LES PREUVES
Qaand madame de Soleure releva la tête, son visage, convulsé par la colère qui grondait en elle, n'était plus reconoaissable. Son regard avait des lueurs sinistres. Bile était etTrayaole à voir.
Pierre Valenski ne pot s'empêcher de frissonner. — La misérable, la misérable! répéta la vieille dame, en Be tordant les mains de fureur.
Ainsi, continu a -t-el le d'une vois sifflante, en hachant les mol?, cette malheureuse que le comte de Soleure a élevée jusqu'à lui, à qui j'ai ouvert mes bras, qui était pour nous l'espérance de l'avenir, qui devait au moins à mon fils de le rendre heureux, devant laquelle je me suis inclinée, moi, la princesse Olga Olakoff, lui cédant mon autorité, mes droits, cette malheureuse, cette vile créature nous déshonore, nous couvre de honte, nous eneloppe dans son infamie !
Et rien, rien ne l'u retenue, ni l'enfant qu'elle porte !ans son sein, ni la tendresse aveugle de sou époux, ni non affection, — car je commençais à l'aimer. — Hypotrite infâme, comme elle a bu nous tromper! Horreur, lorreur I
— Oui, oui, c'est elle, là lualbeureuse, qui recommandé h mon âls, peu de temps avant — J'ai des obligations envers sa famille, a^ comte, et je serais heureuse de pouvoir téi reconnaissance à ces braves gens. Une pla chasse conviendrait parfaitement à Jacques je sais que vous pouvez la lui donner. — En e garile Ferrand était mort depuis trois mois e été remplacé.
Déjà, mon fils ne pouvait plus rien refi qd allait être sa femme. Toujours trop cor qn'il ne veut jamais croire à la duplicité d comte ne fit aucune objection, et, sans so:
quérir de la moralité de l'individu, la placi Ferrand, sollicitée par tant d'autres, fut doi tégé de Kaymonde, qui s'installa dans lecb huit jours avant le mariage.
— Et le jour de l'entrée de madame la co:
monde au château, j'ai remarqué l'air sombr Vernier, qui faisait tache au milieu de la joU
Les yeux de madame de Soleure s'enfiamm
— Supposes-tu donc, Pierre, que Raymoni cet homme pour amant avant de se marier?
— Je le crois, ma chère maltresse, mais s pouvoir l'affirmer.
— Mais alors, s'écria la comtesse, sentai bouillonner dans ses veines, cet enfant qu'el au monde, cet enfant peut ne pas Être de mo
Le vieux serviteur baissa tristement la tête.
— Pierre, reprit madame de Soleure, avan la certitude de cette chose épouvantable, tu a: par avoir des soupçons?
— Oui, madame la comtesse.
— A quelle époque as-la fait tes premières
- UN DRUfE DB FAMILLE
~ QDelqnefois, madame.
— Chaque fois qu'elle ou lui doDoe un rendez-v
— Oh I ils ont plusieurs autres moyens de se pj Ils correspondent par des signes convenus entre ( vase garni de fleurs placé par madame Raymom fenôtre; la façon dont elle tient son mouchoir qui descend au jardin ; des lignes tracées sur le aabl allée dn bout de l'ombrelle de madame la comt avec la canne du garde-chasse; de petites pouss sées & une charmille, et qui restent pendantes, ce i met de les compter facilement; et d'autres moy< core, sans doute, que je n'ai pas su découvrir.
— Tout cela est fort iogéoieui, murmura mad Solenre, les lèvres crispées ; je comprends que le râbles aient si bien réussi à nous tromper, mon Bis et moi. Pierre, il faudra l'emparer d'une lettr
— A quoi bon? Saisir une lettre qui peut-être n veraitrîen, cela avertiraitles coupables qu'ils son: verts, et ils se tiendraient sur leurs gardes. Ne vai mieux que monsieur le comte soit convaincu di en surprenant les deux coupables ensemble, ce sera facile, s'ils ne se doutent point que leurs crin relations sont connues?
— Oui, Pierre, tu as raison ; nous ne devons r et rien faire avant le retour de mon fils.
— D'ailleurs j'ai lieu de croire qu'ils ne détruÎ! les lettres qu'ils écrivent. S'il plaît à monsieur li de prendre connaissance de cette correspondai pourra s'emparer d'un seul coup de toutes les let faisant en môme temps une perquisition dans L bre de madame la comtesse Raymonde et dans meure du ^arde-chasse.
