‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 6 sur 33 · MADELEINE FUSTER · texte numérisé non relu

MADELEINE FUSTER

Le général, égaré dans un méandre de réflexions de plus en plus attristantes, sentait son cerveau s'obscurcir toujours davantage, et, abîmé de fatigue, il allait s'étendre tout à fait sur le canapé du salon pour y chercher un peu de sommeil, quand plusieurs voix, parmi lesquelles il crut reconnaître celle de son aide de camp, éclatèrent dans le vestibule sonore de Thôtel.

Il se souleva avec effort.

Au même instant, un être charmant, délicat, mignon, s'élança vers lui, et, sans égard pour sa faiblesse, au risque de le renverser, les deux bras ouverts, lui sauta au cou.

— Te voilà, mon père, mon cher petit père ! s'écria une voix enfantine, vibrant d'un éclat frais et pur comme le cristal.

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— C'c«t toi, c'est toi, ma fille I balbutia le pauvre Fuster.

— Nous n'avons reçu la dépêche de Daniel qu'à neuf heures. Moi, je ne voulais ni déjeuner, ni m'habiller pour te voir plus tôt. Mais maman Nadalevsrska, si bonne d'ordinaire, s'est montrée particulièrement méchante, ce matin... Je lui ai si bien obéi que nous avons manqué le train... Pensez un peu, changer de robe, de chaussure, de chapeau, puis avaler je né sais quoi à table, car j'ignore ce que j'ai mangé. . . Enfin, nous partons tous. Mais, en sortant de la gare Montparnasse, qui apercevons-nous au coin de la rue de Rennes ? Daniel. Nous Tavons ramené avec nous, et nous arrivons au grand complet, la bande de Bellevue...

La fauvette, sur la branche d'un églantier, n'a pas de plus joli ramage. Le général, subissant un charme indicible, regardait son enfant, ébahi. Quand elle eut fini, il l'embrassa de nouveau; il embrassa également son vieux Stéphane et ne s'arrêta point devant madame Nadalewska, qu'il étreignit affectueusement.

— Ah ! mes amis, mes amis I murmura-t-il lentement. -

On se regarda une longue minute sans parler.

— Et maman, où est-elle ? demanda Madeleine.

— Je suis seul, répondit Fuster.

Puis, avec un sourire où se lisait l'amertume de son âme :

— Ici, c'est presque comme à Bordeaux, ajoutat-il.

— Avec cette différence pourtant que je suis là, moi, ta fille I

— Que nous sommes tous là, mon ami, appuya Stéphane.

Il y eut un nouveau silence.

— Eh bien, ma chère madame Nadalewska, reprit Fuster, que me rapportez-vous de Madeleine ? Il paraît qu'elle est légère comme la folle-avoine, Avezvous été contente d'elle, à Bellevue ? A-t-elle. • .

— D'abord, si tu l'interroges sur mon compte, je te préviens, mon petit père chéri, que maman Nadalewska ne te dira point la vérité, interrompit la jeune fille.

— Par exemple!

— Pour une bonne raison, c'est qu'elle m'aime à la folie.

Et, faisant le geste d'effeuiller une fleur, elle chantonna :

— Je t^aime passionnément. .. à la folie.. • pas du tout...

— Ce qui ne m'empêche pas d'avouer, mignonne, dit la mère de Daniel, que tu vas un peu la tête au vent.

— Ohl si ce n'est que ça I J'aide plus gros péchés sur la conscience...

— Celui-ci entre autres de jouer à la poupée comme un baby, interjeta le général.

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— Je vois que maman m'a dénoncée. Ce n'est pas gentil. Moi qui lui avais promis de me corriger!

— Elle ne veut pas que tu continues à faire « la petite mère, » à Paris comme à Saint^Denis,

Madeleine rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Comment, murmura-t-elle honteuse, maman ta raconté aussi que mes compagnes m'appellent « la petite mère ? » Est-ce ma faute, après tout, si l'on m'a donné ce surnom ?...

— Et pourquoi te Ta-t-on donné? lui demanda F us ter.

— Un jour, répondît-elle, une Grande, sans rime ni raison, avait pincé une Petite jusqu'au sang. Me trouvant là, j'avais vu la chose. Je ne pus me retenir^ et# avant que la Petite poussât un cri, la Grande avait reçu, sur la joue, un magnifique soufflet... Tu comprends, ce soufflet, appliqué de main de maître^ fui un événement à la Légion-d'Honneur; je crois même qu'il retentit jusqu'au ministre de la guerre.é. J'eus une punition. Je la fis sans me plaindre, et, au lieu de m'humilier à demander pardon, je déclarai que j'étais fiére de mon coup.,. Songez donc, ma protégée avait neuf ans à peine ; depuis un mois, elle était orpheline, car son père, chef d'escadron au troisième spahis, venait de mourir dans une expédition en Kabylie ; de plus on savait, dans le pensionnat, qu'elle était pauvre. Tout cela me remuait, moi J je l'aimais, et c'est avec plaisir que je la vengeai.

