LE PARALYTIQUE JEANTET II
a Les exercices de la mission étant finis pour la ►urnée, je pouvais disposer de plusieurs heures.
«L — C'est vrai, lui répondis-je, on m'attend à révise.
« — Eh bien! ce sera pour demain, monsieur le curé, si vous voulez m'accorder cette bienfaisance... Tout sera prêt... J'ai là des brindilles sèches de châtaignier, je les tasserai dans le foyer et je mettrai devant un pot avec de l'eau. L'eau tiède vaudra mieux pour... « — Oui, oui, Jeantet...
« Cédant à l'impulsion de tout mon être, je m'élançai vers la porte et m'esquivai...
t Monsieur Nadalewski, monsieur Fuster, c'est quand, rentré au presbytère, je me retrouvai seul avec moi-même que j'endurai un atroce supplice. II me sembla que, dans mon entrevue avec l'infortuné que je venais de fuir, j'avais perdu mon caractère de prêtre. Évidemment, si le prêtre, au milieu de nos accablantes misères, ne se montre pas le plus grand des consolateurs, le prêtre n'est pas. A quoi bon s'adonner à une mission toute d'amour, de générosité, de désintéressement, si on ne doit pas apparaître en toutes circonstances plus aimant, plus généreux, plus désintéressé que les autres hommes! Puisque je n'avais pas su accomplir ce qu'accomplit journellement la dernière des filles de Charité, j'avais déserté mon poste, mon devoir.
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<L Je suis un lâche, me répétai-je en sanglotant, je suis un lâche !
tt Oui, messieurs, moi, Grégoire Phalippou, de Muret, au diocèse de Toulouse, j'avais pénétré dans l'Église et j'y avais volé mon ordination. »
Le religieux s'arrêta.
André Fuster et Stéphane Nadalewski respectèrent son silence. Ils échangèrent un regard surpris.
Le Supérieur du Jugement- Dernier, tout à son sujet, reprit :
— Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Quand le jour parut, la fièvre durait encore, et je dus remettre au soir rinstruction que je prononçais, le matin, avant que les ouailles de la paroisse se dispersassent dans les champs pour leur travail accoutumé. Essayant d'oublier Jeantet, à qui je ne rendrais pas le service qu'il réclamait de moi, je passai la journée dans un fauteuil, en un état de somnolence, d'anéantissement tout à fait indescriptible.
(c Cependant, de temps à autre, dans les brumes de mon cerveau qui s'abîmait, passait l'image du paralytique. Je le voyais me tendant les bras, je l'entendais me criant :
a Sauvez-moi, la vermine me ronge, je vais mou- « rir...
a Le soir, on sonna la cloche. On m'appelait. Comme j'en ai conservé l'habitude, avant de monter en chaire, j'ouvris l'Évangile pour y prendre un texte.
tÊ t>AfeAtYTlQUE Ï^ANTET I IQ
Mes yeux tombèrent sur le récit de la Passion de Hotre-Seigneur, selon Saint-Mathieu, et lurent ces «mples mots :
t Semper panières habebitis vobiscum^ vous aurez «toujours des pauvres parmi vous. »
t Je reculai d'épouvante, pensant à Jeantet. EflFaré, je courus à l'église. Jamais je ne l'avais vue plus remplie. Qu'allais-je dire à cette foule, moi qui ne possédais pas la charité ? J'escaladai la chaire en tremblant. Je craignais de défaillir. Enfin il me vint un peu de force, et, sur ce peuple que j'essayais de conquérir à Dieu, je laissai tomber ces paroles :
t Semper pauperes habebitis vohiscum^ vous aurez « toujours des pauvres parmi vous. »
Le révérend père Phalippou s'interrompit une minute.
-* Messieurs, continua-t-il, en préchant, je m'étais converti moi-même à la charité. Mon parti fut vite arrêté : j'irais le lendemain chez Jeantet, et je nettoierais ses plaies, et je les panserais, et je les guérirais. Ma nuit fut calme ^ Je fis un rêve qui redoubla mon courage. J'entendis distinctement Notre-Seigneur Jésus-Christ disant à mon paralytique, comme à celui de TEvangile :
«Emportez votre lit, toile lectum tuum...
« Oh ! si j'allais faire un miracle !
« Au point du jour, je recueillis tout ce que je pus réunir de linge dans ma modeste valise, et je m'échap-
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culation, et, passez-moi le mot, un placement de sacrifices à gros intérêts entre les mains de Dieu ?