— Cela se fera, car mon flls voudra les possé lettres. Mais continue, Pierre, continue.
UN i)EAME DE FAMILLE 21
à vous ou à monsieur le comte ; mais une grande crainte , me retenait. J'étais effrayé, épouvanté ; je ne pouvais songer sans terreur aux suites d'une aussi terrible révélation.
— Comment t'es-tu, enfin, décidé à parler?
— Parce qu'il est temps que cela finisse. Croyant, grâce aux précautions qu'ils prennent, n'avoir rien à redouter» ils n'ont plus de retenue, ne gardent même plus certaines mesures de prudence. D'un moment à l'autre, d'autres peuvent les surprendre : j'ai bien vu, moi... Ce que je Tois, je ne peux plus le supporter. C'en est trop. Maintenant, ce n'est plus lui qui reçoit madame Raymonde, c'est elle qui ouvre sa chambre au gardechasse.
— Quoi î elle a l'audace de le recevoir chez elle?
— Oui.
— Tu as vu ?
— J'ai vu.
— C'est monstrueux ! Mais c'est une Messaline, cette femme! Quelle hypocrisie pour cacher une pareille perversité!
— Je ne sais pas si, depuis le départ de monsieur le comte, Jacques Yernier s'est, chaque nuit, introduit dans le château ; mais, l'avant-dernière nuit, je l'ai vu y pénétrer vers onze heures du soir et en sortir à quatre heures du matin. La nuit dernière encore, il est entré à la même heure et ne s'est retiré qu'au petit jour.
Faut-il vous le dire, ma chère maîtresse, eh bien, j'ai eu la tentation de le tuer; quand, sortant du château par là porte basse de l'aile gauche, il est passé près de l'endroit où j'étais caché, je fus sur le point de bondir sur lui, comme un loup affamé sur une proie, et de l'étranger. Seule, la crainte d'un grand scandale m'a retenu. Il eût fallu donner des explications à la justice ;
'il
UN DKAME DE PAMlLLË 23
une pauvre femme, une pauvre mère qui vous a toujours fidèlement servi?
Elle joignit ses mains et resta un moment silencieuse, priant.
— Moi, je n'ai plus longtemps à vivre, reprit-elle, mais c'est mon fils, mon pauvre fils...
Un sanglot lui coupa la voix ; ses larmes trop long*temps contenues, jaillirent et coulèrent en abondance.
— Mon Dieu, mon Dieu, continuait-elle, que va-t-il faire? Que deviendra-t-il ? Heureusement, je serai près de lui pour Tempècher d'accomplir un acte de désespoir, pour le consoler, pour lui donner la force... Hélas I elle me manque à moi-même, cette force que j'espère donnera mon pauvre fils. Mais je l'aurai, je la puiserai dans la puissance de mon amour maternel.
Elle resta encore un instant silencieuse, réfléchissant.
—Pierre, reprit--elle, tu es bien sûr que nul autre que toi n'a fait cette horrible découverte?
— Je crois pouvoir l'affirmer, madame la comtesse.
— C'est bien. Je n'ai pas besoin de te recommander de garder cet horrible secret. D'ailleurs, Pierre, tu ne seras plus ici ce soir, tu vas partir.
— Où ma maîtresse m*envoie-t-elle ?
— Yers mon fils. Tu lui porteras une lettre que je vais écrire tout à l'heure, et qui hâtera son retour. Ce que je n'aurai pas écrit dans ma lettre, tu le lui diras, car tu auras à répondre à ses questions. Mais ce ne sera pas assez de ton témoignage, Pierre, il faut, je veux que le comte surprenne ensemble les deux misérables.
