‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 7 sur 33 · MADELEINE FUSTER · texte numérisé non relu

MADELEINE FUSTER

jusqu'au fond des entrailles, c'était qu'il se reconnaissait lui-même, tout lui-même, dans son enfant. Les gamineriesétincelantes de Madeleine^ son parler franc, ses gestes aussi prompts à la riposte que sa langue, lui rappelaient l'étourderîe que, dans son enfance, lui avait reprochée tant de fois son précepteur, les audaces terribles qui lui avaient valu plus d'une correction.

Muet, ravi, noyé dans une mer de jouissances, André Fuster s'abandonna à l'examen minutieux de l'être qui lui était si cher. Sa taille le frappa d'abord : à la fin de sa dix-septième année, Madeleine paraissait à peine avoir quinze ans; elle était petite. La jeune fille n'avait pas encore supplanté la fillette. Pour le moment, elle était vêtue d'un costume de piqué blanc, oti éclatait une ceinture de ruban bleu de ciel, dessinant ses formes juvéniles, d'une grâce, d'une élégance parfaites. Une chose admirable, c'était sa chevelure, un véritable nuage d'or pâle, frisant naturellement ses boucles transparentes sous un chapeau de campagne « à la Daphnis et Chloé », qu'elle avait oublié de quitter, d'abord pour courir à son père, puis à ses amusements. D'ailleurs, ce capeletbergère, légèrement rejeté sur les épaules, n'empêchait pas de voir son front, lequel était large, trop large peut-être, sillonné de veinules bleuâtres, comme cela arrive fréquemment chez certains sujets très délicats. La ligne du nez, après s'être renflée imperceptiblement, se recourbait aux environs des narines par un

contour souvent observé dans le type israélite, et qui communique au visage une expression tout ensemble d'inaltérable douceur et d'idéale beauté. La bouche, meublée de perles fines, souriait fraîche comme une rose, — la rose trémière inscrite sur champ d'azur au blason de ses ancêtres maternels. L'œil, fendu en amande, d'un bleu profond, avait cet éclat bruyant, intense de lumière, des premières années de la vie, oti la malheureuse et noble créature humaine, asservie à tant de misères, ignore encore que les yeux furent enchâssés sous les arcades sourcilières beaucoup moins pour voir que pour pleurer. Ajoutez à l'enchantement de tant de séductions réunies la splendeur d'une peau éblouissante en son ton légèrement bistré, la souplesse d'un cou bien rond, embelli de ces deux lignes parallèles, collier naturel dont les anciens ne manquèrent jamais de décorer les statues des nymphes et des déesses, et vous aurez une idée peut-être de la fille du général baron Fuster.

Quant à lui, Tinfortuné ! c'était un éblouissement qu'il éprouvait à contempler Madeleine, à détailler ses charmes, son costume, depuis le chapeau de paille qui lui seyait à ravir, jusqu'aux demi-bottes de cuir jaune enserrant ses mignons petits pieds cambrés.

a Comme elle avait dû trotter depuis huit jours à travers les sentiers de la campagne ! »

Le père, attentif à tout, remarqua que les demibottes avaient reçu plus d'une érafiure au contact des

MADELEINE FUSTËR 89

pierres, des buissons, et que la semelle de l'une d'elles commençait à bâiller gaiement.

« Avait-elle couru, galopé, cette folle, cette évaporée!... »

Madeleine, qui» devant la porte vitrée du jardin, s'entretenait vivement avec Daniel et madame Nadalewska, se détacha tout à coup du groupe et courut à son père.

— Devine, lui dit-elle, comment m'appelle ton aide de camp?

— Petite mère, sans doute.

— Pas du tout ; il m'appelle « mademoiselle Madeleine. »

— Eh bien?

— Pourquoi pas « mademoiselle Fuster », tout de suite ?

— Et quand cela serait ?

— Si ça l'amuse, je le veux bien ; mais qu'il ne s'attende pas à ce que je lui donne du <k monsieur » au moins.

— Cependant...

— Cependant, les façons de Daniel me paraissent ridicules,.. Ne refuse-t-il pas de faire une partie de volant avec moi !

— Pour un officier...

— Tu Tes bien officier, toi, et d'un grade un peu

plus relevé que le sien ; tu jouerais pourtant avec moi

si tes jambes te le permettaient.

— Tu crois ? demanda le général, qui eût voulu, en effet, se trouver à même de saisir la raquette.

— J'en suis sûre.

Madame Nadajewska vint jusqu'au canapé.

— J'arrive en parlementaire, fit-elle avec une révérence comique, et voici nos propositions : Daniel jouera au volant; mais en raison de Tâge de mon fils, qui mérite des égards, Madeleine lui dira «monsieur».

— Jamais I cria la jeune fille. Daniel n'a que trente ans, et j'en ai dix-sept.

— Alors, on ne jouera pas.

— Tant pis, on ne jouera pas ! répéta Madeleine,

s'asseyant boudeuse à l'extrémité du canapé.

— Capitaine I appela le général.

Le jeune homme, qui tenait sa face tournée vers le jardin, réprimant non sans effort une insurmontable envie de rire, pirouetta sur ses talons et s'avança calme et sérieux comme à la parade.

— Capitaine, lui dit Fuster, vous allez vous battre au volant avec ma fille. Tout le temps que durera l'engagement, Madeleine aura le droit de vous tutoyer et vous serez autorisé à user du même privilège. Mais une fois les épées remises au fourreau, on se dira « vous » de part et d'autre, ainsi qu'en usent les grandes personnes et les gens bien élevés... Capitaine, acceptez-vous les conditions de cette rencontre ?

— Oui, mon général.

— Et toi, Madeleine ?

Page 1