‹ La petite MionneChapitre 4 sur 28 · I I I I II I .. I I I » M ■ I · texte numérisé non relu

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Madame "^de Soleure, ayant son sourire ironique stéréotypé sur les lèvres, prit place dans un fauteuil.

Le comte resta debout, appuyé contre un meuble.

Raymonde, il faut le dire, n'avait pas une confiance absolue en son stratagème. Gomme le malheureux qui se noie, elle s'était accrochée à l'unique branche de salut qu'elle avait pu saisir. Elle sentait que son mari, prévenu, l'avait écoutée et allait l'écouter encore d'une oreille incrédule. Mais si, cependant, sans y croire, il voulait accepter son mensonge?

Elle prit son air doux et naïf, jeta un regard inquiet sur sa belle-mère, et, avec un grand accent de vérité, &IIe parla ainsi :

— Je dormais d'un sommeil profond, lorsque, tout h 3oup, je fus réveillée en sursaut par un coup de cloche. Bn ouvrant les yeux, je crus voir une lumière s'éteindre )t j'entendis un léger bruit pareil à un frôlement. Je ne 'US pas effrayée : ce pouvait être un coup de vent dans nés persiennes et l'effet produit par un miroitement de nés yeux.

Au second coup de cloche, je sautai à bas de mon lit, 'allumai une bougie ; très surprise, j'ouvris ma fenêtre. }ui donc peut venir au château à pareille heure ? me denandai-je. J'attendis. Enfin le pavillon de la terrasse &' éclaira et un instant après je vis le père Grubert se diriger vers la grille.

Jugez de mon étonnement, de ma joie, Gaston, quand, ious entendant parler à Grubert, je reconnus votre voix.

— Oh I fit madame de Soleure, se dressant à demi. Ses yeux lançaient des flammes.

— Écoutez-donc, ma mère, dit le comte tranquille* nent.

La vieille dame retomba sur son siège.

Raymoiïde continua :

l'incroyable aaàace de sa bni la confondait, < rissement était si complet, qu'elle oubliait soi

— Oh 1 c'est trop tort ! s'écria-t-elle.

^ Eq effet, ma mère, dit le comte, interpr maDière favorable ft Baymonde l'exclamatioa comtesse, ce malfaiteur a fait preuve d'une aud

La jeoD* lerame laissa échapper nn soupir < ment et ane tuenr fautive de triomphe rayon front.

— Gaston, dit-elle en se levant, entroa:

cliambre, venez voir.

— NoQS aT0D3 le temps de constater le vol il, tont à l'heore, nows verrona.

11 continua :

— Je »nis parlieuliferement frappé d'nne cl amr pa s'introduire dans lechitean et jnsquf chambra, Haymoade, il faut que le voleur con fatteniNit l'ioténenr de voire demeure ; ceci soopçonner un de nos servitears. Est-ce qi l'avez pas reconnu, cet homme ?

~ J'étais si troublée... D'ailleors, son appa si brusque, sa fuite si précipitée, que je n'ai Itiop» de vtpîr son visage.

— C'est fâcheux, très f&cheui, car nies 9ou| Tent, malbcdremement, se porter sur un iitnc

— Hélas ! c'est vrai, soupira Raymonde.

La patience de la vieille comtesse était it bot i E^leiioo^ sur ses jambes et s'écria:

I — Ah 1 ci, BMAsiêur le comte, est-ce que |prokHi§er longtemps encore eette ridule

Îsse;, assez, il faut que cela finisse I Elle se plaça devant la porte du boudoir resl i proaoB^ qnelqœs paroles en langue russe, rdre qn'eBe donaait.

tns DRAME DE FAMILLE 77

Baymonde avait appayé sa maÎD sur son cœur comme pour en comprimer les battements.

Le comte conservait son calme imperturb mère dardait sur lui le feu de son regard, ayi lui demander ce qu'elle devait penser de son a

Toul à coup, la porte de la chambre de la jeu s'ouvrit et l'on vit paraître les deux serviteurs i liant le garde-chasse, qu'ils tenaient au collet.

Raymonde, jouant la surprise poussa un cri

— Jacques Vernier ! fît-elle.

Les deux Russes poussèrent le garde-chasse du salon.

11 tremblait de tous ses membres, et paraiss; avoir conscience de ce qui se passait autour yeux hébétés se fixèrent sur Raymonde.

La jeune femme détourna la tête avec un m de suprême mépris. II se courba, comme écra

Alorâ, croisant les bras, Raymonde se ares de son amant, hautaine, Indignée.

— Vous, misérable, c'est vous I s'écria-t-elle accent de colère qui aurait fait honneur à u dien ne consommée. Voleur, voleurl... Ainsi, ' ment vous êtes reconnaissant du bien qu'on v C'est monstrueux 1

Puis, se tournant vers le comte :

— Gaston, continua-t-elle, c'est à ma recomi qne vous avez accueilli cet homme et lui avez i place que tant d'autres eussent été heureux et cuper; je le croyais honnête, j'ai été indignem pée. Oh!... un voleurl... Je suis honteuse de parlé de lui autrefois, Gaston, et je tous en pardon. Qu'il n'espère pas trouver grâce devani tant j'ai été bonne pour celui en qui j'avais ' autant je suis sans pitié pour le serviteur indigi

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— Sans donte, ma mère.

— Mais, mon fils...

— Pardon, ma mère, interrompît le comte, Jacques STernier n'est plus à moi, je n'ai plus aucun droit sur lui ; Incapable d'un yoI domestique, il appartient à la juslice.

— Mais c'est impossible! exclan^a la mère avec yéhé- Aence, le comte de Soleure ne siturait croire à ce conte }u'on vient de nous faire et qui prouve seulement que nadame ne manque ni d'imagination ni d'audace. Mais 'expédient est mauvais. Non, non, le comte de Soleure, esprit judicieux, ne peut être dupe de cette comédie ridii^ale qu'on joue sous ses yeux.

— Ainsi, ma mère, vous ne croyez pas à ce vol 7

— Jamais, jamais I... Tout ce que votre femme vient le vous dire est mensonge...

Elle et son complice se sont entendus, espérant que vous pourriez Atre encore leur dupe. Mais ils se trompent»

Devant madame Raymonde, je maintiens avec énergie ze qui vous a été dit, ce que je vous ai répété tout à l'heure ; cet homme, ce valet est l'amant de votre femme.

— ^ C'est une infamie ! s'écria Raymonde. Oh 1 Gaston, Gaston, vous n'ajouterez pas foi à une pareille accusation i

Elle voulut de nouveau jeter ses bras au cou de son mari»

Mais comme la première fois, toujours calme et froid, le comte TempAcha de le toucher.

Elle se recula en poussant un gémissement.

— Mais défendez-moi donc, vous, reprit-elle d'une 7oix sifflante^ en apostrophant le garde-chasse, dites donc à M. le comte que les paroles de sa mère sont odieuses, que son accusation est une infamie I C'est vous aussi qu'elle accuse, défendez-moi, défendez-vous l

comprendrez que votre mère, jalouse de i Toudfait nous désunir, nous séparer.