Sa lettre, que j'ai reçue hier, est datée de Moscou ; il m'annonce que toutes ses affaires sont terminées, et que dans trois jours il sera à Saint-Pétersbourg, oii, pour m*ôtre agréable, et répondant à l'invitation gra-
Maisjeveuz me contraindre jusqu'au retour de mon fils; c'est à lui qu'il appartient de venger son honoeur. Nous verrons comment il cb&tiera le misérable valet, quelle punition il saura infliger à l'épouse coupable 1 S'il est faible, s'il est indécis, s'il est bésltaot, je serai là pour faire passer ma fureur en lui, pour lui crier : Pas de pitié : frappe, frappe I
' Ma fureur sera grande, d'autant plus grande et terrible que je l'aurai contenue, que j'aurai eu plus de peine à l'eœpficber d'éclater. Ma résolution est prise : je ne veux pas que la femme coupable lise sur mon visage l'horreur et le dégoût qu'elle m'inspire ; il ne faut pas qu'elle puisse seulement soupçonner que je sais quelque chose ; comme elle, je saurai tromper ; je serai fausse en fïce de son hypocrisie ; elle me verra lui sourire, bien que j'aie la rage au cœur. Ab! la vile créature ne craindra pas d'affronter mon regard; elle osera encore, comme elle le faisait bier, me parler de son mari et des euQuis que son absence lui cause I Et, faisant taire mon iodiguation, j'aurai le courage de l'écouter. Je me condamne à ce martyre, afin de mieux assurer ma vengeance 1
Maintenant, mon brave Valenski, tu peux te ;
j'ai besoin d'être seule, j'ai à mettre un peu e
dans mes idées et à apaiser le tumulte de mes pensées; d'ailleurs, il faut que j'écrive la lettre que tu auras & remettre à mon Hls. Pendant ce temps, tu te prépareras à partir; sois prêt à trois heures; en te confiant ma lettre, je te donnerai mes dernières instructions. Tu te feras conduire à Dijon. Surtout, Pierre, que nul ici ne sache oti tu vas !
D'un signe, madame de Soleure congédia le vieux serviteur, qui se retira aussitôt.
Dès que Pierre Valenski eut disparu et que le bruit de
PETITE MIONNE
sonoer sur le p&rquet, la vieille 3 dressa sur ses jambes, comme
une sanlé délabrée avait afTaibli rut avoir retrouvé, subitement, ueur. La vieille dame était érid'une grande surexcitatioD neti qui communiquaient à ce corps ibe, cette énergie, que la comivec une sorte de surprise, 'une Toix sourde, je ne suis pas
lissaient de ses yeux en feu.!
, malheur à toi! s'écria-t-elle ; je ff, et je ne pardonne jamais I lé ces paroles d'un geste si mede son visage était ^i haineuse, e à ce moment aurait été épon-
<ée mortellement dans son orgueil ), elle serait implacable dans sa être même féroce dans sa ven*
LES DBUX COMTESSES
Elle rentra dans sa chambre et s'assit devant i petit meuble de Boule, qui lui servait de bureau.
Elle prit uue plume, réQéchit uq instant, pnis à écrire d'une main fiévreuse.
Au bout d'une heure, elle avait couvert les quatre d'une écriture Qne et serrée, mais dont les phrases h et jetées sans ordre révélaient l'agitation de son
Elle lut ce qu'elle venait d'écrire, et parut satisfî
— C'est bien, murmura-t>elle, cela suf&t, il cou dra. D'ailleurs, Pierre aura reçu mes instructions expliquera bien ce que je veux.
Elle plia la lettre et la mit dans une enveloppe, < cacheta de cire noire. Puis, sur l'enveloppe, elle simplement ces mots :
a A mon fils. »
Par mesure de précaution elle glissa La lettre di tiroir fermant à clef.
Cela fait, elle jeta les yeux sur la pendule, qu qoait dix heures et demie.
— Depuis quelques jours, en effet, et la nuit a cbaleur est accablante , le temps est à l'orage.
— Oui, à l'orap, fit madame de Soleure avec «ntioQ cachée. Mais vous aussi, Raymonde, cod ille, tous avez la figure fatiguée, les yeux battus,
— Comme vous, ma mère, j'ai mal dormi ; me neil a été agité, tourmenté par de vilaius rêves. ' .uit, j'ai peosé à Gaston.
Les mains de madame de Soleure se crispëreni ■as de son fauteuil.
La jeune femme poussa un soupir, et voilant f ie ses longs cils, elle reprit :
— A tort, sans doute, je m'inquiète ; c'est si Lussie [ Voilà déjà trois semaines qu'il est parti, ous annonce pas encore son retour.
— Ayez un peu de patience, Raymonde; vous lus que quioze jours à attendre.
— Quinze jours, c'est long!
— S'ils sont longs pour vous, Raymonde, ils ussi pour mon Qls.
— Oui, sans doute, car 11 m'aime. Notre se] ui est pénible autant qu'JL moi ; mais, là-bas, G les distractions, tandis que moi, ici, je soulfn pas l'avoir près de moi.
