MADELEINE FUSTER QI
— Oui, mon père.
Elle sauta vers un joli meuble Louis XV, ouvrit brusquement un tiroir, au risque d'en détacher les mosaïques de bois des îles, écaillées en maints endroits, et ses mains parurent armées de deux superbes raquettes d'ébène. D'un bond, elle s'élança dans le jardin oîi la suivirent Daniel et madame Nadalewska.
— Vous marquerez les points, maman de Bellevue, lui répétait Madeleine, vous marquerez les points.
nouvelle, cette splendide création de son génîe ? A cette idée, des gouttes de sueur froide lui perlaient au front, et il comprimait des mouvements de rage, dont se§ dents claquaient bruyamment. Marié depuis plusieurs années, père de famille, de graves obligations pesaient sur lui, et, comme il Tavait entendu répéter tant de fois aux hommes si âpres du capital, il devait songer à ce tirer son.épingle du jeu ».
A quoi se résoudre ?
Stéphane Nadalewski appartenait à la race slave. Ses ancêtres hongrois, dont l'un avait été weïvsrode de Transylvanie, furent de ces hardis madgyars qui suivirent en Pologne Etienne Barthori, et qui, investis de grands iiefs pour les services rendus à la couronne, ne quittèrent plus le pays. Le nom des Nadalewski, fameux déjà dans les guerres contre les Turcs, s*illustra surtout sur les champs de bataille de l'indépendance, lorsque, déchirée par les factions, la Pologne vînt rendre le dernier soupir sous la griffe de ses ennemis, lesquels, comme trois loups affamés, s'en retournèrent, celui-ci vers les steppes de la Russie, celui-là vers les sables de la Prusse, cet autre vers les Karpathes, emportant chacun un lambeau de chair entre ses dents.
Michislas Nadalewski entra en France avec le roi Stanislas. — « Tout homme a deux patries, a dit Jefferson, la sienne d'abord, la France après. » — Notre pays devint, dès lors, pour les Nadalewski, la seule, la
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patrie, et cette race héroïque, vraiment française, ui notre sol, comme elle avait aimé le sien, jusqu'à Bort. Le père de Stéphane, après avoir guerroyé «la République et sous l'Empire, avoir eu la imlation immense de reparaître une minute en ligne avec le prince Poniatowski, était venu, sous f, se faire tuer avant Waterloo, à l'affaire des atre-Bras. Il était colonel des lanciers de la de.
kn sortir de l'Ecole polytechnique, Stéphane Nada^ Fski ne vit pas sans tristesse son ami Fuster partir ir l'Afrique. Il eût voulu l'y suivre. Mais il céda aux Ikitations, aux larmes de sa mère, laissée veuve à Dte-cinq ans dans un état voisin de la misère, de sa te dont il était toute la joie, toute la famille, et, Igré qu'il en eût, il ne fut pas soldat.
ITcst alors que son esprit, porté d'instinct aux comlaisons compliquées delà mécanique, s'élança libremt dans la carrière. Malheureusement, inapte aux Btires d'argent, en dépit des calculs où il passait les irs et les nuits,s'il réussit à donner aux siens Taisance, u laquelle la vie se transforme en un martyre de as les instants, il fut impuissant à leur apporter la rlune qui délivre des soucis du lendemain.
Cependant, avec ce magnifique enthousiasme, qui it un des privilèges de la race slave, si pleine de séuctions, Stéphane, se mariant, avait épousé une fille auvrc, de plus un enfant était né, et le petit Daniel
gÔ LA PETITE MÈRE
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menaçait de faire ses dents. Que mettrait-on sous ce jolies quenottes, quand elles seraient poussées ? L père était songeur.
C'est au milieu de ces songes, où son cœur stimu lait son cerveau, que lui apparut, dans un éclair fui gurant, cette locomotive-Nadalewski , dont devai découler pour lui gloire et richesse sans fin. Mais nous l'avons dit, l'argent manquait. Tout d'abord Stéphane, ébloui de sa découverte, pensa à recouri à ses compatriotes. Les Czartoriski étaient riches, le Braniki étaient riches, les... les... On monterait un entreprise par actions, et la souscription serait bien té couverte.
