LA TÊTE-NOIRE
Nos quatre personnages achevaient de dîner dans un des salons de société de ce restaurant de Saint-Gload, bien connu des Parisiens, qui a pour enseigne : a À la Tête-Noire ».
Le commencement du repas avait été sileucieux; on était réservé, on s'observait; mais, peu à peu, la gên^^ avait disparu. Le vin bourguignon, du vieux beaune première, coulant à flots, avait eu raison de la contrainte et de la froideur des convives.
Les langues s'étaient déliées, on s'anima; au dessert, l'intimité s'était établie. On avait chassé les sombres pensées, et le repas, commencé tristement, s'achevait avec une gaieté relative.*
Le garçon de salle apporta les liqueurs et servit le café.
— Nous fumerons, dit l'amphitryon. Garçon, vous devez avoir des cigares !
— Certainement, monsieur : trabucos, londrès?
— Bien secs?
— Oui, monsieur, exjcellents et bien secs. Desquels désirez-vous ?
sachiez qui je suis. Je me ûomme Florentin Brousse!; j'ai quarante-huit ans, bien que je paraisse en avoir plus de cinquante. Ah! les chagrins vieillissent vite un homme I
J'ai beaucoup voyagé; j'ai tra!né mes douleurs à travers les cinq parties du monde, cherchant partout Toubii ou seulement un adoucissement à ma peine. Hélas I je n'ai pas pu oublier, et la douleur ne m'a pas atitandonné un seul instant. Ni Féloignement, ni le temps n'ont pu cicatriser la plaie de mon cœur toujours ouverte, toujours saignante.
Ai-je besoin de vous dire qu'un malheur épouvantable m'a frappé? Vous le devinez. J'étais né pour vivre heareux ; mais la fatalité ne l'a pas voulu. Allez, nul n'a le droit de trop compter sur ce qui lui est donné en naissant : chaque être ici-bas a sa destinée et il faut qu'elle s'accomplisse. Une terrible catastrophe a brisé ma vie» détruisant d'un seul coup tout ce qui était en moi, jusqu'à mes croyances les plus douces et les plus chères. J'ai été longtemps à me demander si j'avais encore un cœur ; il me semblait que ce viscère se fût changé en marbre. Je me trompais... Est-ce qu'on souffre quand le cœur est mort ou pétrifié ? Non. Mon cœur n'est pas mort, puisque, en ce moment, en vous voyant près de moi, en vous regardant, il a des tressaillements et des agitations qu'il ne connaissait plus depuis longtemps. Non, il n'est pas mort, puisque c'est une émotion de ce cœur blessé qui me rattache maintenant à la vie.
Je ne vous ferai pas connaître aujourd'hui le terrible événement qui a subitement changé mon existence heureuse en une vie de souffrances et de désespoir sans fin ; mais ce que je ne vous dis pas en ce moment, je vous l'apprendrai plus tard; oui, plus tard ; si, le mois écoulé, vous renoncez à vos sinistres projets; si, redevenus forts
nir, et quand le jour parut, îly eut & la gare d
at sanglant. Mon père et quelques-uns de
aes s'étaient armés de fusils et tiraient sur l'eanem
les francs-tireurs.
jour-là, la victoire resta aux Français ; les uhlui
eut en retraite, laissant la moitié des leurs sur
p de bataille. Mais, hélas 1 quand on releva 1(
)s et les morts, mou père était au nombre de ceui
ae balle allemande lui avait traversé la poitrine et
mort sur le coup.
mère restait veuve avec trois enfants ; je suis laia
rais alors seize ans.
veuve ne fut pas abandonnée ; la compagnie lui vil
^diatement en aide et lui accorda, peu de
, une petite pension. De son côté le gouverneœeii
montra pas ingrat ; un bureau de tabac fut doni
mère. Elle se trouva ainsi à l'abri du besoin
plus à redouter les difficultés de la vie matériellee
lever mes jeunes frères.
ant à moi, objet d'une autre faveur spéciale du goQ'
ment, j'entrai boursier à l'École des arts-et-méliei
lâlons.
UN DIUME DE D'AMILLE 309
- Ail I VOUS êtes élève de l'école de Cbâlons ? ât M. Floitiu Broussel.
— Oui, monsieur, et sans orgueil me dire un assez bon élève, puist isiËmede l'école.
— Bien, mon ami, continuez.
- Muni de mon diplôme, j'entrai î ^rgeat, constructeur-mécanicien, q lame de Flandre, a ses principa .cUoQ à Saint-Denis.
i'ëlais là, en même temps, dessina ouvrier, aux appointements de tr Acs par an.
M. Clamergeat a une fille très jolie est revenue de pension il y a six n st-il fait? Pourquoi ce malheur m avais le dire. Je vis mademoiselle i imai sans songer qu'elle était la fl Qs voir la distance qui nous sépan ips de me dérendre contre mes i& ivresse soudaine qui me monta i i ma raison.