— Quelle coquine ! pensa la vieille comtesse. Et un sombre éclair, qui s'éteignit aussitât, i
ion regard.
Les deux comtesses causèrent encore un instai Un coup de cloche, annonçant le déjeuner, vin
-ompre ce pénible tete-à-tâte, une torture pour i
le Soleure.
A deux heures, Raymonde étant sortie pour h
promenade en voiture, la neille comtesse fit
f ierre Valenski. Le Russe avait déjà revôtu son (
de voyage. Madame de Soleure avait'eu le temps de fléchir ; elle donna à son fidèle serviteur des instructioDs précises, lui remit ensuite la lettre qu'elle avait écrite le matin, et, h trois heures, Pierre Valenski montait se rendre d'abord à Dijon, rée, aaymonde apprit le brusque départ la rétonna. Elle savait que sa belte-màre chée à son domestique et qu'elle ne pouvait ui. Il fallait donc qu'une chose grave eût:
rage, dont le but était inconnu, car on ne amende où Pierre Valenski avait été envoyé sse.
cela arrive toujours quand on n'a pas la anquille, la jeuue femme s'inquiétait. Sa I lui avait point parlé, le matin, de ce dé- )i le lui avoir caché ? Quelle mission avail- V i Pierre Valenski ?
it, il y avait là un mystère, u'elle se douterait de quelque chose ? pende. Mais non, on ne sait rien, on ne peut
t, ajoutait-elle soucieuse, pourtant, il y a lï
e que je ne puis comprendre.
in, pendant sa courte visite & madame de
lui dit :
ippris, hier, le départ de Pierre Valenski;
) un petit voyage, m'a-t-on dit.
is qu'il ne vous était pas possible de vous
i jour de votre serviteur dévoué?
;ore vrai ; mais, quand c'est nécessaire, je
acriflce.
a'il est allé loin ?
irieusâ I
t'N DRAME DE FAMILLE
~ Il sera longtemps absent?
— Une semaine, je pense,
— C'est pour vous qu'il voyage ?
— Et pour vous, Raymonde.
— Pour moi I
— J'ai chargé mon fidèle Valenski d'une t de confiance que nul autre ne pouvait mieux i que lui.
-Ahl
— Ne TOUS souvenez-vous pas d'un certain pr( comte de Solenre? ' .
~ Gaston a tant de projets...
— Celui, entre autres, de nous faire passer deu cet été, dans les Pyrénées. Quand mon fils vous part de celte idée, Raymonde, vous avez paru enc:
— Comme une jeune femme qui n'a jamais rien coDDaît rien, pour qui tout est surprise.
— Mon fils a pensé qu'une saison dans le Mi< ferait grand bien à toutes deu: : à moi, dont la sa niauvaise; avons, sur qui le grand air des moi peut avoir une heureuse influence.
Vous dites qne les projets du comte de Soleu: nombreux, je le reconnais; mais tous sont en totre satisfaction, de votre bonheur. Vous êtes to lui, Raymonde, car moi, sa mère, je ne comp guère.
— Oh 1 fit la jeune femme, ayant l'air de proies
— Mon Dieu, je ne suis pas jalouse de l'affectii vous a donnée; un homme doit aimer au-dessus a compagne de sa vie. Je suis le passé, Raymt vous êtes l'avenir. Or, c'est vers l'avenir que se l( les yeux du comte de Soleure. C'est bien naturel ivenir à tous deux est sa préoccupation constant
ic des horizons lumineux. Vo
vn deàme de famille
meublée ainsi qu'il convient et toute prête î Toir.
Voilà ce qae vous désiriez savoir, Raymoni nanl etes-vous satisfaite?
— Oui, ma mère.
Un instant après, Raymonde se leva et pi madame de Soleure.
L'absence de Pierre Vatenski ne l'inquiet belle-mère avait su la rassurer complètement
compter ; mais elle ne songea même pas à faire espionner sa belle-fille. Â quoi bon, d'ailleurs? Le déshonneur du comte était un fait accompli et elle n'avait plus rien à apprendre. Et puis, que pouvait-elle faire? Armée de patience, mais souffrant cruellement, elle attendait le retour de son fils.
Le sixième jour, dans la matinée, on reçut deux lettres du comte de Soleure ; Tune était adressée à sa femme, Tautre à sa mère.
