DIALOGUE MUET
André Fuster, comme harassé, ferma les yeux. Il ne vit pas d'autre moyen d'échapper à une scène violente que de feindre le sommeil. S'ildisait un mot, la guerre était allumée. Bien que très exalté par ce qu'il venait d'entendre et de voir, il eut assez de force pour réprimer ses nerfs, les contenir, les amener à un semblant de quiétude absolue.
Cependant, une fois isolé dans la nuit volontaire
oti il lui plaisait de s'anéantir, le général fit des
réflexions douloureuses. Il devenait évident pour lui
que sa femme n'aimait pas Madeleine, qu'elle détestait
cet être délicat, folâtre, pétri de toutes les grâces, de
tous les charmes. De quel ton dur elle lui parlait!
avec quelle singulière acrimonie elle lui reprochait sa
paresse f
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Lui, capable de gâteries, de faiblesses sans fin, ne comprenait guère que l'âme chrétienne de Thérèse se fût laissé gagner à des sentiments qui lui semblaient monstrueux, — Alors la religion, au lieu de dilater les cœurs, les racornissait au contraire, les desséchait? — Il ne s'expliquait pas que « ces eaux vives de la foi », dont, en maintes occasions, l'avait entretenu le révérend père Phalippou, n'eussent pas fait épanouir chez sa femme, inondée de grâce, les fleurs de la tendresse maternelle... Allons, Madeleine, comme lui, tomberait victime d'un Dieu cruel et jaloux... A cette pensée, qui communiqua un frissonnement à ses membres endoloris, le général, prêt à commencer la lutte pour défendre son enfant, rouvrit les yeux.
— Mon ami, lui dit la baronne avec douceur.
Il baissa les paupières de nouveau et ne répondit pas.
André Fuster, chose incroyable quand on songe à la longue série d'infortunes qui avait accompagné son mariage, ne pouvait entendre la voix de sa femme sans en être troublé. Cette voix, parcourant toutes les notes du clavier, si elle n'avait aucune peine à lancer le son tranchant et bref de Tironie, de la colère contenue, — elle l'est toujours chez les personnes élevées comme madame Fuster, — savait aussi trouver les vibrations émues de Tamour.
En dépit de tout, le pauvre homme n'avait pas oublié, il n'oublierait jamais la musique divine qui
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▼ait bercé les premiers jours de son union avec rhérèse de la Sylve, quand, surpris d'un bonheur iidisé si vite, ils se révélaient Tun à Tautre en d'inferminables et délicieux épanchements. Certes, depuis 9ette époque éloignée, il lui était arrivé d'aimer d'aulies femmes, beaucoup d'autres femmes, mais sa fcinme, le bonheur parfait entrevu, était demeurée botnnparable et lui avait fait connaître des mélodies ^ le remplissaient encore d'indicibles tressaillements. Après un mouvement d'énergie pour arracher sa file à une destinée qu'il devinait déjà pitoyable^ André fuster, ramené à des inquiétudes oti il se complaisait
I attacher nous ne savons quel espoir d'inavouables jouissances, sentit peu à peu mollir ses résolutions.
II pensa qu'il 3'exagérait singulièrement les choses. Kon, Madeleine n'était point malheureuse. Si la mère «montrait sévère, trop sévère quelquefois, c'est qu'en tfet l'enfant, d'un caractère volontaire, avait besoin i'étre réprimée. Pourquoi prendrait-il ombrage du ré- ^nd père Phalippou, lequel avait bien voulu, au Hilieu d'occupations sans nombre, accepter la rude âche de s'occuper de Madeleine, en attendant qu'on 3rît le parti de la renvoyer à Saint-Denis ou de la faire ^trer au Sacré-Cœur ?
Au moment de s'affaisser dans une abdication hjn^ teuse, André Fuster crut percevoir, en un coin de la chambre des Tapisseries, con;me une voix qui lui reprochait sa lâcheté. C'était la voix si connut d«
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Stéphane Nadalewski. Il n*en persista pas moins à tourner le dos à la bataille que sa femme venait lui ofifrir, et, cherchant à se convaincre que tout était pour le mieux dans sa maison, où commandait une autorité étrangère, ce soldat, grand dans la vie publique, misérable dans la vie privée, trouva commode de s'annihiler. Pour le coup, battue par les vents de rincertitudc, la lueur d'intelligence qui, après de si rudes secousses, illuminait encore le cerveau du malade, s'éteignit, et tout l'homme s'abîma dans un sommeil profond, dans la nuit.
Tandis que tant d'idées disparates bouleversaient, rassérénaient tour à tour le général, la baronne, assise à son chevet, s'abandonnait à une méditation dont l'objet^récis la captivait tout entière. Elle, comme son mari, se préoccupait de Madeleine, avec cette différence pourtant que ses préoccupations, au lieu de se volatiliser en des colères impuissantes, des espérances éternellement déçues, avaient un but marqué vers lequel elles tendaient inflexiblement. Ce but éuit réducation de sa fille, dont il fallait à tout prix s'occuper.
Puisque Madeleine se montrait bizarre, indisciplinée, capricieuse, futile, c'était que les Dames de Saint- Denis avaient négligé leur devoir. Si, dès les premiers jours, on s'était appliqué à mater ce caractère violent dans sa légèreté, plein de révoltes brusques, impatient de toute règle, elle n'aurait pas à déplorer les égare-