En serrant de plus près ce projet, il en toucha le inconvénients, les impossibilités. Comme les nature dont le sentiment est le ressort principal, il se décou ragea. Il devrait expliquer son invention à des gen peu familiarisés avec les problèmes de la mécanique il s'épuiserait à montrer le soleil à des aveugles, et n viendrait de sa campagne Toreille basse, vaincu, qu sait ? peut-être humilié. Il fallait renoncer à ce dessei dangereux et tenter la chasse aux écus sur un autr terrain.
Dans l'enfer de cette torture, connu de tous ceu: qui souffrirent l'agonie d'une idée, le nom d'Andr Fuster vint sur les lèvres de Tinfortuné Nadalewski D'abord, il repoussa la tentation de s'adresser à soi ami, à son frère : l'argent, quelle terrible pierre d
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touche!... Si on lui refusait I... Si, acharné à conquérir la fortune, il perdait l'amitié !...
Ce savant, naïf comme un enfant, tremblait de tous ses membres, et, pour se remettre, relut la dernière lettre arrivée d'Afrique. Justement, en quatre longues pages saturées de l'affection la plus vive, André Fuster lui racontait les combats livrés, ses grands coups de sabre, et lui annonçait sa prochaine arrivée à Paris. Stéphane se raidit contre ses scrupules, et, repliant les feuillets de papier, il dit à sa femme :
— Qu'il vienne ! Désormais, j'aurai le courage de lui emprunter deux cent mille francs.
André Fuster, que Nadalewski, dans le recueillement de son cabinet de travail, initia à sa découverte, devina bientôt ses intimes angoisses. De quelques circonlocutions qu'on l'enveloppe, le besoin, affilé comme le tranchant d'une hache, transperce tous les voiles et l'on en voit luire le fil à travers notre ombrageuse vanité.
— Voilà une œuvre qui me paraît admirable, dit le chef d'escadron à Stéphane ; mais je suis sûr que tu n'as pas de quoi payer le premier boulon de ta locomotive.
*- Parbleu ! répondit simplement Nadalewski.
— Combien te faudrait-il pour chauffer ce monstre et le faire rouler ?
. — J'ai des devis très exacts.
— Prends garde ! la Californie est en Amérique, et je reviens d'Isly.
— Pour affriander les compagnies, il conviendrait de construire plusieurs machines, et il ne faudrait pas moins de deux cent mille francs...
— C'est juste ce que m'a laissé ma pauvre mère... Mon père s'entendant aux affaires, je lui toucherai un mot de la tienne aujourd'hui même... Dans tous les cas, compte sur mon argent.
— Alors, nous voilà associés? s écria Stéphane triomphant.
•*- Associés t pas le moins du monde. La pauvreté t'empêcha de suivre la carrière des tiens, de te faire soldat. Je veux que tu deviennes riches, afin que Daniel^ sur nos champs de bataille d'Afrique, renoue la tradition de ta famille, interrompue malgré toi.
— C'est convenu.
L'ingénieur sauta au cou du commandant, et tout fut dit.
Dix ans après, la locomotive-Nadalewski dévorait l'espace sur toutes nos voies ferrées, et son inventeur, qui avait intégralement remboursé le capital sauveur, las du tracas des affaires, attiré vers la retraite par la pensée touchante de s'y consacrer tout entier à l'éducation de son fils, vendit pour douze cent mille francs à une société industrie^e qui se fondait> la nue propriété de ses découvertes, et se retira dans une villa charmante aux environs de Paris, à Believue.
Daniel devint Tunique préoccupation de Nadalewski. Lui-même, il lui fit achever ses études clas-
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siques, et lui-même il le prépara à l'examen redoutable de l'École polytechnique. Il se souvenait de sa promesse à Fuster : Daniel devait être soldat.