Elles étaient datées de Saint-Pélersbourg, et cependant les enveloppes ne portaient pas le timbre de la capitale de Tempire russe. Raymonde ne remarqua pas cette chose particulière et assez étrange, qui était d'une certaine importance pour sa belle-mère.
La lettre adressée à Raymonde ne contenait que quelques lignes, tracées rapidement, ce qui permettait de supposer que le comte, accablé d'invitations, toujours en visites, fêté partout, n'avait môme pas un instant à consacrer à sa correspondance. On pouvait également reconnaître qu'en écrivant la main du comte était tremblante.
Rien de cela n'attira l'attention de Raymonde; elle ne vit, ne comprit qu'une chose : c'est que son mari avait été parfaitement reçu par le prince et la princesse Mouravieff, qu'il était très recherché, qu'il s'amusait beaucoup et qu'il n'était point pressé de revenir en France, puisque, d'après le jour indiqué oîi il devait quitter Saint- Pétersbourg, elle avait encore au moins deux semaines l l'attendre.
La lettre du comte à sa mère était un cri de douleur e: de désespoir.
« J*ai la mort dans l'âme, lui disait-il ; je mesure d^ i » œil épouvanté l'effroyable abîme qui vient de se creusLr » sous mes pieds. Je suis écrasé, je ne vis plus; il me u 3
■^^jHjiy;, ' 'i:.
Le lendemain, vers cinq heures de Taprès-midi, Pierre Yalenski arriva, seuL Comme il entrait dans la cour du château, Raymonde, qui se promenait sur la terrasse^ se irouYa devant lui.
— Ah! vous voilà de retour, Pierre? lui dit-elle. -- Oui, madame la comtesse*
— Eh bien, avez-vous trouvé?
Pierre ne pouvait deviner à quel propos la jeune femme lui adressait cette question ; mais il n'était pas homme à se laisser prendre par surprise ; se tenant sur ses gardes, il répondit :
-^ Oui, madame la comtesse, j'ai trouvé.
— Et vous êtes satisfait?
^ On ne peut plus satisfait.
— La maison est jolie?
^ Oh I ce n*est pas un château comme celui de Noisyles-Monts, mais c'est tout de môme une belle habitation.
— Dans un site pittoresque?
— Oui, madame la comtesse ; on a des vues superbes.
— De la verdure, des arbres?
— De grands arbres.
— De l'eau?
— Une rivière, madame la comtesse.
— Quel nom a cette rivière?
— C'est la... la... On me Ta dit, mais c'est un nom si bizarre... ma foi, je l'ai oublié.
-* C'est un petit malheur, Pierre, je le saurai plus tard.
— Sans doute, madame la comtesse ; mais c'est égal^ je suis furieux d'avoir une aussi mauvaise mémoire.
— Votre maltresse doit vous attendre avec impatience, etvous*m6me devez être pressé de lui dire comment vous avez rempli la mission qu'elle vous a confiée...
•^ Madame la comtesse, répliqua le Russe, je suis
UN DRAME DE FAMILLE Ai
couvert de poussière, revôlit son costume de service et descendit chez madame de Soleure.
Celle-ci l'attendait dans sa chambre, debout, l'anxiété peinte sur le visage.
Sans prononcer une parole , le serviteur fléchit le genou et baisa la main que la vieille dame lui tendait. Toujours silencieux, il se releva, s'assura que les portes étaient bien fermées et, par surcroit de précautions, délivra de leurs embrasses les lourdes tapisseries. Alors, la comtesse rompit le silence.
— Pierre, comment va mon fils ? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
— Aussi bien que possible, madame la comtesse ; M. le comte semble avoir, maintenant , pris le dessus. Ah I sa douleur est grande, et vous le trouverez bien changé I .
Madame de Soleure laissa échapper un long soupir.
— Votre lettre, madame la comtesse, a produit un excellent effet. Si M. le comte eût appris son malheur sans avoir été d'abord prévenu par vous et sans vos douces paroles de consolation, cette chose si inattendue, si terrible, l'aurait tué.
— Je remercie le ciel : mon fils vivra puisqu'il n'est pas mort sur le coup.
— Pendant deux jours il a été dans un état affreux, les yeux secs, brillants, hagards, le visage décomposé, le corps secoué constamment par des tremblements convulsifs ; il poussait de sourds gémissements, ne me parlait pas, mais prononçait des paroles bizarres, incohérentes ; j'eus peur alors 4%1'il ae perdît la raison.