— Mon fils, dit la vieille comtesse d'i quille, car un fï-émissement des lèvres du rassurée sur la nature de ses impression!

paroles insensées que vous venez d'ente quelles je n'ai pas à répondre. Cette malhen à bout, affolée, ne sait plus ce qu'elle dit.

Après vous l'avoir pris, elle ose encore ] honneur: en vérité, on n'a pas idée d'un dace I Maintenant, vous connaissez cette fei TOUS avez eu le malbeur de donner votre bon, il était nécessaire qu'elle se montra tonte sa laideur morale ; cela seul pouvait la fatale passion qu'elle vous a inspirée. 01 et avoir déjà tant de perversité ! Cela stu vante !

Mais il est temps de mettre &n à celte ci scène lugubre et si pénible pour vous, n longtemps duré.

Madame de Soleure fit un signe à Valt vança, et lui pariant en russe, elle lui doi

Pierre Valenski traversa le salon et p< cbambre de Raymonde.

Celle-ci le suivit des yeux avec inquiélu mcavement pour s'élancer aussi dans sa cl

— Demeurez, Raymonde, demeurez, j€ dit le comte d'un ton qui n'admettait pas

Cette prière était un ordre.

La jeune femme s'arrêta tout interdite e mâme pas de protester contre l'invasion ( par le domestique russe. Mais son effaren qu'à quel point elle était troublée.

— Jacques Vernier, reprit le comte, cba

UN CCBUR BRISÉ

Bien quMl s'attendit à cette réponse de Jacques Terrier, qu'il avait provoquée et exigée, le comte chancela »mme s'il eût reçu un coup de massue sur la tôte.

Il semblait que, devant cette déclaration si nette et si ierrible, Raymonde dût être écrasée. Il n*en fut rien. La nalheureuse s'imagina qu'il lui était possible de se délendre encore. Elle ne sentait pas qu'avant de se présenter devant elle le comte était convaincu de son crime, iveuglée, incapable de raisonner, prise d'une sorte de ^rtige, elle ne voyait point que pour elle tout était perdu. Elle ressemblait à l'insensée qui sous le ciel sillonné d'éclairs, déûe la foudre.

-- Tout cela est mensonge et calomnie, s*écria-t-elle, tout cela est infâme! Accabler ainsi une pauvre femme est odieux et lâche I Mais ce n'est pas tout d'accuser, il faut prouver; des preuves, des preuves !..•

— Les voici, dit Pierre Valenski, rentrant dans le talon.

Il tenait dans sa main un paquet de lettres.

Raymonde poussa un cri sauvage, et, felle de ra^e, bondit sur le Russe pour lui arracher les lettres.

Alors le comte, qui était resté sombre et pensif, se re-» dressa.

*— Madame, dit-il à sa femme avec une froideur glaciale, après ce qui vient de se passer ici, après ce que j'ai entendu, je n'ai plus que quelques mots à vous dire.

A partir de ce moment, toute espèce de communication avec des personnes du dehors vous est interdite. Défense absolue vous est faite d'écrire à qui que ce soit, et vous ne pourrez sortir de votre appartement sans ma permission.

— Alors, monsieur, vous me séquestrez?

-^ Oui.

— Ghassez-moi, j'aime mieux cela.

— Vous attendrez, s'il vous platt, la décision que je prendrai ultérieurement à votre égard. Je n'ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas^ que, devenus étrangers l'un à l'autre, nous ne devons plus avoir aucune relation. Gomme il nous serait également pénible de nous voir, de nous rencontrer, vous prendrez vos repas seule dans une des pièces de votre appartement, celle que vous désignerez à cet efiet. Mes serviteurs seront comme par le passé respectueux envers vous et empressés à vous servir. Toutefois, je dois vous prévenir que l'autorité que vous aviez sur eux vous est retirée, et que vous n'avez plus d'ordres à leur donner.

Vous m'avez entendu ?

— Parfaitement, monsieur le comte ; mais, puisque nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre, ne seraitil pas plus simple de nous séparer ? Vous reprendriez votre liberté en me rendant la mienne.

— Cette séparation viendra à son heure, madame , quant à présent, elle n'est pas possible.

— Pourquoi ?

»- Je n'ai pas h répondre à votre question ni à vous

Ui comte avait quitté sa mère, disant qu'il an join de se reposer, et s'était retiré dans sa c Le malheureux souffrait horriblement ; tout à ar se contenir, il avait déployé une force surh liotenant ses nerfs se détetkdaient et il se senl aement anéanti.

Il lui aatait fallu de longues heures de somme Ds la situation d'esprit où il sa trouvait, il étai le qu'il pût prendre le repos qui lui était, ce] aêceasaire.

Sa poitrine oppressée était pleine de sanglots. Dent il avait pu pleurer encore ; mais ses } eut secs comme s'ils n'eussent plus eu de larn Dans son cerveau, oii toutes sortes d'idées lug les se succédaieat, tout était désordre et ce pensée lui échappait à chaque instant, se no; vague, et il parvenait k grand'peine à la ressa Accablé, il s'était assis près de son lit, et, rc te sur la couverture, il poussait des plaintes e1 iïsements. Il mandissait tout : le ciel, qu'il tro ste, le jour qui l'avait vu nallre et son esi 'tte vie misérable dont il allait devenir le for^ int, comme des boulets aux pieds, ses amertu -œurenaents, son malheur I Ilaentait, le malheureux, qu'il avait pour to inique de Nessus sur le corps.

Ab! s'il avait pu mourir I Comme il l'aurait i 'ec joie, cette mort qui eût été pour lui la dél ir il sentait qu'il se pourrait jamais oublier. A en sa vie que Raymonde lui avait prise.

Oh I cette femme | il l'avait aimée, adorée, il

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complètement éteint, il existait encore entre le a femme nne attache puissante.

Raymonde était enceinte.

Si coupable qn'fille fût, la maternité de 1 femme plaidait en sa faveur. Ce n'était pas la des difficultés de la situation.

La naissance d'un enfant est ordinairement a avec des transports de joie; mais pour cela il i cet enfant qui vient de naître soit un gage de 1 que sur sa tète blonde reposent toutes sortes Tances, il faut qu'il vienne resserrer les liens i mille et prendre au milieu des siens la place qui faite.

Malhenreusement, il n'en était pas ainsi dan constance présente, et la naissance de ce pau' iUe, que sa mère allait mettre au monde àa mois, était déjà considérée comme un malheur si ft un autre. Avant de lui donner le jour, sa mère enlevé l'affection de ceus qui l'auraient aimé, 1 aliéné le cœur de son père.

Mais le comte était-il son père?

Madame de Soleure avait fait entrer dans l'e son malheareux fils un doute horrible, qui at tait ses ravages et poursuivait activement son œ comte était mordu au cœur par ce doute qui le comme un fer rouge et le troublait jusqu'au l'ILme.