Après la vie très agitée des vastes entreprises, la vie calme de Bellevue fut comme un enchantement. Tout le monde, même madame Nadalewska, très répandue dans la société parisienne, s'enfonça dans la retraite, dans le silence avec une sorte de volupté. Enfin, on en avait fini avec les compagnies, les agents d'affaires, les constructeurs, les usiniers, les spéculateurs ; on allait se sentir vivre désormais.
Stéphane Nadalewski, acquis Jusqu'alors à la science proprement dite, eut la curiosité, maintenant qu'il était de loisir et que le problème décisif de son existence, de l'existence des siens, avait été résolu, d'ouvrir d'autres livres que ceux oîi s'était complu son esprit. C'était le moment oîi Ton commençait à s'occuper chez nous d'études de critique religieuse. Stéphane, qui, par un privilège inhérent à la race slave, merveilleusement souple et compréhensive, lisait et parlait toutes les langues de TEurope, suivit avec entraînement les questions très vivement discutées en Angleterre, en Allemagne, et eut Thonneur, à plusieurs reprises, de correspondre avec l'illustre docteur Strauss. . Cependant, la Vie de Jésus de M, Ernest Renan parut. Nadalewski, dégagé de ses devoirs de précepteur, — Daniel venait d'être admis à TÉcole, — se lança vent en poupe pour défendre un livre qu'il
trouvait admirable de tous points. Les foudres des évêques ne Teffrayèrent pas. Dans les journaux, dans les revues, partout où il lui fut permis de glisser la plume, il dressa un argument sur pieds. Certes, tout cela était un peu écrit à la diable, un peu effréné, et il avait à faire pour conquérir la langue incomparable, la science sereine et douce du Jeune maître. Mais quelle chaleur ! quel élan I et parfois, malgré les brusqueries, les maladresses de la forme, quelle originalité et quelle puissance I
Au milieu de la bagarre, sous le feu de Tennemi, un groupe de généreux et vaillants esprits, par l'appel de tendances communes, s'était formé. Nadalewski, en dépit de sa femme, pieuse non à la façon terrible de madame Fuster, mais comme le sont la plupart des femmes bien élevées, lesquelles ne répugnent nullement à marier le sermon avec le bal, et ne se privent pas de certains mouvements d'intolérance, en vue sans doute de racheter leurs mignons péchés, fit partie de ce groupe résolu. Il publia d'abord des brochures pour se faire la main, une entre autres : — A propos de Jean le Précurseur ; — il imprima enfin un Essai sur les Miracles^ gros tome dont la première partie fourmillait de renseignements sur la magie, sur les ermétiques Raymond LuUe, Paracelse, Nicolas Flamel, dont la seconde renfermait une analyse détaillée, minutieuse, patiente du système nerveux.
^ans ce travail, qui, par des difficultés sans nombre,
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avait exigé une grande intrépidité d'esprit, Stéphane Nadalewski, physiologiste pénétrant, mais peut-être plus ingénieux que solide, faisait découler la vision, l'extase d'un état morbide de la machine humaine, et considérait le prodige comme la vibration baroque de cette machine détraquée. Saint Siméon-Stylite,a debout sur sa colonne ; » saint François d'Assise, « vivant une semaine du chant d'une cigale » ; sainte Thérèse s'entretenant « en pleine réalité » avec Jésus-Christ, étaient des fous, c'est-à-dire des malades, comme les religieuses de Loudun, comme les convulsionnaires du cimetière Saint-Médard... Somme toute, il n'existait que des muscles, des nerfs, du sang. Il n*était rien, absolument rien, en dehors de ces « trois facteurs » de la vie.