Mais, peu à peu, une reaction salutaire s'est produite ; il eut des pleurs et des sanglots qui parurent le soulager, et la surexcitation nerveuse se calma ; de longues heurçs
n'est qu'à trois quarts d'beare du château. Il poi rendre immédiatement à mon appel.
M sachant rien de ca qui ae passe, les Plessieu vent 6tre très étonnés ; mais, les connaissant, je su de leur discrétion.
Il faut, Pierre, que mon fils surprenne ensemi deux misérables, soit au chalet du parc, ou ici d chambre de Raymonde. Je sais combien était i l'affection du comte de Soleore pour cette coc l'amour qu'elle avait su lui inspirer, grice à cette sance fascinatrice qui est en elle, par sa terrible et ce don fatal de charmer qu'elle possède & un s point, puisque j'en ai moi-même subi l'inQueui amour n'est pas éteint dans son cœur. Je veux comte ait la preuve du crime sous ses yeux, je le parce que, sans cela, il ne serait pas convaincu ; i cherait à se rattacher h. une illusion ; il ne voudrait qa'à des inconséquences de Raymonde, h une lé de femme ignorante des conséquences de certaines liantes innocentes.
Avec son air doux et candide, sa science de bais yeux, cette créature sait si bien tromper et elle sur le comte un tel empire, qu'elle serait capabU justifier de nos accusations, de se montrer b comme neige, enfin de faire croire à mon pauvre t ce qai est noir est rose.
Ah [ je la connais maintenant, cette femme; e rien de bon ni dans la cœur, ni dans l'ftme ; tou mauvaises passions sont en elle et on dirait qu consciente, la malheureuse s'abandonne, se livre instincts dépravés. Pour conserver le titre de con cette position superbe qu'elle a conquise en ép< mon Sis, elle n'hésiterait pas un instant à sacriâi amant.
UN dramf; de famille
Je ne prendrai aucun repos ; frissonnante, ' la fièvre ardente qui me brûle, j'attendrai. , ta viendras me prévenir qu'ils sont ensemble, veras debout.
Maintenant, mon brave Valenski, tu peux tu as besoin de repos, prends-le ; car, dan quatre heures qui vont suivre, tu auras beam
D'un geste affectueux la vieille comtesse Russe, qui sortit aussitAt.
Alors madame de Soleure se dressa de te tear, les yeux flamboyants, et prononça
— Je tiens ma vengeance I
comparait à telles ou telles héroïnes, elle ne se trouvait pas indigne de figurer à côté de ces femmes créées par l'imagination du romancier, mais prises, cependant, avec plus ou moins d'observation et de vérité, dans le grouillement fangeux du naturalisme.
Le soir dont nous parlons, la comtesse Raymonde s'était tout de suite retirée dans sa chambre après avoir souhaité une bonne nuit à sa belle-mère.
Vers sept heures, le ciel s'était couvert de nuages ; il y avait de lointaines menaces d'orage ; peut-être éclateraitil au loin ; dans tous les cas, la nuit s'annonçait comme devant ôtre sombre, sans lune et sans étoiles.
A dix heures et demie, un profond silence régnait dans le château. Les domestiques dormaient. Toutes les luniières étaient éteintes, à l'exception d'une bougie rose parfumée qui brûlait dans la chambre de la comtesse Raymonde, et d'une lampe allumée dans celle de madame de Soleure. Mais on ne pouvait voir du dehors : les Persiennes fermées et les doubles rideaux devant les croisées interceptaient ces deux lumières. Rien n'indiquait que les deux comtesses ne fussent pas couchées.
Madame de Soleure attendait avec une impatience fiévreuse, les mains crispées sur son fauteuil.
La pendule sonna onze heures.
Elle tressaillit, se leva, fit lentement le tour de sa chambre, les bras croisés, ses lèvres minces serrées, puis s'approcha de la porte, où elle resta immobile, prêtant Toreille.
Dix minutes s'écoulèrent encore.
— Il ne vient pas, murmura-t-elle; se serait-il trompé?
Soudain, et sans que le silence autour d'elle eût été troublé, elle vit sa porte s'ouvrir doucement. Pierre Valenski parut, tenant ses souliers à la main.
•— Eh bien? Tinteri-ogea-t^elle à voix basse.
revenez vite ; je voudrais que tu fusses déjà à la Fontenelle.