Ébloui par sa beauté, son adorable 'Ht elle m'enveloppa, saisi par ui dicible, je sentis en même temps aur et circuler dans tout mon être < Vamour s'était violemment empa 30 ne m'eût averti, et il était déj le j'eusse connaissance du mal nou int.
Mors, alors seulement, je fus eifr cnteux et peureux comme si j'eus ^tûe, je mis tous mes soins à contt liions de ma funeste passion. Mai
c'était le rêve I Hais après quel retour à la réalité !
11 y a trois semaines, Julie me dit :
— « Vous ignorez encore ce qui se passe ; on vent marier; mais je ne veux pas, moi. Je l'ai dit à mon pèr qui m'a répondu en haussant les épaules : « Nous verron cela. » Mes parents, je le vois bien, tiennent à ce ma riage. Mais rassurez-vons, EJtieone, je ne consentirai pa3 D'ailleurs, il ne me plaît pas du tout ce monsieur qu'oi veut me faire épouser; c'est vous, Elienne, c'estvousseu que j'aime, et, je vous le promets encore, je ne sea Jamais à un autre. »
Malgré ces bonnes paroles, Julie n'avait pas réussi! me rassurer. Je voyais l'abîme profoE'" — ' -' sous mes pieds, tous les obstacles qui \ nous. Je venais d'être frappé au cœur de poignard, et quand Julie m'eut qui
iME DE FAMILLE 311
, immobile, tremblant, les yeux
Depuis, je ne sais comment j'ai vécu; tout mon 6tre était boaleversé, j'étais comme fou.
Avant-bieF, Julie vint me trouver dans mon bureau. Elle était pâle, e&arêe, elle avait les yeux roi
— n Je ne sais plus comment me défendra, ce n'est plus seulement mon père, c'est auE qui me presse de toutes les manières ; de force ils veulent m'arracber mon consenteme j'ai eu à subir une scène violente et toute pleuré, n
— Mon Dieu, que faire?m'écriai-je.
— a. Etienne, il n'y a plus à attendre ni vous faut aujourd'hui même demander ma i père. Je n'ai pas dit encore k mes parents aime, c'est par vous qu'ils l'apprendront, h
Je crus, comme Julie, que c'était là notre unique chance de salut.
Une heure après, m'étant fait annoncer, j' le cabinet de M. Clamergeat ; j'étais forti tremblais comme la feuille.
Qu'ai-je dit au père de Julie? Je ne saui répéter. Mais je parlai assez longuement. M.
m'écouta patiemment, sans m'interrompre; je vis qu'il était devenu très p&le et que ses missaient, signe évident d'une colère conteni
Quand j'eus cessé de parler, M. Clamergeal son bureau un formidable coup de poing,
— a Enfin, je comprends, je comprends I j il d'une voix creuse. »
Il se dressa debout, le regard enflammé, et
— a Mon pauvre garçon, vous êtes fou et m pas moins folle que voni I ;t
inteDant, dit M. Florentio Brousse), < ■s Georges Ramel, c'est à vous de i : bien.
que j'ai à dire n'est pas bien intéresi ; heureusement, ce ne sera pas Ion mporte, mon ami, nous vous écont{
vingt-six ans et je suis peintre. P lets des couleurs sur la toiie, et je n e j'en ai les goûts. Mais je me gardi
du talent.
IIS Êtes trop modeste, Georges.
1, monsieur, il n'ya pas ici de mo( ivé à l'âge de vingt-six ans, un peii larqué, il a déjà un nom. Moi, je t misérable ; mes tableaux ne se vei
point place aux expositions, ce qui ut que je n'ai pas le moindre talen . on a un métier et qu'on ne peut on ne sait pas le faire. Ce n'est pas
être, mais menuisier, maçon, forgt
m'apprit à peiodre. i pas su mieux pro&tei
J'avais dis-huit ai rante-six ans. Depu plus. Atteint d'une s cine on appelle ce i ment profond l'ava volonté.
11 mourut pauvre, ressources suffisante
Par les soins d'un l'année suivante, ce sins, croquis, ébau< Drouot. La vente d( gr&ce k une sage éco sieurs années, et me bien que mal mes éti
Mais mon modes lutte contre toutes 1< et bien vite, hélas 1 1.
Le peintre cessa di
— Georges, dit mi nous avez point pari
— C'est vrai, mon
— Est-elle toujoni Le jeune homme s
— Ah ! morte aussi, fit M. Broussel avec émotion.
— C'est à peine si je l'ai connue ; i' avais neuf a lorsque la mort l'a enlevée à l'afrectiot
m'a privé de sa tendresse ; car elle m' ma pauvre mère ; que dis-je, monsieu Ah I je n'ai point oublié comment, tenait serré dans ses bras, contre son fois que je pense k elle, il me semhla <