En terminant, il s'acharnait à réfuter cette pensée de Bordeu :
« La médecine a, de tout temps, été intimement liée < avec la religion ; on ne saurait enlever cet honneur à * notre art. »
Nadalewski démontrait à sa manière que la religion, cette idéalité échappant à tout contrôle, cette symphonie destinée à endormir l'homme dans les ignorances des âges primitifs, cette œuvre d'art splendide peutêtre, mais moins belle assurément que la bulle de savon irisée par un rayon de soleil, ne pouvait prétendre à vivre « liée » avec la médecine, science positive, expérimentale, ne croyant qu'à ce que peut atteindre le I 9-
scalpel, dédaigneuse des mystères, aberrations qu'elle est appelée à guérir.
Nadalewski envoyait ses écrits à Fuster, et celui-ci les lisait avec un intérêt passionné. Mais nous devons avouer que rarement l'officier de cavalerie partageait les idées de Tingénieur-cfitique. Des lettres arrivaient à Bellevue qui renfermaient des réfutations fort vives. Un jour, Tauteur de V Essai sur les Miracles en reçut une datée de Bordeaux, où le général, en termes assez durs, reprochait à son vieux Stéphane de faire bande avec les ennemis de Tordre social.
€ Lui, plus que personne, disait-il, avait souffert de la religion, en souiSrait encore; mais sa main se dessécherait avant qu'il jetât une pierre contre un édifice qui, après avoir abrité l'enfance de l'humanité, était bien près, au milieu du désarroi de nos temps, de devenir son dernier refuge. Il déclarait du reste loyalement que Tarmée, oîi il vivait et oîi le devoir apparaissait tout simple, avait singulièrement modifié son être moral, pétri par son père, le plus honnête- des hommes, par son précepteur, le plus estimable des maîtres, mais tous deux sceptiques et fort peu préoccupés de prémunir contre toute atteinte ce grand ressort des gouvernements, la religion. Les blessures de son cœur ne lui faisaient point méconnaître la puissance sur les masses, des enseignements religieux. C'était un frein imposé à cette bête féroce qu'on appelle « le peuple » et que Dieu seul
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est capable de museler. Pour son compte, il était avant tout soldat, et il lui paraissait qu'en détachant Vhomme du catholicisme,, le plus parfait système d'obéissance qui fût Jamais, on le détachait du commandement de ses chefs. L'œuvre à laquelle Stéphane se dévouait désormais était donc mauvaise, et lui, Fuster, il l'invitait instamment à revenir à la mécanique, la véritable gloire de sa vie. »
— Il a bien raison! s'écria madame Nadalewska, qui regrettait de voir son mari engagé dans une voie jugée dangereuse.
— Vieux soldat, vieille bête ! répliqua Stéphane, contrarié.
Et il revint tranquillement à ses travaux d'exégèse sacrée.
Pourtant, leur divergence d'opinions n'avait porté nulle atteinte à l'amitié qui, dès longtemps, unissait ces deux hommes. Le cerveau peut-être divaguait-il chez Pun comme chez l'autre, mais ce qui était dans 'a vérité éternelle, c'était le cœur, et le cœur, dédaigneux des spéculations de la tête, était demeuré ferme sur la pierre angulaire du sentiment. Une preuve, c'est qti'à peine soni de T Ecole polytechnique, Daniel fut réclamé par Fuster, et que Stéphane Nadalewski lui envoya son fils, portevy d'une lettre se terminant par ces mots :
lOf LA PETITE MÈRE
« ...Tu as voulu qu'il fût soldat, le voici!