Yalenski s'inclina respecitaeusement devant sa maîtresse et disparut.
— Aux autres, maintenant ! murmura la comtesse. Elle alluma une bougie, sortit de sa chambre, traversa
son boudoir et entra dans une autre pièce qui se trouva subitement éclairée par la lumière que madame de Soleure tenait à la main.
Qeu^ l^ommes, ^taillés ei\ hercyles^, étaient étendus ^ur le tapis, au milieu de la chambre, ayant l'air de dormir. L'apparition de la comtesse leur fît seulement entr'ouvrir les yeux.
Ces deux hommes étaient les autres serviteurs russes de celle qui avait été autrefois la princesse Olga OlakofT. L'un se nommait Rudiow, l'autre Tougaref. Gomme Pierre Valenski, ils avaient pour leur maîtresse un dévouement sans limites. Bien qu'ils fussent en France depuis une vingtaine d'années, ils connaissaient à peine quelques mots de français, et étaient restés Russes jusqu'au bout des ongles. Pour eux, leur maîtresse était tout; ils lui obéissaient passivement, en esclaves, et lui étaient dévoués jusqu'à la folie.
— Rudiow, Tougaref, debout! dit la comtesse, parlant dans sa langue maternelle.
Aussitôt les deux hommes se dressèrent comme mus par un ressort et, pareils à des automates, se tinrent immobiles, plantés sur leurs larges pieds chaussés de chaussons de lisière.
Les yeux luisants, fixés sur la comtesse, ils attendaient un ordre.
— Le moment est venu, re|^rit madame de Soleure; vous allez faire ce que je vous ai dit.
Rudiow prit sur une table deux petites lanternes
afflé la bougie rose. Cette précaution prise, il alla se icer à la fenêtre, près de^la jeune femme.
- Qu'est-ce donc? lui demanda-t»il à voix basse.
- Je ne sais, je ne vois rien encore, répondit*eUe,
- C'est bien à la grille qu'on a sonné ?
- Oui. Et je me demande qui peut venir au ch&teau h e pareille heure.
-Raymonde, si c'était ton mari?
- Quelle idée! D'après la lettre que j'ai reçue hier, il doit pas arriver avant huit ou dix jours.
- Écoute, Raymonde, il me semble que j'entends le lit d'une voiture.
- Qui s'éloigne. Oui, c'est bien le pas d'un cheval et bruit de roues sur le pavé. La voiture descend lente* mt vers le village.
- La personne qui vient de sonner s'est évidemment t amener jusqu'à la grille.
- Et elle attend qu'on lui ouvre. J'ai beau regarder, il impossible de rien distinguer, d'abord à cause de la tance, qui est grande, et puis la nuit est si noire...
~ C'est singulier tout de mêmel Qui donc peut- il être, visiteur, qui arrive ainsi au milieu de la nuit ?
- Nous le saurons tout à l'heure.
- Est-ce que tu n*es pas inquiète, Raymonde ? -* En aucune façon.
EUe mentait peut-être, car elle ne prononga pas ces )ts d'une voix bien assurée.
- Ah l fit-elle, — le concierge est levé.
La loge du concierge, qui se trouvait à gauche de la lie, venait, en effet, de s'éclairer, ^ette loge était un joli pavillon carré construit sur une ite-forme avancée de la terrasse, et sur les fondations ^me d'une des tours crénelées de l'enceinte autrefois tifiée. L'homme qui occupait le pavillon de la terrasse
était un vieux serviteur de la famille devenu, sur sa d« mande, gardien de la grille du ch&tëau.
Notre homme dormait profondément lorsque le soni la cloche le tira brusquement de son sommeil. Il sauta bas de son lit et passa vivement son pantalon, qu'il trom sous sa main. En bâillant, car il n'était pas encore bie éveillé, il se frotta les yeux et s'étira les bras.
— Est-il permis de réveiller ainsi les gens au milieu i la nuiti grommela-t-il. Ahl je vais bien les recevoii ceux-là. Qu'est-ce qu'ils veulent? Est-ce que le feu es au village?
Tout en continuant de pester contre les imporluQ qui se permettent de troubler le sommeil des bonnet gens et particulièrement des vieux portiers qui oi comme tout le monde droit au sommeil, il chercha tâtons, sur la cheminée, sa boîte d'allumettes, et apr^ avoir usé inutilement une dizaine d'allumettes, ce qi augmenta encore sa mauvaise humeur, il parvint à avoi du feu et à allumer sa bougie.
