‹ La petite mèreChapitre 19 sur 27 · INTRODUCTION A LA VIE DÉVOTE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION A LA VIE DÉVOTE

Quelques semaines après cette terrifiante cérémonie des derniers sacrements, la chambre des Tapisseries, où le général Fuster respirait encore, avait abso-^ lument changé d'aspect. Outre que les grands orangers du jardin n'étaient plus là, que les meubles, un moment voilés devant la majesté de Dieu, avaient repris leur place, on devinait à je ne sais quel dé-» sordre très apparent des choses le mouvement, 1 renaissance et, comme eût dit le révérend pèr Phalîppou, la résurrection.

La haute fenêtre à l'exposition du midi, jusque-1 hermétiquement close, s'étalait désormais ouverte â deux battants, et par la baie très large pénétrait ut2

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joyeux soleil d'automne, dont les reflets faisaient resplendir les vives arêtes des boiseries^ allumaient des 6:lairs fugitifs aux cadres dorés de quelques rares peintures, animaient des chaudes couleurs de la vie l'oeuvre sublime du Dominiquin. Ce tableau, qui fit pendant à la Transfiguration de Raphaël, dans Tune des nefs de Saint-Pierre à Rome ; ce tableau, que Dotre Poussin admirait à deux genoux, traduit par les tisseurs des Gobelins^ trop initiés pour trahir l'incomparable artiste, empruntait aux rayons de novembre :]ui le caressaient doucement comme un éclat tempéré qui, enveloppant les figures, les rendait plus sympathiques, plus touchantes, plus humaines. Certes^ Les personnages conservaient toute la noblesse de leur attitude : le prêtre en chape qui tend l'hostie consacrée, le diacre qui présente le calice plein, l'acolyte qui tient le livre fermé, étaient toujours aussi beaux, le groupe oti saint Jérôme se montre en son effrayante nudité se détachait toujours avec la même vigueur; mais de haut en bas, cette création, Tune des plus harmonieuses du maître, s'épanouissait dans un sentiment plus tendre, presque affectueux. Dans la nuit où le général reçut le viatique, saint Jérôme, accroupi près de son lion, avait paru menaçant à l'éclat assourdi des cierges ; maintenant, sa face, illuminée par un jour radieux, avait retrouvé sa beauté sereine, et toute la toile, apaisée, souriait. Au milieu de ce soleil^ inondant les murailles |us«

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sourcilières, aplanissant, nivelant, donnant à toute la icie cette plénitude de iorme admirable qui faisait dire au physiologiste Magendiè ;

a Devant un crâne humain parfait, il n*y a qu*à « tomber à genoux. >

Ce qui manquait encore à ce malade, tordu au feu blanc du rhumatisme, c^était la coloration de la peau, ce pronostic d*une circulation abondante et libre» Le sang, d'ailleurs, atteint dans son essence, avait eu déjà tort ÙL faire en reconstituant les parties foncières de lorganisme : les os, les muscles, les nerfs, ces afifamés de vie; le tour de la peau viendrait. Il était bien certain que, puisqu'^on avait pu consolider les fondations, les murailles de Tédifice, on se trouverait à même d'en badigeonner la façade prochainement.

Madeleine, l'esprit enlevé par un flux de pensées heureuses, contemplait son père endormi dans un recueillement ému. Un guéridon placé à portée de la main du malade, était encombré d'objets divers. La jeune tille ouvrit un gros tome; elle lut : « Traité des grandes Opérations militaires^ par Jomini. » Elle referma le gros tome.

Une mignonne glace biseautée, encastrée dans un treillis de sarments de vigne embelli de feuilles et de fruits, éclatait au milieu des livres et des papiers pars, D*un mouvement hardi, elle saisit le miroir ; mais comme si ses doigts avaient touché le feu, elle le déposa aussitôt. Elle prit alors un petit volume égaré

INTRODUCTION A LA VIE DEYOTE I QÇ)

dans ce fouillis et en épela le titre : Introduction à la Vie dévote.

£lle parcourut distraitement ces lignes :

« Si vous attendez l'établissement d'un mariage, € conservez avec un grand soin votre premier amour c pour la personne que le ciel vous destine. »

KUe fit une délicieuse moue d*enfant^ et, rejetant l'œuvre de saint François de Sales, elle murmura :

^- C*est à maman, ça.

Cependant Madeleine demeurait debout au chevet de son père. Tout à coup, ne résistant plus à quelque désir cuisant, par un geste délicat de chatte qui s emancipe, elle s'empara de nouveau du miroir, au beau milieu duquel, sans plus ample délibération, elle plongea sa tête complaisamment.

Quel minois ravissant en son espièglerie! quels yeux languissamment allongés! quel front lumineux! quelle abondance de cheveux fins, frisottants, dorés! et partout, épandus par les grâces divines de la jeunesse, quelle fraîcheur! quel éclat! quel esprit!

Pourtant la jeune fille, malgré la glace arrêtée devant elle, tenait encore les yeux plus souvent attachés sur le visage de son père que sur son propre visage. On eût dit, à l'attention de son regard, qu'elle voulait analyser chaque trait de la face paternelle, comme si, dans son enthousiasme pour celui qu'il lui avait été donné de connaître et d'aimer si tardivement, elle eût été charmée de se découvrir quelque ressemblance avec lui.

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Une fois, après avoir ramené derechef le miroir, elle laissa échapper ce mot : « enfin ! » qui s'envola de ses lèvres pareil à un cri de joie.

Enfin avait résonné trop bruyamment, et le général s'éveilla.

Surprise en flagrant délit de coquetterie, Madeleine se.itit tout son jeune sang lui monter au visage et le lui brûler.

— Que je ne vous dérange pas, mademoiselle, dit Fuster avec le plus indulgent sourire... Continuez, continuez...

— Cest que...

— Faut-il que je me rendorme ?

— Cest que... je voulais voir...

— Si vous êtes jolie sans douter*

— Non... ça m'est égal.

— Si vous êtes laide, alors?

— Non... Si...

Kllc hésita.

— Si?

— Si je te ressemble, là.

— Es-tu folle, par exemple?

Le ton du général, légèrement ironique, s^était subitement attendri.

— Je serais si contente I

— Eh quoi ! tu serais contente de ressembler à ton vieux barbon de père, rôti au soleil de l'Afrique comme un Bédouin qui a traversé cent fois le désen ?

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