En vain, sentant remuer ses entrailles, il voi ioigner de sa pensée, ce doute qui le torturait; sible! Il résistait avec acharnement; crampon victime, il enfonçait ses griffes dans la chair vivi chirait sans pitié.

Aux oreilles du malheureux résonnaient sans ( mots effroyables de sa mère :

d£tachant sur le blanc du papier, attirait surtout son ard ; il se pencha en avant et put lire ces mots : « Ma ire adorée I » Un frisson courut dans tous ses membres I lui sembla qu'une main de fer tordait son cœur, la chère adorée ! Que de fois, lui aussi, avait n mots àl'oreiUe de sa femme dans des heures délire amoureuxl Et puis, n'était-ce pas toi « phrase banale, mais qui exprimait tant d I commençait ses lettres lorsqu'il écrivai nde?

aisi d'une sorte de fureur, il jeta ses deux i able pour s'emparer des lettres.

ce moment un bruit étrange frappa soi ùtuncrirauque, horrible, pareil àunhurl lemblait sortir de dessous terre, e comte se dressa debout comme poussé pi

-Qu'est-ce donc que cela? se demanda-t-il.

d escalier et descendit rapidement au rez*de-chaus-

rians le vestibule, éclairé par la lumière d'une lampe, domestiques de garde veillaient, la vue de leur maître ils se levèrent.

^ Est-ce que vous n'entendez pas ces cris affreux? leur nanda le comte.

- Pardon, monsieur le comte, nons entendons très

Sans émotion, sans effroi, et vous restez là tranquiU lent, comme si vous écoutiez le chant d'un oiseau I ■se passe-t-il? Le savez- vous?

^ Nous l'ignorons, monsieur le comte.

- Vous l'ignorez... et vous ne bougez pas I... p C'est Tordre qui nous a été donné.

- Par qui?

^ Par madame la comtesse.

p D'où partent ces cris ?

- Probablement de la crypte de la chapelle.

-Oui, oui, c'est cela, j'aurais dû deviner.

Le comte ouvrit une porte et s'élança dans l'obscurité Kn couloir qui le conduisit à une galerie vitrée; il la ivit, marchant rapidement, faisant résonner son pas t les dalles, et arriva bientôt à la porte de la chapelle ù était ouverte. Il entra. L'obscurité était profonde dans chapelle ; mais un filet de lumière, montant du sourrain, lui fit voir, également ouverte, la porte bardée I fer de l'escalier de pierre de la crypté.

Un nouveau cri vint déchirer ses oreilles, puis ce fu-* Dt des gémissements, des râles auxquels se mêlaient mme des grondements furieux de carnassiers. &u risque de se casser le cou, le comte se jeta sur les irches de Tescalier qu'il descendit quatre à quatre. Il parut dans le souterrain en criant d'une voix vimte : i:l'i*i'-.

UN PRAiiE de; famillb 95

Droite et raide, très pâle, mais impassible, la Tieille comtesse se tenait à quelques paj»^ adossée à une co* lomie« Après aToir prononcé la sentence, elle avait vonlu assister à rexécution. Il y avait de la férocité dans sa haine et elle semblait se repaître des sonifrances du supplicié. La femme s*était changée en furie* Aucun noble sentiment ne parlait en elle; tout entière à sa vengeance, elle ne sentait pas qu'elle jouait un rôle odieux, qu'elle était cruelle et barbare.

Les épaules, le dos, les reins et les flancs du patient étaient zébrés de lignes rouges et bleuâtres; chaque coup de lanière avait coupé la peau. Le sang coulait, traçant sur le corps des arabesques rouges.

Jacques Vernier, la bouche pleine d'écume, les yeux hors des orbites, se tordait, hurlait, rugissait et grinçait des dents sous chaque coup de fouet qui entamait sa chair; mais îl ne demandait pas grâce; il n'implorait d'aucune façon la pitié de ses bourreaux. De temps à autre, il lançait à madame de Soleure un regard effrayant. Si elle l'avait senti sur elle, ce regard menaçant, terrible, elle aurait eu peur, peut-être. Un venin mortel se distillait dans le cœur du garde-chasse ; c'était une haine implacable, sauvage, qui fermentait en lui, et déjà il songeait à tirer vengeance du supplice honteux qu'on lui faisait subir.

Ohl oui, il se vengerait un jour, et malheur, malheur à Tennemî qui s'offrirait à ses coups, car lui aussi serait sans pitié. On le payerait cher, ce sang que le fouet faisait jaillir ! Le sang réclame le sang I

La voix du comte, forte et puissante, avait éclaté comme un coup de tonnerre sous la voûte de la chapelle souterraine.

Le bras levé, prêt à frapper encore, resta un instant

yes. Reprenez possession de vous-même ; la colère vous a mal conseillée et vjoyez où elle vous a conduite : à com-^ mettre un acte indigne de vous et de moi. Vous avez oublié, ma mère, ce que vous deviez à votre dignité, à votre caractère, à vos sentiments de femme, à tout votre passé. Vous si bonne autrefois, qui ne viviez que pour faire le bien, comment avez-vous pu changer à ce point en si peu de temps ?

— Depuis votre naissance, Gaston, ma vie n'a eu qu'un but unique : votre bonheur. Et, pour vous le donner, vous savez tout ce que j'ai fait, tout ce que j'étais disposée à faire encore. On vous l'a pris, on vous l'a volé, ce bonheur qui était mon œuvre la plus chère; et en vous l'enlevant on a calciné mon cœur, on m'a rendue haineuse et méchante.

Le comte poussa un profond soupir.

— Que je sois aveuglée par la colère, c'est possible, continua la comtesse ; mais n'espérez pas trouver en moi de la pitié, il n'y en a plus... Eh bien, oui, voilà ce qu'on a fait de moi, et je resterai ainsi jusqu'à ma dernière beure. Vous, mon fils, vous inclinez vers le pardon et ïoubli ; moi, je ne pardonne pas, je châtie, je me venge I

— Nul n'a le droit de se faire justice lui-même, répliqua le comte tristement.

— Alors, dit amèrement la comtesse, j'aurais dû vous laisser livrer ce misérable aux gendarmes ?

— Pour nous tous, je ne l'aurais pas fait, vous le savez bien.

— Enfin, qu'allez-vous faire de ce vil coquin? i

— Vous allez le voir.

Et, se tournant vers les deux Russes, il leur dit : — - Déliez cet homme et remettez-lui ses vêtements sur le corps.

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ce misérable, qui vous a fait tant dé mal, Foas m'a¥ez mise hors de moi.

— Je vous ai dît, ma mère, que je n'avais aucune

vengeance à tire? de cet homme.

— Alors, vous vous contentez de le chasser?

-Oui.

— C'est une vipère, mon fils, si vous ne !,ui écrasez pas ' la tête, elle vous mordra encore.

— Je ferai ce qu'il faudra pour n'avoir pas h redouter ses morsures.