c privant de cet enfant unique, je fais un c énorme ; mais il sera près de toi, et je ti « dans mon indestructible affection pour le c de mes amis, la force de me résigner. Ma :
« versé d'abondantes larmes ; elle a suppoi « cruelle séparation quand je lui ai dit : — Il c quitte pas tout à fait, puisqu*il passe aux i « Fuster. »
Dès le jour oti le général avait ressenti la ] morsure de la maladie, Nadalev^ski avait été courant de tout ce qu'on tentait pour conjun envahisseur. Quand, après des années de lutt Fuster, à demi paralysé du bras droit, menac< Tankylose lui nouer les genoux, réduit par le tisme rongeur à une faiblesse qui avait entn d'une fois la défaillance de l'esprit, dut se retou Paris, c'est Stéphane qui fut tout d'abord L'auteur de VEssai sur les Miracles eut à velles funestes un ébranlement profond, singulier de douleur et de joie : la douleur, ressentait vivement en face d'un ami dont trouvait à jamais détruite; la joie, le père l'éprouvait par l'espérance de récupérer son er
Outre qu'en dépit de ses ancêtres, guerrier ches et superbes, et de certaines velléités de j
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phane Nadalewski n'avait jamais conçu une admion bien vive pour la fonction du soldat, que Fusprisait si haut» la nature de ses études spéciales lui nt démontré le danger absolu des armées permates chez les peuples libres, il en était arrivé à déer la carrière où, dans le passé, s'étaient illustrés siens, où son fils peut-être s'illustrerait à son tour, mme moderne, il était désespéré de voir son reje- , promis par lui à toutes les nobles idées du siècle, lobé dans une organisation barbare. Cette orgaition maintenue, selon lui, au profit de quelques )itîeux, pour perpétuer dans le monde la violence, rutalité, la sauvagerie des hordes primitives, cousait une des aberrations les plus effroyables de nos ps. Ce Slave enthousiaste, qui ne s'engouait pas à li, avait conçu un immense amour pour la Révoon française et pour les mouvements qui sèment en émaner.
Encore un pas, avait-il dit en i83o... Encore un avait-il répété en 1848. »
nfin André F us ter quittait l'armée, et son fils allait ître rendu. Deux bonheurs à la fois. Il ne doutait îue Daniel, lequel, avant TEcole polytechnique, ivait appartenu corps et âme, il ne le ressaisît tout îr. Oh! comme il Tétreindrait avec ses griffes de et de savant l Quant à son ami, indécis, troublé, ide, il n'aurait pas de peine à Tenvelopper, à le uérir.
Une sorte d'allégresse rafraîchit, pour ainsi cet homme brûlé par les excitations contin travail intellectuel et lui procura comme un nissement inattendu. Dans les élans secrets qi vaient son âme, il trouva le courage de paraître plus assidûment à l'hôtel Trémière, d'oti l'i: des Révérends Pères du Jugement- Dernier 1 peu près chassé. Il vit madame Fuster, et, ma répugnances que la présence du révérend père pou auprès de la baronne rendait fort difficile monter, prévoyant le retour prochain du | lequel ferait place nette des intrigants, il re des intervalles assez rapprochés, rendre ses devi femme de son ami.
C'est dans la chaleur de ce rapatriement que i Nadalewska obtint d'emmener Madeleine à^ B On n'était pas fâché d'être agréable à cette aussi aimable que bonne, qui n'avait jamais l'occasion de s'édifier à Thôtel Trémière, et qui drait peut-être, entre des mains pieuses, l'insl de la conversion d'un grand pécheur.
Le révérend père Phalippou n'était pascertai
STjêPHANE NADALEWSKI I07
— Ah I mon Dieu I fit-il tout à coup portant une main à son front.
— Qu'as-tu? lui demanda Ste'phane se rapprochant alarmé.
— Quel souvenir, mon cher ami, quel souvenir
— Tu ne souffres pas, au moins ?
— Non, je suis heureux f... Tiens I regarde Madeleine.
En ce moment, un rayon de soleil, filtrant à travers les ramures des marronniers, enveloppait la jeune fille fane sorte d'auréole.
•*• Ton enfant est ravissante, dit Nadalewski.
— Stéphane, elle est le portrait vivant de ma mère !. . .
J'étais bien jeune lorsque je la perdis, mais je m'en
souviens, elle avait cette extraordinaire beauté. Tu vois
courir Madeleine ; ma mère, me poursuivant, car elle
jouait souvent avec moi dans mon enfance, à travers
[ notre grand jardin de Mulhouse, courait avec la même grâce de mouvement, la même légèreté. Et puis, chose étrange et qui me frappe délicieusement ! les éclats de voix de Madeleine, quand elle lance le volant, ce sont les éclats de voix de ma mère, quand elle était parvenue à m'attraper. Ah ! j'avais calomnié la vie, elle renferme de grandes joies.
