleversée de fond en comble, désertée par l'homme dévoué qu'il avait commis à sa garde, il avait passé condamnation sur des audaces qui entamaient sa dignité, et c'était tout au monde s'il avait laissé paraître un peu de mécontentement à propos du renvoi de David. Et puis, au lieu de rejeter hors de chez lui ces Pères du Jugement- Dernier., engeance dangereuse qui semblait vouloir cheminer sourdement dans son existence et Tinfiéchir à sa volonté, s'était-il montré assez doux, assez humble, assez naïf auprès du révérend père Phalippou I Tout cela pour sa Thérèse, dont ses fantaisies ga* lantes de Toulouse, de Lyon, de Tours, de Bordeaux, n'avaient pas aboli le souvenir^ et, qu'à cette heure d'abattement suprême, il caressait de toute son âme comme un espoir de relèvement.
Il est surprenant qu'un homme qui vient de passer trente-cinq ans dans les œuvres de l'énergie et de la force, soit sujet aux défaillances qui nous frappent chez le général Fuster. La maladie ne suffit pas à expliquer une pareille prostration, et c'est ailleurs que nous devons en chercher le secret.
Nous avons effleuré les états de service d'André Fuster; répétons qu'il avait été un soldat admirable.
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Après les premières chaleurs d'une carrière embrassée avec enthousiasme, au moment où l'amour, cet incendie de tout rhomme physique et moral par la soif qu'il crée de vivre seul à seul avec l'être aimé, allait peut-être l'arracher à la vocation des armes, son foyer détruit l'y rejeta animé d'autant plus de vaillance et de résolution. A Isly, sous les yeux de Bugeaud, en chargeant les bandes qui l'enveloppaient, il s'était noblement conduit. Mais à TAlma, à Inkermann, devant Sébastopol, plus tard à Magenta, à Solferino, il ne se contenta pas d'aller au bout de son devoir, il fut héroïque, et eut l'honneur d'entendre plus d'une fois son nom sortir de la bouche des soldats mêlé aux noms de Canrobert, Pélissier, Niel et Mac-Mahon. Dans ces actions terribles^ il ne se battit pas avec la bravoure emportée de la jeunesse, comme en Afrique; il se battit avec cette intrépidité froide, cette audace calculée qui distinguent le véritable homme de guerre, et dont Davoust, dans notre histoire, restera le type accompli.
Il est évident pour nous que ce sang-froid surhumain, au milieu des grondements du canon, des éclats des obus, de l'effroyable détonation des bombes, André Fuster en puisait une partie, la plus grande, dans son désespoir. Sensible, exalté, fougueux, sa nature ne comportait pas cette impassibilité; le malheur seul l'avait fait de bronze au milieu des périls. Qui sait si, fixe et droit sur les étriers, quand le fer et le plomb
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s'abattaient de toutes parts, broyant les côtes, effondrant des colonnes entières d*hommes et de chevaux, il ne se trouvait pas mieux placé pour mourir? Cruelle ironie de la fortune ! il fallut retourner chargé de gloire, et, désormais, céder du terrain à la mort, non par un coup bravement affronté, mais par la maladie.
A cette maladie hideuse, qui Téteignait progressivement, venaient s'ajouter, pour Fuster, les inquiétudes poignantes d'un état de choses nouveau. Frappé de terreur au seuil de la vie civile, qui s'imposait à lui si inopinément, en dépit de la lettre glaciale reçue au moment de quitter Bordeaux, il s'était dit qu'il ne réveillerait aucun des griefs endormis, qu'il s'accommoderait des folies dévotes de sa femme, qu'au besoin il la suivrait à la messe, même au sermon, si, moyen* nant ces sacrifices, on devait revenir à lui.
Certes, le général haussa les épaules, la première fois que cette idée d'une conversion possible effleura son esprit. Il s'y accoutuma peu à peu, et, un jour que, sur son lit, dans le somptueux hôtel de la rue BoufiFard, il réfléchissait à une entente devenue nécessaire avec la baronne, il dit à son aide de camp Nadalewski assis à son chevet :
— Eh I mon cher Daniel, pourquoi ne me convertirais-Je point ? Ma femme vaut bien une messe.
Voilà les capitulations auxquelles un simple changement d'habitudes amène les hommes qui, hier encore, passaient pour les plus vaillants, les plus I 7-
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redoutés. L'armée, pour eux, était comme une voie superbe, indéfinie, en droite ligne, et ils allaient à travers cette route immense, soutenus par l'esprit de l'armée, l'honneur de l'armée, l'opinion de l'armée. La discipline écrite au ministère de la guerre leur tenait lieu de tout : là se trouvait consigné en termes laconiques ce qu'il fallait dire, ce qu'il fallait faire, ce qu'il fallait penser. On dînerait à telle heure, on monterait à cheval à telle heure, à telle heure on dormirait. Pour devenir un militaire parfait, on devait s'abandonner absolument à cette machine montée avec un soin minutieux, avec la dernière précision. On n'avait besoin de s'embarrasser l'esprit d'aucune question, toutes les questions ayant été d'avance résolues. Il ne s'agissait que de vivre, et, grâce aux coups imprévus, mais inévitables de la guerre, de réaliser son avancement.
La vie civile n'a pas cette simplicité de la ligne inflexiblement droite, elle offre des complications sans fin. Là, l'honneur ne se trouve pas tout fait, on doit se le créer. A chaque pas, des obstacles surgissent, et, pour les surmonter, la vaillance militaire, qui procède par élans physiques, ne sufHt pas. Il faut, pour réduire des difficultés sans cesse renaissantes, cette force continue qui vient de l'âme de chacun, non d'une formule engendrée sans vous. On parle éternellement des héros qui versèrent leur sang pour la patrie, et l'on oublie les héros de la vie privée qui répandent, eux
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aussi, leur sang goutte à goutte dans les nobles devoirs de la famille, dans les luttes âpres de la pauvreté, dans un combat corps à corps avec le travail, le travail, cette bataille effroyable et sublime qui perpétue la vie de l'humanité.
André Fuster sentait bien qu'un monde inconnu s'ouvrait devant lui, et de là ses faiblesses, ses effarements. Dégagé brusquement de la gaîne oti il avait grandi^ comme l'enfant qu'on délivre de ses lisières, il hésitait. Plus il s'était montré ferme, résolu, là-bas au milieu de ses hommes, plus il se montrait indécis, maintenant qu'il faudrait marcher seul, n'ayant plus sous l'aisselle cet étai robuste, l'armée.
Encore si sa femme ne l'abandonnait pas à ses troubles, à ses trébuchements I
André Fuster, le cavalier imperturbable d'Isly, de Sébastopol, de Solferino, ce contempteur magnifique de la mort sous la pluie des balles et des boulets, cet homme entier qui hochait dédaigneusement la tête à la parabole des bombes, au bruit strident de la mitraille, eut envie de tomber aux genoux de Thérèse pour implorer du secours. Il pensa à ce maréchal de France du premier Empire à qui sa femme, afin de se distraire, faisait faire des cabrioles dans son salon, revêtu de l'uniforme de son grade, avec le grand cordon de la Légion-d'honneur sur la poitrine, et il lui parut que, pour conquérir le repos, il ne serait peut-être pas incapable de descendre à cet abaissement.