— Je n*aî plus rien à dire ; le comte de Soleure est le maître ici, il peut faire ce qu'il lui plaît. Mais Dieu veuille, mon fils, que vous n'ayez pas à regretter un jour d'avoir été trop bon.

— Vous allez conduire cet homme hors du château, ordonna le comte, s'adressant aux deux Russes, et vous le laisserez libre d'aller où il voudra.

Il prit la main de la comtesse, et lui dit :

— Venez, ma mère, venez.

Il l'entraîna doucement et ils gravirent les premiers l'escalier de pierre de la crypte.

Le comte conduisit la comtesse à la porte de sa

chambre.

— Au revoir, ma mère! lui dit-il,

— Pourquoi me quittez-vous si brusquement?

— Vous avez besoin de vous reposer, ma mère.

— Et vous, mon fils après tant de terribles émotions, l'allez-vous pas dormir?

Le comte secoua tristement la tête et répondit :

— De longtemps le sommeil ne fermera point mes )aupières. Ah I continuà-t-il avec un accent désespéré, e sommeil quHl me faudrait c'est celui dont on ne sort amais I

peux Taire du bien, et tu en feras beaucoup, c'est ( lature. Teods la main aux malheureax;c'estenes les larmes des autres que les tiennes cessen :ou!er. Quand on a comme toi des sentiments ' Jme grande, on est forcément beureux du bonbeui i donné.

Tu le vois, j'ai été sensible à tes reproches, pour ilie, ébauchant un froid sourire; devant toi, ma ombe, etje n'ai plus la force de maudire, car mon loiir mon flls est plus fort que ma Tolonté.

Gaston, est-ce que tu m'en veux réellement de ( 'ai fait?

— Je vous excuse, ma mère,

— C'est déjà quelque cbose. Moi, mon Bis, je m onne; ma conscience tranquille ne me reproche

— Je vous en prie, ma mère, ne parlons plus de —Soit! Ce que je désire, ce que je veux, mon fllt

Jie tu ne te laisses point écraser sous l'énorme po on cbagria. Redresse-toi donc afin de tenir tôt italité... Mets le pied sur le passé et regarde l'a ^près tout, ce n'est qu'une année à retrancher de inppose que tu as dormi tout ce temps, en proie lorrible cauchemar, et efforce-toi de te débarrass «n effrayant souvenir. Oublie, mon flls, oublie ! -Jamais ! prononça le comte d'une voix sourdi

— Ne dis pas cela, ne le dis pas I s'écria la com e venx, entends-tu, je veux te faire oublier que tu i malheur de donner ton nom à une infâme 1...

Mais, comprends donc, malheureux enfant, qu€ arce que tu souffres que je suis impitoyable ; c' lal qu'on a fait h mon flls bïen-aimé qui me rend cr ni excite es moi toutes les fureurs de l'enfer!

Poi-»» „..» :„ ^g gyjg pjg tombée comme toi, av

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dans Tabîme? Assurément, notre situation est affreuse: mais elle n'est pas sans issue : nous en sortirons.

— Comment?

— Je ne le sais pas encore ; mais ce soin me regarde. Écoute, Gaston, le ciel t'a richement doué : tu as la fortune, une fortune que beaucoup de princes, assis sur les marches d'un trône, envieraient; et tues jeune et beau; situ n'avais que cela, ce serait peu; mais tu possèdes toutes les qualités de l'esprit et du cœur ; oui, tu as toutes les délicatesses, tous les nobles sentiments, toutes les hautes et fiëres vertus qui n'appartiennent qu'aiu hommes véritablement grands I Et tu voudrais laisser périr tout cela I Non, non. C'est sous mes yeux, sous mes baisers, sous le souffle de mon âme que tu es devenu un homme; je t'ai fait ce que tu es; tout ce qu'il y avait en moi, je l'ai mis en toi; tu n'es pas seulement né de mon saug, Gaston, tu es l'œuvre que mon cœur et mon âme ont créée. Et je la verrais détruite, cette œuvre, qui est mon orgueil et ma gloire I... Allons donc, est-ce que c'est possible ?

Redresse-toi, te dis-je; la lice est ouverte, lutte ; il faut vaincre la fatalité 1 Malgré ce que dit le fabuliste, ce n'est pas un coup de vent de tempête qui déracine un chêne I

Tu as été méconnu, trompé par une misérable femme à qui tu avais tout donné ; est-ce une raison pour croire que toutes les femmes sont pareilles ? Non, mon fils. Toutes n'ont pas la perversité, les vils instincts de cette nialheureuse. S'il y en a de mauvaises, on en peut trouver qui sont honnêtes, vertueuses et chastes.

Une femme, •— mais est-ce une femme ou un déaion, — ne t'a pas aimé ; elle ne pouvait t'aimer, n'ayant pas de cœur. Qu'importe, mon fils! Une autre t'aimera et avec

xm DRA,MË r

one joie indicible ta sentiras cœur, Uq sourire douloureux cris]

— Ma mère, répoudit-il, je une femme sans terreur; m puisse aimer encore; quand ■ont paralysées, quand le cœi mort, il estiebelle à toute éra de tressaillements.

Mais je vous retiens sur le mère ; le temps s'écoule, le jo fleotrez, ma mère, vous avez

— Pas plus que toi, Gastoi Teuz-tu que je passe avec toi

— Non, ma mère, merci !

— Mon cher enfant, repr cilioe, tu as besoin d'entendi consolé; et qui donc peut i baume sur tes' plaies vives, si t'adore? Gaston, j'ai peur pou

— Et cependant, cette solil qn'U me faut.

— Seul avec tes pensées, je

— Vous craignez?

— Ton désespoir, Gaston.

— Encore une fois, ma i maintenant regarder mon m trouvé le courage et la force.

— Dis-tu vrai?

— Oui.

— Si seulement tu me prou

— J'ai mieux à faire : je vai

— Les lettres... j'oubliais.

— Je veux savoir, ma mère.

UTf DRAME DS FAMILLE

LE3 LETTBBS

Madame de Soleure était depuis eDviron vii eule dans sa chambre, absorbée dans ses so ées, lorsqne" trois petits coups frappés disert torte la tirèrent de sa rêverie. Elle se leva et

Pierre Valenski se trouva devant elle.

— Eh bien, Pierre, dit-elle avec une certa s-la réussi, les as-tu trouvées ?

Le serviteur répondit en sortant de sa po Ain nombre de lettres, qu'il mit dans la :omtesse.

— Bien, dit-«lle, très bien.

Son visage s'était illuminé de la flamme de

— Merci, mon brave Valenski, reprit-elle ; iervi tes maîtres, tu es un bon et fidèle servitei tst remplie, jusqu'à nouvel ordre; tu peux iller te reposer. i

Pierre baisa la 'main que sa maîtresse lui i'éloigna sans avoir prononcé une parole.

Madame de Soleure compta les lettres ; il jix-liuit.