Ses yeux étaient troubles.
— Allons ! allons! balbutia Nadalewski, Mais Fuster, se hissant sur sa béquille, avait poussé
Î08 La PETltÉ MÈRE
quelques pas vers la porte vitrée pour mieux jouir d son enfant.
— Ton père, que je vis assidûment pendant tes Ion gués années d'Afrique, lui dit son ami, me répéta cen fois que tu ressembles beaucoup à ta mère. Il n'es donc pas surprenant que ta fille reproduise des traits des airs qui la touchent de si près dans la ligne ascen dante. Si tu avais essayé les études physiologiques, ti saurais même que, pour que Madeleine ait le visag( que tu lui vois, la ressemblance entre ta mère et to n'était pas nécessaire absolument. On a vu des typei se dépraver durant plusieurs générations; puis, pai une influence qui échappe encore à la science, reparaître dans leur pureté primitive, La nature ne nouî a pas livré tous ses secrets.
Le pauvre Fuster n'avait pas entendu Nadalewski : son âme était sourde à tout ce qui ne venait pas du jardin.
— Ce qui m'étonne, mon cher Stéphane, dit- il, c'est cette chevelure d'un blond clair. Ma mère avait des cheveux frisés très fins, très souples, mais ils étaient noirs; moi, j*ai des cheveux frisés qui blanchissent et qui furent noirs aussi.
— Sois tranquille, les cheveux de Madeleine bru-^ niront.
— Non, non! s'écria-t-il avec vivacité, ils ne bruniront pas, je ne veux pas qu'ils brunissent.
— Et pourquoi, s'il te plaît ?
STÉlPHANE NADÀLEWSKI IO9
— Parce que je désire que ma fille conserve cette admirable chevelure blonde.
Puis, se penchant vers son ami :
— Cest par là seulement qu'elle me rappelle Thérèse.
— Thérèse ! . .. Est-ce de Thérèse de la Sylve que tu parles?
— Mon brave Stéphane, prends pitié de moi. Lorsque, ily a plus de vingt ans, je vis pour la première fois mademoiselle Trémière de la Sylve à Thôtel de la Perspective-Newski, elle avait autour du front les cheveux de Madeleine. Et comment souhaiterais-je un changement dans cette toison si délicate de mon enfant, moi qui n'oubliai jamais^ même au milieu de tous les désordres, mes journées heureuses de Saint-Pétersbourg, moi dont toute la vie demeure refoulée dans le passé f
— Tu aimes donc ta femme?
— Je Taime, murmura- t-il très- bas.
— Quoi ! . . .
— C'est un peu ridicule, n'est-ce pas, à mon âge, et quand j'ai rôti le balai à travers un monde infini ^e garnisons?
— Mais ce que tu endures depuis des années?
■** Que veux-tu? Peut-être est-ce parce que j'ai tant souffert par elle que je l'aime tant.
— Alors, tu viens à Paris, à cinquante-cinq ans, pour y filer le parfait amour?
— Ne te moque pas trop d'un vieux barbon comme
ÎIO LA PETltE MÈRE
moi... Qu'y faire, si, refusant d'imiter mes jambes, mon cœur n'a pas voulu prendre sa retraite ?
^ Espères-tu arracher ta femme à cette religion cruelle qui la sépara de toi?
— Je n'espère rien... Ah l si, ajouta-t-il d'un accent devenu grave, presque tragique, j'espère que le rhumatisme, après avoir envahi le côté droit de mon pauvre corps, se décidera à entamer le gauche, et que ce cœur rebelle — d'une main crispée il s'égratigna la poitrine — finira par capituler.
— Ce serait la mort, malheureux I s'écria Nadalewski terrifié.
— Ce serait le repos.
Un coup de sonnette retentit, et des voix chuchotèrent dans Tantichambre.