— Je le nie absolument. « La religion^ un grand philosophe Ta écrit, est une croyance par amour j>, et la première qualité de l'amour, c'est le désintéressement. L'amour, sous peine de ne plus être l'amour, n'argumente ni ne spécule... Voyons, monsieur Nadalewski, quel profit immédiat ou éloigné comptez-vous retirer de votre immense affection pour M. Daniel?
— Je compte qu'il me rend ce que je lui donne.
— Et s'il ne vous le rendait pas, l'aimeriez- vous moins ?
— Peut-être.
— Votre cerveau prévenu fait mentir votre excellent cœur. Non, vous n'aimeriez pas moins votre fils; qui sait même si vous ne l'aimeriez pas davantage, surexcité, meurtri, dçchiré par la douleur?
— Vous portez la qiiestion sur un autre terrain.
— Il n'y a pas de terrain pour l'amour, monsieur Nadalewski, ou plutôt tous les terrains lui appartiennent. Il existe un proverbe qui dit : — « Là où la chèvre est attachée^ il faut qu'elle broute. » — Je dis, moi : — * Là où la créature humaine estplantée^ il faut quelle aime. » Seulement, je crois qu'on aime d'autant plus qu'on fait plus abstraction de soi, et la religion marche à ce but sublime : nous arracher à nous-même pour nous acquérir à autrui. Ces trois
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mots résument à mes yeux tout le christianisme : Dieu est charité, Deus caritas est.
Il y eut un long moment de silence •
— Monsieur l'abbé, reprit enfin Stéphane, vous venez de nous rapporter des choses tout à fait touchantes. Néanmoins, permettez-moi de vous l'avouer, je ne suis pas convaincu. Avant que ces trois mots latins existassent : Deus caritas est^ il en existait trois autres dont je préfère l'expression et le sens : Caritas generis humani. Non, la charité ne vient pas du ciel; elle vient de Thomme, exclusivement de Thomme.Tous les siècles ont connu la bienfaisance, et Marc-Aurèle, qui persécuta les chrétiens, disait comme Jésus : « Cest un devoir de secourir ses semblables. » — Si les religions, ces poëmes parfois admirables qui ont bercé l'enfance de l'humanité, enrichirent son cerveau de vagues notions de morale, il est curieux d'étudier Tacharnement qu'elles mirent toutes à lui arracher l'idée d'une supériorité quelconque. Entre les mains des prêtres, à peine échappée au chaos primitif, la pauvre créature humaine devint l'éternelle vassale d'un Dieu. Avant que sa valeur eût pu s'affirmer, sa grandeur apparaître, son indépendance éclater au milieu des êtres inférieurs de la création cherchant encore son repos, l'homme se vit garrotté, asservi. Désormais, il fallait qu'il désespérât de luimême, car rien n'était bon en lui. S'il ressentait de
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— Monsieur Nadalewski !...
— Tenez, monsieur Phalippou, l'amitié, quand elle est profonde comme elle existe entre le général et moi, se refuse à connaître des scrupules puérils, et puisque nous voici seuls tous trois, je vous interrogerai avec franchise. Répondez-moi loyalement. Vous, le directeur, le dépositaire des secrets de madame Fuster, ne pensez-vous pas que, si la baronne s'était montrée un peu moins préoccupée de son salut et beaucoup plus de son mari, le général, sa femme, son enfant^ en eussent été plus heureux ?
— Mais, monsieur...
— Parlez sans crainte.
— Il est possible, monsieur Nadalewski, que l'amitié qui vous lie de longue date à M. le baron Fuster vous autorise, en effet, à toucher un sujet des plus délicats ; quant à moi, je ne saurais...
— Voyons, monsieur l'abbé, pas de subterfuges I dit André Fuster, lequel, ramené brusquement aux douleurs de sa vie, arrêta sur le religieux un regard fixe et froid.
— Général, répondit le Supérieur du Jugement- Dernier avec un grand calme, ma langue ne connaît pas les subterfuges, parce que mon cœur ne connut jamais la crainte. Il dépend des hommes de m'affliger, mais il ne saurait dépendre d'eux de me faire manquer à mon devoir.
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^- On ne songe aucunement à vous faire manquer >otre devoir, monsieur l'abbé.