Elle sorprlt sûu fils marchaat à graoïis pas, se f'' le front et la poitrine, poussant des plaintes gesticulant, s« démenaol enfin comme un possé

Sa pàlenr arvait pris une teinte terreuse; en p affreux délire, son regard, plein de lueurs rapii celui d'un insensé; nn tremblement convuls tous ses membres ; son visage tourmenté, inoD lueur qui coulait de son front, avait une indé apresslôQ de souffrance. Le malhetireQx jeuni itait dans un état de surescitation nerveuse ir 1 décrire.

Évidemment, la lecture que le comte venait itait la cause de cette borrible crise. Madame à t comprit.

Les lettres ouvertes étaient en désordre sur Fois ou quatre, froissées dans un accès de i toute, avaient été jetées sur le tapis.

Des sièges renversés, une tenture décbirée et ;aifiques vases de Sèvres brisés en morceaux, a [ue la crise avait commencé par une explosii ïur.

Âla vue de sa mère, lejeune homme s'arrËta lient et la regarda en bocbant la tête.

Madame de Soleure se précipita sur lui, l'e «s bras, et, le serrant à l'étoutTer :

— Mon fils, mon cher enfant ! gémit-elle.

Le comte resta un instant la tète appuyée sn delà comtesse ; puis, se délivrant doucement de naternelle :

— Ma mère, dit-il, votre flis est le plus misi lommes, il s'estime moins, maintenant, que 1 les valets.

— Taû^oi, tais-toi, ne parle pas ainsi I '

sais Jiê à cette malheureuse, et elle porte m qaoi qae je puisse dire et faire, elle est ma 1 est comtesse de Soleure I Et cet eafaut, qa'ellera mettre au monde,. , Ah I tenez, c'e: table, et je ne sais pas comment je ne su âeveou fou t

— Oui, mon pauvre Gaston, tu te trouves d tuation horrible ; mais c'est froidement, avec faut l'examiner a&n de pouvoir en sortir.

— Est-ce possible?

— Le malheur est là, devant nous, nous plus que combattre ses conséquences. C'est i faire. Il n'existe pas de mal auquel on ne pui UQ remède plus ou moins souverain. Ce remi cbercberons et nous le trouverons, en ne pe de vue que plus le mal est grand, plus il faut ag avec énergie. Pour sauver un homme de la n corgien n'hésite pas à couper le membre ob gangrène ; nous ferons comme le chirurgien, cherons dans le vif. Va, je ne t'abandonnei peu2 compter sur moi.

D'après ce que tu viens de me dire, mon fli être suffisamment instruit ; toutefois, ce que peut t'apprendre quelque chose encore,

— Qu'est-ce, ma mère ?

— Ces lettres.

— Ces lettres.?...

— De Raymonde.

— D'où viennent-elles?

— Da chalet du parc où Pierre Yalenski irendre par mon ordre.

Le comte A'onça les sourcils et ses lèvres Sf

— Je n'ai plus rien à apprendre, prononça nent.

Trtî DRAME Ï)B FAMILLE lll

lignes ; il n'y a rien de voilé dans cette correspondance amoureuse ; tout y est dit brutalement, avec remportement de la passion délirante.

Ouinse jours après notre mariage, vous entendez^ ma mère, quinze jours après, — elle ne s*est pas retenue longtemps, — elle sortait palpitante des bras de son amant pour venir se jeter dans, les miens et offrir à mes baisers son front impur, rouge encore des émotions du plaisir donné par un autre. Je ne puis penser à cela sans frémir de rage et il me semble que ce n'est plus du sang, mais du cuivre bouillant qui coule dans mes veines I

Redevenu furieux, le jeune homme firappait violemment le parquet du pied.

— Gaston, dit doucement madame de Soleure, je t'en supplie, calme-toi 1

— Non, non, s'écria4-il, c'est trop de honte 1 Je ne Sais pas, vraiment, comment j'ai pu, devant eux, me maîtriser ; si vous m'eussiez mis une arme quelconque dans la main, je les aurais tués I

>^ Leur sang répandu ne pouvait que rendre la situa-^ tien plus horrible encore. Tu avais le droit de les immoler à ta vengeance ; mais le comte de Soleure ne peut pas être un meurtrier. Point de bruit, point de scandale autour de nous. C'est l'honneur de notre nom en péril qu'il faut sauver I

«- C'est une femme profondément dépravé^ que j'ai épousée ; ells a été pétriede fange^ tous les vices se sont incarnée en elle. Ah I ma mère, en l'appelant et monstre » Vous r«Lvec bien nommée (».• Et la loi me rive à jamais à cette eréature 1

— Nous romprons ta chaîne^

-^ fille n'en restera pas moins ma femme, fit-il en secouant là tête avec découragement, et, toujours de par la loi, f enfentqui va naître sera le mien.

LA PBTITE MIONNB

)sse tressaillit. |

si tu le -veux, répliqua-t-elle. ''

18 regarda sa mère avec surprise, rends pas, que voulez-vous dire ? de- i

is-lo réellement, comme moi, que c«l !

j toi î j

ment hésitant, puis faisant un eiïort il

yé de ce mot terrible qu'il venait âe ime si sa conscience le lui eût reproché )ir se justi&er, il se baissa et ramassa 'il avait jetées sur le tapis.

-il, écoutez.

Dglée, il lut ;

nde, ma Raymonde adorée, je n'ai pa icore de l'émolion causée l'autre soir; aère, et ce cher petit être que tu portes st notre enTant... Je pourrais nepasU ... mais tu affirmes qu'il n'est pas Ai lureusement, et quand mSme, monadoidra au comte. Cela met une sourdine ir un enfant et ne pouvoir dire haateson père, c'est cruel... Pourtant il faut e, on ne peut pas tout avoir. D'ailleurs, as défendu de l'aimer en secret. C'esl i qui nous attache l'un à l'autre ; désormonde ne peut plus nous séparer. Tu sur toujours comme je suis à toi pour

mère, que pensez-vous de cela? Est-ce Ai-je besoin d'en savoir davantî^e?

|ues Vernier écrivait à Bnymonde il y »

deux mois, le vingt avril dernier, et la malheureuse osait conserver de pareils écrits I

— C'était bien imprudent, en effet, répondit froidement madame de Soleure ; cela prouve que, comptant sur l'aveugle confiance que tu avais en elle, Hay monde était parfaitement tranquille. 11 y a des femmes d'une audace inouïe, et Raymonde est de celles-là ; c'est parce qu'elle a trop compté sur ta confiance en elle que Pierre Yalenski a pu découvrir ses relations criminelles ; c'est parce qu'elle croyait n'avoir rien à redouter qu'elle manquait de prudence. Elle se disait sans doute :

— <( Je lui ai mis un bandeau sur les yeux, il ne peut rien voir. »

Et c'est à peine si elle prenait certaines précautions, n elle se cachait pour te tromper...

— Tout cela est vrai... Et vous me dites de rester ^alme, mamëre?

— A quoi peuvent te servir tes emportements, tes rugissements de fureur? Quand tu te cognerais la tête contre ^e mur, serais-tu plus avancé ?

