‹ La petite mèreChapitre 24 sur 27 · DIALOGUE MUET 2I · texte numérisé non relu

DIALOGUE MUET 2I

ments étranges où elle voyait se perdre son enfant. Pourquoi n'avait-on pas sévi énergiquement? Pourquoi, à force de compression, de rigueur, n'avait-on pas fait rentrer les angles saillants de cette nature indomptable^ ductile alors et malléable^ si difficile à plier aujourd'hui?

Avec tous ceux à qui les accablantes amertumes de la vie ont enseigné le mépris de la misérable humanité, madame Fuster croyait à la force comme moyen supérieur, décisif d'éducation. Chez elle, pourtant, cette idée ne naissait pas des dures leçons de Texpérience ; elle était la résultante de tout son être moral, imbibé, dés le berceau aux théories absolutistes de la religion. A la baronne, Thomme, qui a désobéi à Dieu, apparaissait ainsi qu'un assemblage de mauvais penchants, une lèpre vivante marchant dans la bassesse et la honte du péché originel. Certes, le révolté avait obtenu grâce, moyennant l'intermédiaire de Jésus-Christ mort pour nous. Mais, bien que redressé par la faveur du baptême, il demeurait contaminé, à moins qu'il ne fît acte permanent de prière et d'adoration. L'Église catholique, à ses yeux, était la vaste piscine établie par la toute-puissante miséricorde de Dieu pour nous laver de nos souillures quotidiennes et nous restituer quelque chose de la gloire de notre état primitif.

Cette conviction désolante de l'intime abjection humaine avait à ce point pénétré l'âme, les nerfs, le sang de madame Fuster, qu'elle rayonnait de sa per- I 19

8 LA t»ETÎTE MÈRE

sonne, à toute heure et à propos de tout. Ce n'était pas de sens délibéré qu'elle prêchait, sermonnait, pré» diquait, c'était d'instinct, naïvement, poussée par ce besoin irrésistible qu'ont les idées religieuses de se répandre pour enrôler des prosélytes et préparer des élus. Dans le fond, enveloppée des mystérieuses ténèbres de sa foi, cette femme ne manquait ni de générosité, ni d'une certaine grandeur idéale ; mais assurément elle s'était trompée en s'engageant dans les liens du mariage terrestre. Le mariage « séraphique», que sainte Thérèse, sa patronne, rêva dans le Château de rAmej était la seule union faite pour elle, la seule appropriée aux organes si délicats, si fragiles, qu'elle tenait de la religion.

Cependant la baronne ne désespérait pas de réduire la foule de Démons à laquelle elle jugeait sa fille en proie. Les désobéissances continuelles de Madeleine, ses étourderies, sa paresse, tout cela, c'était le mal, le péché originel sans cesse renaissant. Si, par un effort suprême, elle parvenait à éveiller en Tâme de son enfant les sentiments pieux, dont Dieu n'avait pas ' manqué d'y déposer le germe, son enfant serait sauvée*

Depuis le commencement des vacances, elle s'était employée avec zèle à cette œuvre sacrée, sans grand résultat, il faut le reconnaître. Mais aujourd'hui, secondée par le Révérend Père Supérieur du Jugement- Dernier, elle attendait ce miracle de sa haute éloquence, de sa sagesse, de sa sainteté. Puisque le ciel

Page 1