— Voici Thérèse I dit le général, qui avait tressailli. Il s^appuya sur le bras de son ami, et, béquillant
de droite et de gauche, regagna le canapé, oti il se laissa tomber lourdement.
LE PARALYTIQUE JEANTET.
On continuait à parler bas dans Tanticbambre, et personne ne pénétrait dans le petit salon. Nadalewski entendit enfin quelqu'un s'avancer. Ne doutant pas que ce ne fût la baronne, il alla vers la porte et Pourrit. Le Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier parut.
— Ah! pardon, messieurs, murmura-t-il s'inclinant.
Il fît mine de se retirer.
— Entrez donc, mon Révérend Père, entrez donc I lui dit Fuster.
— Ne vous dérangez pas, je vous en prie...
Puis il se hâta d'ajouter, avec l'humilité particulière aux gens d'église :
— J'attendrai dans la loge du concierge.
— Dans la loge du concierge I s'écria le général stupéfait... Monsieur Pabbé, il ne fut jamais dans les habitudes de cette maison de faire faire antichambre aux visiteurs dans la loge du concierge.
— Tu ignores, mon ami, intervint Stéphane, que ton portier actuel est un religieux.
— En effet, je l'oubliais... Le frère Unigenitus, je crois ?
— Madame la baronne, pour les graves motifs qu'elle vous fera connaître, avait renvoyé David, dit le moine. Cependant la porte de Thôtel Trémière, habité seulement par une femme et une enfant, ne pouvait rester sans gardien. Jusqu'à ce que madame la baronne ait trouvé un nouveau serviteur, j'ai mis à sa disposition un de nos Frères du Jugement- Dernier.
— Grand merci, mon Révérend Père. Peut-être, avant de chasser d'ici un homme que j'y avais moimême placé, aurait-on dû me consulter... A présent, je vous laisse libre d'en user tout à fait à votre convenance, de vous retirer chez votre Frère du Jugement- Dernier ou d'attendre dans ce salon.
— Du reste, madame la baronne ne peut tarder à rentrer, articula le prêtre qui, sur un geste poli du général, prit un siège et s'assit.
— Alors, vous êtes fixé positivement sur l'heure oîi ma femme réintégrera le domicile conjugal ? Vous en «avez plus long que moi, mon Révérend Père,
LE PARALYTIQUE JEANTET Il3
— Nous devons chanter vêpres et compiles à cinq heures dans la chapelle. *Je serais bien surpris si madame la baronne n'était pas arrivée à cette heure-là. -M. l'abbé a raison, mon ami, interjeta Nadalewski : les devoirs religieux ne sauraient souffrir de retard; ils ne ressemblent pas aux devoirs de famille, qu'on peut différer sans inconvénient. Quand cinq heures sonneront, ta femme frappera à la porte de l'hôtel.
Ces paroles, où sifflait une ironie mordante, atteignirent le Supérieur du Jugement-Dernier; il lui sembla qu'il venait de recevoir un coup, et, jeune, ûitelligent, courageux, souple, l'esprit armé, il songea, en cas de lutte, à se montrer très patient, très doux, niais aussi très ferme, très décidé. Si M. Stéphane ^adalewski, cet ennemi de Dieu, se hasardait à le provoquer trop directement, il se défendrait. Puisqu'il devait y avoir bataille, entre l'auteur de VEssai sur les Miracles et le Fondateur d'un nouvel Institut Monastique, VOrdre du Jugement-Dernier, sa création à lui, autant que cette bataille fût livrée aujourd'hui que demain.
— Monsieur, dit-il s'adressant à Stéphane, la reli- 8ion ne traite pas les devoirs de famille aussi légèreiiient que vous paraissez le croire. En mêlant à ces devoirs le nom de Dieu, elle en relève au contraire l'accomplissement, elle les rend plus nobles et plus sacrés,
I lO.
I 14 LA PETITR MÈRE
— Mais aussi plus égoïstes et moins humains.