— Vous avez raison, ne pouvant rien contre ce qui est, je dois baisser la tête ; la coupe est pleine, si amère iju'elle soit, il faut que je boive jusqu'à la lie. Oh I ma nière, ma mère, quelle honte !

Malgré mon dégoût, j'ai eu le courage de les lire toutes, ces lettres, dont chaque mot pénétrait en moi comme une flèche empoisonnée. Et pendant que je lisais, il me semblait qu'autour de moi une légion de dénons grimaçants, hideux, dansaient une ronde inferlale, et je croyais entendre mille cris discordants, des ioups de sifflet et des éclats de rire moqueurs.

Oh I oui, ma mère, pas de bruit, pas de scandale auour de nous. Je dois me contenir et souffrir en silence. >i l'on savait... Ahl comme certaines gens riraient! On

ToyoBs, mon flls, eit^e qae tu veux lereconnatlre, loi donner le nom et la fortunedes comtes de8oleur~ ' "' enfant qui n'est pai le tian?

— PnlB-je faire autrement? répondit le oomt voiioreuge. Ah I si je pouvais...

— Tout est possible, il ne ttat que vouloir.

— Hais...

— Cet enfant est maudit ; il ne portera pas toi je le !e jure I

— Il n'est pas né encore, il peut mourir en ven monde. :

— C'est ce qui pourrait lui arriver de plus h( répliqua la vieille comtesse d'un ton farouche ; a comptons pas sur cette hypothèse.

— Alors, ma mère, je ne vois pas comment...

— Gaston, qui veut la fin veut les moyens. Je qae je trouverais le remède à appliquer au mal tfouverai. Voyez-vous l'enfant d'uu garde-chaas domestique, porter le nom de Soleure ! Alloni «st-ce quec'est possible! Ahl mon flls, ceseralt I: Irritable et éternelle boute ! Mais tous vos ai sortiraient de leurs tombeaux pour vous Jeter & leur malédiction. Non, non, cela ne sera pas !

Elle resta un moment silencieuse, puis d'un toi calme, elle reprit :

-Gaston, tues acculé au fond d'une impasse,

— Héias 1 gémit-il.

— U ftucuoe iiiuQ ne s'offre & tes yeux pour en

— Aucune.

— Qnand on rencontre sur son ' chemin un ol unie renverse ou on le brise; il faut passer,,. Hmmei eu préiepoe de difficultés insurmontables j'en aurai raison ; pour cela, il faut que je puisa

à l'heure m'a tant effrayée s'est calmée. Tu sens que ta peux compter sur moi et que mon appui ne te manquera point.

Va, mon fils, il est toujours bon d'avoir une mère.

Écoute, tu vas te jeter sur ton lit et tu tâcheras de dormir. Grois-moi, Gaston, c'est en reposant ton corps brisé par tant de terribles émotions que tu auras la force morale qui t'est si nécessaire. Il y a encore du trouble dans tes pensées ; le sommeil, le repos amèneront une réaction salutaire, l'apaisement.

Tu vas faire ce que je te dis, n'est-ce pas? ajoutât-elle en l'embrassant.

— J'essayerai de prendre un peu de repos, répondit-il.

— C'est ce que je désire, c'est ce que je veux.

Elle marcha vers la porte etl'ouvrit. Avant de franchir le seuil, elle se retourna et dit :

— Courage, mon fils, courage I Et n'oublie pas que tu peux compter sur ta mère.

Sur ces mots, elle tira la porte sur elle et s'éloigna. Le comte laissa échapper un sourd gémissement.

— Quelle horrible nuit I murmura-t-il.

Il resta un moment immobile, une main appuyée sur son front brûlant, et reprit avec une profonde amertume :

— Oh ! la vie , la vie I La voilà dans toute sa laideur I... Et dire qu'il y a des gens qui ont peur de la morti Les insensés !... Comme je serais heureux de mourir, moi ! Mais la mort me repousse, et je suis condamné à vivre I. .. C'est donc pour souffrir, pour se tordre et grincer des dents, que l'homme a été jeté sur la terre... Nous sommes tous à la recherche du bonheur, et quand nous croyons l'avoir rencontré, quand il nous semble que nous le tenons, c'est de la fumée que nous avons saisie. Oh ! fragilité des choses humaines I Tout s'engloutit I Tout n'est

.. -.AME DE FAMILLE li9

éclairées par la clarté crépusculaire qni annonce le lever du soleil.

Déjà la campagne était pleine de rumeurs. Aui le travail du jour commençait. Tous les oiseai» chantaient, saluant le jour et se préparant à f au soleil. La voix du merle, s'élançant claire e du fond des massifs de verdure, accompagnait Ii et les notes perlées des rossignols et des fauvette: un de ses plus joyeux concerts que la nature c comte de Soleure.

Mais il n'entendait rien. Son regard, que i n'arrêtait, s'égarait, se perdait, plongé dans 1' resta longtemps ainsi, sans faire un mouvemi sorbe dam «ei lontbrcs peniéei.

Pendant ea tamps, que faJBalt l* comteiReRay Elle s'Atait oonohés et ellt donnait d'un profoi meil.

VN diulHG de famille 121

La iigure, d'un ovale un peu allongé, n'avait point la igalarité des traits, la correction du dessin et l'harmoie des lignes qui sont les conditions de la beaaté; sulefois, malgré les pommettes des joues ■•« """ '"'>iintes, le nez plus fort qu'on ne l'aurait to ?Dussis des lèvres trop accusé, le visage avs articulier et était loin de déplaire ; d'aillei ipression et son grand air de noblesse d'il y avait d'inégal, de heurté et d'iacor irme; et pais il s'encadrait agréablement er de barbe touffue de la même teinte que

Le comte n'avait rien d'efféminé dans f Bpeodant quelque cbose de timide et d'i )D regard accusait un manque de fermeté.

y avait là un défaut de nature.

Il avait le cœur généreux, trop généreux rande, mais pas de caractère. Très bon et n lent impressionnable, sa bonté se tradu lesse. Jugeant les autres d'après lui, ne sai élier et obéissant à ses sentiments avec 1 CDthousiasme sans prendre le temps de rai.

inait sans défiance à tous les entraîne lalhe a r venait de là.

Mais, par exemple, il était incapable de fa ^ur, et de ce câté il était inattaquable; i!

ela de sa mère qu'il n'était pas homme à p lutrage.

Avec lui, sa femme avait eu beau jeu ; ave l'f pas toucher, elle avait su le dominer coi

Maintenant le charme était rompu; m 'avait pas repris pour cela le libre exercic }nté : il retombait sous la domination de sa

C'est l'expérience de la vie surtout qui j omte. Très intettigeat, très instrui't et doaé

urs Bans compter; jamais on ne s'adressait à lui en lia ; toujours prêt à venir en aida aux malheureux, h icourir l'infortune, il n'était pas le dernier à vider sa )urse quand, aux jours de calamités publiques, on failit appel à la solidarité des hommes.