IL trouva alors ses pantoufles dans lesquelles il (ourrj ses pieds nus.
Tout cela avait demandé assez de temps. Enfin, le con* cierge ouvrit sa porte et, grommelant toujours, allant ui peu de travers, il marcha vers la grille.
— Qui a sonné? demanda-t-il de sa grosse voix, près que menaçante.
— Moi, répondit une voix d'homme derrière la grille Ayant probablement encore la tête pleine des vapeun
du sommeil, le concierge ne reconnut pas cette voix qu lui répondait.
— Vous, fit-il, qui, vous?
— Ton maître, Grubert; allons, tu m'as fait attendrt assez longtemps, ouvre, ouvre vite.
— Est-il Dieu possible ! exclama le bonhomme touti
v.lKv'?ï«/
lit réveillé, cette fois; monsieur le comte, c'est monsieur (e comte! Mais je n'ai pas mes clefs. .. Pardon, oh! kpdon, monsieur le comte Je vais les prendre. ■La comtesse Raymonde et Jacques Yernier avaient Intendu. Tous deux se jetèrent en arrière, saisis d'une indicible terreur.
— Lui, mon mari ! prononça la jeune femme d'une voix Uranglée par l'émotion.
Mais ce ne fut qu'un court instant de surprise et de Itopeur, Raymonde n'était pas de ces femmes qui perdent facileaient la tête en présence d'un danger plus ou moins réel. Elle avait parfaitement conscience de la situation dangereuse dans laquelle elle se trouvait; il fallait en sortir; cela, d'ailleurs, ne lui semblait point difficile. Quoique très jeune encore, Raymonde était une femme forte, toujours à la hauteur des circonstances.
Née pour l'intrigue, grande chercheuse d'aventures, peut-être ne lui déplaisait-il pas d'avoir à lutter contre le danger. Au surplus, celui qui se présentait ne lui paraissait pas bien redoutable. Elle eut donc vite retrouvé sa présence d'esprit, son sang-froid.
— Jacques, rallume la bougie, ordonna-t-elle.
Et pendant que le garde-chasse se mettait en devoir d*obéir, la jeune femme ella refermer doucement, sans bruit, les persiennes et la fenêtre.
La chambre s'était éclairée.
Jacques Yernier, très pâle, avait la terreur peinte sur le visage.
— On dirait que tu as peur I lui dit Raymonde;
— Non, mais...
— Tu trembles...
— C'est assez naturel, il me semble.
Elle haussa les épaules.
-7- Eh bien, qu'attends -tu? reprit-elle : allons vite.
im DRAME PB FAMILLE . 55
Pierre Yalenski, ayant une lumière h la main, attent son maître sor le haut du perron.
- Où dois-tu me conduire ? lui demanda le comte ne voix agitée.
- Près de madame la comtesse, votre mère ?
- Je te suis.
je serviteur marcha devant, éclairant les pas du Qte.
lelui-ci était d'une pâleur livide ; il monta péniblent le grand escalier, le corps voûté, baissant la tôte. i yeuz secs, cerclés de noir, brillaient d'un feu sombre, kladame de Soleure se tenait droite et raide sur le lil de la porte ouverte de sa chambre, lia vue de son fils, qu'elle avait vu partir heureux et )Iein de force et de jeunesse, et qui lui revenait illi de dix années, courbé et se traînant comme un illard, elle ne put retenir ses larmes. Tout se déchit en elle.
- Mon fils, mon cher enfant I exclama-t-elle d'un ton aloureax,
-Ohl ma mère, ma mèrel répondit le comte d'une
ix brisée.
Et, tombant dans les bras de la comtesse, il se mit à
îgloter.-
Toute palpitante, elle l'étreignit avec une sorte de fu-
ar, le serra fiévreusement contre sa poitrine bondis-
Qte et colla ses lèvres froides sur son front brûlant.
Pierre Yalenski se retira discrètement.
Le comte pleurait comme un enfant dans les bras de
mère.
•— Oui, pleure, mon fils, disait*elle en couvrant son
)nt et ses joues de baisers, pleure, pleure encore, cela
il du bien de pleurer... Mais après les larmes, il faudra
trouver ton énergie et te redresser. Tu es le maître ici,