— Monsieur, veuillez m'excuser : je n'entends pas clairement votre pensée.
— Je veux dire que les devoirs où la religion se trouve amalgamée, sont des devoirs auxquels nous nous plions, non pour autrui^ mais pour nous-mêmes. L'idée tenace du salut, Tidée du ciel, chez les natures pieuses, diminue singulièrement à mes yeux la valeur de leurs sacrifices. Au fond, ce n'est pas pour leurs parents, pour leurs amis , pour leurs semblables qu'elles s'immolent, c'est pour elles-mêmes, uniquement pour elles-mêmes.
— Dans ce cas, vous niez les prodiges de la charité chrétienne?
— Je vous l'avouerai tout de suite : Sainte Elisabeth de Hongrie, lavant et baisant la tête d'un lépreux, me touche médiocrement. En se livrant à cette besogne répugnante, elle s'occupait d'elle exclusivement.
— Avez-vous lavé et baisé beaucoup de têtes de lépreux en votre vie, monsieur?
— Jamais, monsieur.
— Ni moi non plus. Il y a quelques années pourtant, Dieu m'envoya une belle occasion de me montrer égoïste, comme vous dites.
— Contez-nous ça, demanda le général,
— Je préchais une mission à Valrond, petit village de l'Auvergne, à deux lieues de Saiut-Flour. Il y
LE PARALYTIQUE JEANTET U5
Lvaît là, vivant en une hutte, sur du fumier comme lob, un paralytique que les siens avaient abandonné. Ce malheureux, du nom de Jeantet, se traînait avec L'unique jambe que le mal n'avait atteinte qu'à demi, k travers un étroit enclos, recueillant des raves^ des dioux, des navets qui l'empêchaient de mourir de Eûm. Ma parole produisait quelque bien à Valrond, et Le curé était aux anges. Moi-même, voyant beaucoup i'hommes se presser à la Sainte-Table, j'étais bien près ie m*enorgueillir un peu, quand Dieu jugea à propos de me rappeler à toute la profondeur de ma misère et le ma chétivité.
« Une vieille femme, voisine de Jeantet, vint me prévenir que cet homme, auquel on avait parlé de moi, désirait me voir, m'entretenir. J'y volai... Non, messieurs, rien ne vous dira ce qu'était la maison du paralytique et de quelles odeurs je fus suffoqué dès mon premier pas. En un coin de la hutte, sur la terre battue, quelques brassées de paille étaient éparpillées, et, des lambeaux d'une couverture loque immonde, humide de moisissure, s'échappaient des membres humains tuméfiés et, çà et là, particulièrement aux articulations, entourés de linges noirâtres et sanguinolents.
« — Vous voulez vous confesser, mon ami?demandai-je, pressé déjà de sortir de ce trou hideux. « — Ma foi, non ! me répondit l'homme.
« — Alors, je ne vois pas pourquoi...
1 l6 LA PETITE MÈRE
« — Je vas vous conter ça, monsieur le < médecin de Saint- Flour est venu tâter le po richard du pays, il y a des jours et des mois, un beau soleil d^avril, et je m*étais assis sur ] la porte. Le médecin me regarde en passant le lui rends. « — Il faut vous tenir plus pro « que cela, mon brave, me dit-il. Lavez-V( « soin de pied en cap ; toutes les croûtes q « couvrent la peau tomberont, et vous vous < c verez mieux... » — J'essayai; mais je n'a jambe, et, dans un mouvement maladroit, je les quatre fers en l'air. Des voisins accoururei cris. On me releva. Cependant j'eus beau i l'assistance des amis, personne ne voulut fai moi ce que le médecin avait ordonné... Mon curé, le mal empire, et peut-être que, si une â ritable avait pitié de mon état et m'aidait à i mes plaies...
« — Et vous avez compté sur moi ?
a — On fait votre éloge dans tout le villa] pensais...
« Je ne pus me défendre d'un frisson d'hori
m'étais nenché sur \e. malarlp. nnnr l'prnnfpr