Dans les mauvaises années, soit que la grêle eût déuit les moissons, qu'une épidémie eût décimé les besaux ou que pour toute autre cause la prospérité de ses rmiers fût menacée, il leur faisait remise du prix du irmage. Ceux-ci, naturellement, s'enrichissaient. De son côté, la comtesse de Soleure possédait en Rusle une immense fortune. Deux châteaux très anciens, n village tout entier, un palais à Saint-Pétersbourg et lusieurs maisons dans cette ville et à Moscou compo* aient cette fortune princière,

11 est vrai qu'un descendant des OlakofT, neveu de Qadame de Soleure, revendiquait ses droits à la fortune le ses ancêtres. Il y avait procès et c'est ce procès qui ivait motivé le voyage du comte Gaston en Russie.

Tant que son mari avait vécu, le droit de posséder en R,ttssle n'avait pas été contesté à la comtesse de Soleure, i^'est seulement après la mort du comte Emmanuel que le dernier des Olakoff avait introduit sa demande en dépossession.

Mais il était bien difficile de déclarer que la fille unique du prince Olakoff, un des plus fidèles serviteurs de l'empire, ne pouvait hériter de son père parce qu'elle avait épousé un Français et qu'elle habitait en France. Aussi, depuis huit ans l'affaire était-elle en instance.

D'ailleurs, le mariage de la princesse Olga, un mariage d'amour, avait eu lieu avec l'agrément de Tempereur, qui avait même tenu à être un des témoins de la mariée.

Le comte Emmanuel de Soleure était alors premier se-

i avait offert aa siège à la Chambre des ivail pas accepté.

Mais, nous venons de le dire, le comte 1 Jeure n'était pas ambitieaz.

Et, pendant que tant d'autres briguaiei I roi et faisaient maintes bassesses pou action quelconque dans le gouvernemen il de l'éducation et de l'instruclion de si sait, grftce à des améliorations incessant tripier la valeur de ses propriétés.

IL savait tout ce qu'on pouvait demande k en le rendant fécond et plus productif il disait souvent qu'on ne pourrait Jams L France pour l'agriculture.

C'est lui qui avait fait restaurer le ch&ti B-Monts, lequel appartenait à sa famill< M sifecle. Il avait aussi, par des acquis ves, considérablement augmenté l'étendU' Après sa mort, le château était deveni norite de la comtesse et de son fils ; quai ideare s'en éloignait, c'était à regret, ellt TiTre toujours. Mais elle ne le pouvait p luton ; et c'est pour lui qu'elle se rÉsi| Mis ou quatre mois à Paris. On comprent 1ns jeune et voulant porter éternellem ïBur le deuil de son mari, la ville des a l^tËtes n'avait plus aucun attrait pour e ils était jeune, lui, et, si sévèrement qu'ell Jle ne pouvait songer à le priver des j EG, en lui imposant son goût pour la solil ^puisqu'elle avait perdu son père, el liée une seule fois en Russie. Asswémei i>core son pays, mais elle aimait aussi 1 tait devenue sa patrie.

C'est chez la baronne de Longeau, une vieille amie de mère, que le comte rencontra Raymonde. Elle était depuis six mois eu qualité de lectrice et de demoiselle \ compagnie.

Raymonde avait été chaleureusemeut recommandée à baronne, et la vieille dame, émerveillée de la beauté » la jeune fille, séduite par sa jeunesse, son air doux, sQrvé, modeste, l'avait prise sans songer à savoir quels aient ses antécédents. Elle se contenta de ce qu*on lui sait : Que mademoiselle Raymonde Duchemin, orphene de père et de mère, n'avait aucun parent et était ixxle au monde ; que son père, négociant en grains, avait erdu tout ce qu'il possédait par suite de spéculations lalheureuses ; que Raymonde avait été élevée dans un ensionnat de premier ordre, qu'elle avait une instruclon solide, ainsi qu'en témoignait son brevet supérieur 'institutrice.

Tout cela était vrai. C'est dans un pensionnat tenu par les religieuses, que Raymonde avait été placée par son 1ère, au temps où il faisait d'excellentes affaires. Élève rès studieuse et exerçant déjà sur les personnes ce sharme étrange, qui devait la rendre plus tard si dangereuse, Raymonde était aimée de toutes les religieuses ; c'était l'élève favorite et gâtée de la supérieure.

Aussi après la ruine et la mort du négociant, qui avait suivi de près, les religieuses, bien qu'elles n'eussent plus à compter sur les trimestres de la pension, gardèrent Raymonde et lui firent achever ses études aux frais de rétablissement.

Reçue institutrice, elle pensa qu'elle ne devait pas rester plus longtemps à la charge de la communauté. D'ailleurs, n'étant point faite pour la vie religieuse, les contemplations ascétiques, elle avait assez du couvent où elle se trouvait à Tétroit, où l'air lui manquait. Dans

ses heures de rôve, an doi par-dessus les hauts murs.

UN DRAME DE FAMaLE 129

irole hardie et des allnres franchement militaires qui I déplaisaient point à Rajmonde, Elle se donna à lui sans scrupule.

Toutefois, ce n'était point Ih ce qu'elle avait rêvé, lis quelque chose lui disait qu'elle ne resterait pas njours perdue dans ;^ la foule des misérables et que, tàt itard, elle sortirait de l'ombre.

Cependant Jacques Vemier avait enfin obtenu une >ce dans un des bureaux de l'administration du chemin I fer de Lyon , mais ses appointements de début étaient «igres et quand il eut dépensé les quelques centaines ifrancs [qu'il possédait, ce qui fut vite fait, on sentit la hie.

Pins d'une fois, Raymonde déjeuna d'an soupir et dut I coucher le soir le ventre creux, après avoir dansé inte la journée devant le buffet.

Et le riche protecteur qu'elle attendait toujours, et it'elle cherchait même un peu, ne se présentait pas. Cela ne pouvait durer ainsi.

Mais comment faire?

Pour rien au monde, Raymonde n'aurait voulu rentrer Us une école communale ou une institution libre. Très habile et très adroite de ses mains, elle savait adlirablement se servir de l'aiguille. Elle pouvait faire ou lela lingerie fine, on devenir une excellente ouvrière ^sl'atelier d'une grande couturière. Certes, les moyens '* gagner sa vie ne lui manquaient point. Mais elle avait Dliorreur tout travail manuel.

Travailler, & donc! Bien sûr elle n'aurait jamais ses ilis doigts roses couverts de pipAres d'aiguilles I '[Cependant la g&oe augmentait et la misère frappait à porte du logis. Il fallait prendre un parti, plcques Vernier conseilla à Raymonde de chercher le place d'ioslitutnce dans une riche famille.

UK DKAME D8 PAIOLLE 181

gea de recommander & la baronne de Longeati la protégée des bonnes religieuses.

[Et c'est ainsi que mademoiselle Raymonde Duchemia bit devenue la lectrice et en mfime temps la demoiselle compagoîe de madame la baronne de Longean.

lièrement à la mère supérieure à qui elle devait sa position?