— Il ne s'agit pas, bien entendu, de nous répéter ce
madame Fuster a pu vous confier au confession-
interjeta Nadalewski.
*Le teint du révérend père Phalippou, ordinairent pâle, s'alluma.
— Messieurs, s'écria-t-il, ouvrant ses deux bras par élan indigné et les étalant comme Jésus sur la X, regardez-moi bien et dites si vous me croyez
ble d'une infamie... Je n'ai rien à vous révéler ni madame la baronne Fuster, protectrice de l'Ordre je fonde, ni sur madame la baronne Fuster, ma tente : je suis galant homme et Je suis prêtre.
Le général laissa échapper un mouvement de dépit.
Stéphane Nadalewski, qui observait attentivement
moine, reprit :
— J'ai bien peur, monsieur, que vous ne vous soyez pris sur la portée de la question que j'avais l'hon-
ur de vous adresser tout à l'heure. Je puis ne pas irer absolument le clergé catholique, mais il eut jours mon respect. Je n'ai donc point songé à vous re le moindre piège dans le dessein d'éprouver e foi. Je vous tiens pour ce que vous êtes, pour un prêtre et pour un honnête homme... Nous toudiions à des idées générales, et, peu à peu, de luimême, l'entretien s'est infléchi à des choses plus intimes. Naturellement, moi, qui vois un frère dans
le général, en le retrouvant malade et déjà abandon je perds un peu la tête et je vous demaiide à bn pourpoint si, au lieu de courir aux réunions «c Dames de la Solitude », madame Fuster n^eût mieux fait de rester auprès de son mari, de l'aide supporter ses souffrances, de le consoler; si le pren devoir d'une épouse, le plus noble comme le plus sai n'est pas de ne se séparer jamais de Tépoux?^ question, vous le voyez, monsieur, était des p simples, et il n'y avait aucun motif à prendre armes.
— Mon ami Stéphane a raison, c'est de la relig trop exaltée de ma femme que découlèrent tous malheurs de ma vie.
— Ce dont je puis répondre, général, dit le prêt c'est que cette religion, que vous reprochez à t selon moi à madame la baronne, n'a pas altéré sentiments pour vous.
— Comment!
— Madame la baronne reçut des blessures en pi cœur; mais elle vous pardonna vos maîtresses et cessa pas de vous aimer.
— Mes maîtresses!... Je le lui ai avoué, c'est < qui me contraignit à courir les aventures. Le soldat fait pas vœu de chasteté comme le prêtre, monsii Tabbé, et si ma femme n eût converti notre chaml à coucher en une cellule de couvent, je ne l'eusse ] désertée. Il faut vivre, que diable! et c'est uniquem^
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«rce qu'on m'a trop serré le licou chez moi, que je pis allé paîlre chez le voisin* Le Supérieur du Jugement-Dernier, voyant la conttion glisser sur une pente où son caractère lui Lisait de la suivre, était au moment de se lever battre en retraite vers la chapelle, quand, par porte vitrée du jardin, se précipita dans le petit >n, avec force fracas, Madeleine Fuster, riant et Ltant.
— Eh bien? demanda le général.
— Gagné I gagné I j*ai gagné I s'écria la jeune fille, tant la bouche à son père par un baiser. Monsieur liel, puisqu'il faut absolument lui donner ce titre
bête, a été battu à plate couture. En voilà un offiquî ne fera jamais peur à l'ennemi !
y — Mademoiselle... murmura l'aide de camp.
A — Il est tout honteux de sa défaite, répartit- elle.
Et s'ad ressaut à Daniel :
— Allons, monsieur^ vivement, prenez votre chapeau et accompagnez-moi rue Saint- Placide.
— Rue Saint- Placide? interrogea Fuster.
— Puisque maman n'est pas là, je m'échappe pour aller voir Marie David, ma Loulou^ c'est un amour ifen£ant !
— Quoi ! mon vieux David demeure rue Saint- Placide ?
— Numéro 9, au cinquième sur la cour.
— Va, mon enfant, va, et annonce mon arrivée à
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ces braves gens... Mais si madame Nadalewska < de la partie ?
— Certes, elle est bien obligée de venir I repli Madeleine. Elle a voulu se mettre dans le jec monsieur son fils, et, ayant perdu comme lui, cor lui il faut qu'elle marche à présent. Tant pis!... Ion ne, en avant !
Elle saisit la main droite de madame Nadalewj la main gauche de Daniel, et les entraîna.