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En articulant ces derniers mots, la voix de la jeune fille avait pris un ton de fermeté qui fit tressaillir son père.

— Après ? interrogea-t-il, haletant.

— C'est tout. Seulement, quand, mes trois jours d'arrêt finis, Je reparus dans la cour, toutes les Petites — il y en a de si charmantes I — coururent après moi répétant : — « Petite mère ! tu seras notre petite mère! » — Elles m'avaient rebaptisée, •. Voilà le récit fidèle d'un soufflet destiné à devenir historique au pensionnat de la Légion-d^Honneur.

— O ma fille! ô mon sang! s'écria Fuster, ne résistant plus à ses intimes transports.

Il couvrit son enfant de baisers.

— Alors, tu me pardonnes, toi?

— Ce n'est pas assez d'un soufflet pour châtier une lâcheté, il fallait en administrer deux.

— Si maman t'entendait !

— Elle t'a donc blâmée?

— Elle m'a punie à son tour.

— Quoi!...

— Depuis un an, on me promettait de me laisser aller chez maman Nadalewska, si j'étais sage. Ce fameux soufflet a jeté de l'ombre sur mes bulletins, et ce n'est qu'à la fin des vacances, quand la rentrée était très prochaine, qu'on m'a autorisée à partir pour Bellevue.

-^ Tu y retourneras, parbleu I

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— Et Saint-Denis?

— Tiens-tu beaucoup à Saint- Denis?

— C'est que maman me placerait peut-être au Sacré- Cœur, et, ma foi, la messe chaque matin, les litanies de la Sainte Vierge, le chapelet chaque jour, cela m'effraie...

-^ Madeleine! dit madame Nadalewska.

— Tu n'es donc pas pieuse, toi? lui demanda son père.

— J'aime bien les ofEces le dimanche, mais la se-* maine!...

Elle eut une moue d'une espièglerie ravissante.

— Elle a raison, la semaine est faite pour travailler, non pour réciter des patenôtres, intervint Stéphane,

— Taisez-vous, impie! lui cria sa femme.

Madeleine, assise sur le canapé, quitta sa place et

vint se planter entre les parents de Daniel.

— Voyons, dit-elle avec un sourire moqueur qui laissa voir ses dents de chat, je ne veux pas qu'on se chamaille! Vous n'êtes pas honteux, des personnes de votre âge !

Elle se sauva à travers le salon, sautant, voltigeant^ bousculant chaises et fauteuils.

— Gamin ! s écria Stéphane Nadalewski la poursuivant«

Daniel, qui se trouva sur le passage de la jeune fille,

la saisit et la retint.

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— Ce n'est pas de jeu I ce n'est pas de jeu I fit-elle, se dégageant.

André Fuster ne revenait pas de sa surprise. Etait-il possible, quand il possédait cette enfant adorable, qu*il se laissât aller au découragement ! Il savait bien qu'il avait une fille, laquelle^ un instant, à Toulouse, avait rempli son cœur; mais depuis cette impression profonde, premier éclat de l'amour paternel, qu'avait^on fait de ce baby blanc et rose qui lui tendait les bras? Evidemment, en dépit de l'éducation moins dévote à Saint- Denis qu'au Sacré-Cœur, sa femme, impérieuse et ferme, tenace jusqu'à la cruauté, avait dû employer toutes les voies pour que Madeleine reproduisît au moral sa propre image. Dans ses appréhensions de malade, de soldat désormais sans commandement, il avait pensé qu'il ne trouverait pas une religieuse seu* lement à l'hôtel Trémière, mais deux prêtes à s'a* charner contre lui. Quel réveil délicieux après cet horrible cauchemar 1

Victorieuse de toutes les compressions, Madeleine n'avait rien, absolument rien de sa mère. Elle était vive, délibérée, joyeuse. En vain, les mains pieuses des Trémière de la Sylve, les diplomates du Poitou, s'étaient-elles évertuées à infléchir, à contourner ce rameau jailli de la tige roturière des Fuster, les industriels de l'Alsace, le rameau robuste s'était redressé dans sa force et dans sa liberté.

Une chose qui touchait le général, le bouleversait

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