Tout cela était si naturel et Rayraonde savait si bien dire, que la vieille dame n'y voyait que du feu.

La baronne chantait les louanges de Raymonde à tout venant, et quand elle se mettait à faire les éloges de sa clière lectrice elle ne tarissait pas.

Raymonde n'avait pas sa pareille au mondé ; elle avait la douceur angélique, la simplicité, la modestie, la canieur, la distinction, la grâce enchanteresse, la beauté inîomparable ; en un mot, toutes les délicatesses et toutes es qualités. C'était une perfection.

L'âge et les infirmités qui sont les conséquences de 'âge, clouaient la baroiine dans son fauteuil ; elle ne ortait presque plus et très rarement rendait des visites ; aais elle voyait encore beaucoup de monde, car, autre- Dis, son salon était un des plus fréquentés de Paris.

Elle disait souvent à Raymonde ':

— Je pense que vous vous plaisez ici et que vous e songez pas à me quitter; restez près de moi, ma chéie. Voyez-vous, tout impotente que je suis, j'ai encore es amis et j'ai conservé de nombreuses relations. Je DUS chercherai un mari, et je vous le trouverai certainelent. Vous êtes née pour occuper avec distinction une lace dans le monde.

— Je ne suis qu'une pauvre fille, madame, répondait ufflblement la lectrice.

— £h I qu'importe ? Il y a encore des hommes, et j'en »nnais, qui placent les qualités du cœur au-dessus de jrgent ; sous ce rapport, ma chère Raymonde, vous êtes jeune fille la mieux douée que je connaisse. Ah ! vous vez beaucoup, beaucoup aux braves religieuses qui as ont élevée, et vous ne sauriez leur témoigner trop

gratitude.

iourire, le charme magnëtiqne de son long regard C'est ainsi qae le comte OastOD dfi Soleure se I m jour en prësenee de Raymonde.

Le regard dont elle l'enveloppa le fit tressaillir put son 6tre. Ce fut comme un éclair qui passa e lortantsa flamme jusqu'au fond de l'&me. Il restai inE ébfoul, sous le coup des douces sensationi prouTait.

' Craignant de laisser voir son agitation et son 'Se hâta de prendre congé de la baronne. En se m regard rencontra encore celui de Raymonde, Mu choc fit jaillir sur lui comme une pluie d'étîn ai acheva de le bouleverser. Son cœur se mit à es Tort, et il descendit tes marches de l'escalier en Jant comme un homme ivre.

Raymonde avait remarqué l'impression que sa I 'ait produite sur le jeune homme; elle sourit in ment et devint rêveuse.

Si ce jeune homme du monde, élégant, dist l'elle avait entendu appeler monsieur le comte mari dont parlait la baronne?

Certes, il n'en fallait pas plus pour la mettre ei donner le champ libre à son imagination. Gon lel beau rSve I

Le soir, la baronne parla des personnes dont ell ^ la visite, et n'eut garde d'oublier le comte de S( i'elle avait connu au berceau.

£st-il besoin de dire avec quelle profonde att ymonda l'écoutait.

Uais quand elle sut que le comte de Soleure : sa mère dans des principes sévères, était flis u huit ou dix fois millionnaire, elle descendit br nt des hauteurs où son imagination l'avait ; fut comme uoe douche d'eau glacée qui noyait

page lie musique quand, sur la demaude de la baronne ou la sienne, Ja jeune fille jouait un andante de Mozart ou nne cavatine de Mendelssohn.

Toutefois, extrêmement réservé, pour ne pas dire timide, Gaston ne faisait rien et ne disait rien qui permit de deviner, ses secrètes intentions.

Gela étonnait Raymonde et môme l'inquiétait.

— Pourtant, pensait-elle, il m'aime, il est fou de moi ; je ne puis en douter, cela saute aux yeux, et la baronne le voit aussi bien que moi. Il me parle, c'est vrai, mais avec tant de respect... D'ailleurs, que me dit-il? Des choses insignifiantes. Il ne me fait aucune proposition. C'est drôle, c'est drôle !

Puis, après un moment de méditation, elle reprenait :

— Ah! çà, songerait-il réellement à m'épouser? Alors ses yeux, sous ses paupières baissées, devenaient

on foyer de flammes, ses narines se gonflaient, ses lèvres frémissaient, tout semblait se dilater en elle, et des bouffées d'orgueil lui montaient à la tête.

Un soir, la baronne la fit asseoir près d'elle, et prenant on petit air mystérieux, elle lui dit :

— Vous savez que lé comte de Soleure est venu me voir tantôt?

Raymonde tressaillit malgré elle.

— Oui, madame, répondit-elle en rougissant.

— Le comte désirait être seul avec moi, voilà pourquoi je vous ai fait prier de rester dans votre chambre ; non avons causé pendant plus d'une heure. Il m'a beaucoup parlé de vous.

— Ahl

— Dites-moi, ma chère, que pensez-vous du comte Gaston ?

— ■ Tout le bien que vous en pensez vous-même, madame la baronne.

l PEI7TE MIOTCO:

lien ripondo. Mais approiex que le eomle est

! loi est pas défendn.

lemenL Mus ce qail bnt toiu dire, mi

qoe Toas êtes la po^onne qui oecapet tootei

adame, madame ! balboUa Raymonde d'une

eet en baissant lesyenz.

bondissait.

a chère, continua la baronne, le comte voai i m'étais bien aperçue de qnelqae chose; tes visites, sa soUicitade poor tous, la façon regardait, son airsooTent embarrassé, les iiia Toix quand il toos parlait, toat, enfin, dans ses manières, m'arait fait deviner la nature ments i votre égard. Bref, mon enfant, la lie, qni était tonjonrs restéfermé, qaî n'avait I encore aux vires sollicitations de l'amouTi pour vons. Sans le vouloir, Raymonde qu'il fallait, — vons aves en raison de 1' de M. de Soleare. A voas était réservée 11 rivoiser ce grand garçon, qni semblait avoir emme. II vons trouve charmante, adorable., 1 jamais, je n'a) vu pareil enthousiasme. En- >e Raymonde, le comte de Soleure a positÎTB- Dtion de vons épouser.

;e releva lentement la tète et ses yeni 31 [èrent sur le visage souriant de sa maîtresse, ladame la baronne, Bt-elle avec une émolion i être réelle, que me dites-vous là?

Dune, ravie, put voir de cosses larmes coalei ax de l'habile comédienne, ignonae, répondit en souriant madame de s vous dis ce qui est.

tUN DBAME DB FAMILLE 130

Oh 1 c'est impossible!

t- Pourquoi impossible? Est-ce que le comte ne vous Ipas?

^ Je De dis pas cela, madame.

— Est-ce que TOUS ne croyez pas pouvoir répondre & i amour?

I^finonde, comprenant ce que vaut le sileDce en cer* les circonstances, ne répondit pas; mais elle était ige comme une pivoine et sa poitrine avait des loulè- Knts précipités, qui révélaient la violence de son

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