LA CABANE DU TISSERAND
On voyait à peine à dix pas devant soi, tellement le brouillard était épais, surtout dans l'étroite et creuse vallée à l'entrée de laquelle se trouve le village de Vignotte.
Aussi, n*avait-on pas eu à prendre la mesure de précaution devenue inutile, qui consistait à bander les yeux de madame Ghéramy avant de la faire sortir de la mai> son de la Princesse. De même, comme il faisait déjà nuit à quatre heures, à cinq heures, ayant bien dîné, madame Ghéramy montait dans le coupé de madame dé Soleure, qui allait la reconduire à Dijon.
Du reste, sa présence n'était plus nécessaire à la maison de la Princesse où tout allait bien. Avant quinze jours la jeune mère serait rétablie ; quant à l'enfant, ii ne demandait qu'à vivre, à voir la façon dont il vidait son biberon.
C'est Rudiow qui fut chargé de reconduire la sagefemme avec le coupé, la berline étant destinée à un autre | usage et Tougaref devant en être le cocher.
En effet, une heure après le départ de madame Ghéramy, \% berline sortait à son tour du clos de la
Princesse et se dirigeait rapidement dans d'AuxonQe, à travers l'épais brouillard don déjà parlé.
Ce soir-là, à neuf heures, presque tous lei Vignotte étaient couchés et dormaient.
La cabane du tisserand Morel était une c bitations dans laquelle on pouvait voir de travers les carreaux de la fenêtre, dont les vi pas remplacées par des carrés de carton chettes mal jointes.
Voyous ce qui se passe à l'intérieur de ce demeure et faisons plus ample connaissan qui l'babitent.
Le tisserand, sombre,* silencieus, l'cei cbaufTe devant un feu de bois mort qui p< foyer et éclaire la cabane qui, sans lut, sera curité.
La femme, Antoinette Morel, tient encoi DOUX son dernier-né, qui vient de s'endon après combien de baisers.
Antoinette a les yeux pleins de larmet pour ne pas éclater en sanglots. De temps jette un regard sur son mari, qui courbe la honteux, un regard furlif où il y a certai encore de douleur que de colère.
Les deux autres enfants, le petit garçon i la petite fille de quatre ans, sont au lit, si 1' 1er un lit le mauvais matelas de varech, planches, qui leur sert de couche. Ils ne i Assis sur le matelas, couvrant leurs petite leuses d'un morceau de vieille couverture graisseuse, autrefois blanche, s'échappe j trous, ils pleurent, ils pleurent à chaude:
tits, car pour toute nourritu
morceau de p crue à ronger Et quand l'i ces mots, qui cœur de la mè
— Maman, i L'autre repr
— Maman, i Et cela depu Et les enfai
pauvre mère n Elle sent SOI arrachait les e Pour apaisï pas [ Oh I elle I lement elle poi à manger, ton droit de mouri deviendraient-
— Ahl s'éei mon Dieu, c'et que je meure pauvres petits
~ Ah I Fran pleine de larmt bonheur que ti de devenir ta U m'as trompée !
dire... Que sei
m'en doute, tu n*as été demander de rojuvrage à personne ; il te fait peur, l'ouvrage. Tu avais jna chère pièce de cinq francs dans ta poche et tu la trouvais lourde, n'est-ce pas? Tu as rencontré des camarades, des flâneurs, des paresseux comme toi et vous êtes entrés dans un cabaret, et vous avez joué aux cartes, et vous avez bu... Et quand tu es sorti de là, la pauvre pièce de cinq francs ne pesait plus dans ta poche.
Tu es revenu sans avoir trouvé de l'ouvrage que tu n'as pas cherché, sans qu'il te restât un sou de l'argent que tu m'avais pris.
Oh I oh I un père qui vole le pain dé ses enfants !
Le .mari écoutait, l'air farouche, faisant entendre de temps en temps une sorte de grognement.
Il ne répondait pas. Qu'avait-il à dire? Sa femme le traitait durement ; mais il le méritait.
Si seulement il avait reconnu ses torts, convenu qu'il était un misérable, et, faisant amende honorable, promis, juré à sa femme de changer de conduite, c'eût été au moins un soulagement pour la pauvre mère. Mais rien, pas un mot qui exprimât ses regrets. Il restait là, silencieux, abruti, insensible à tout, et, de plus en plu: sombre, entretenait la flamme du foyer.
Antoinette poussa un gémissement.
— Mes pauvres enfants, mes pauvres enfants ! s'écria t-elle, qu'allons-nous devenir?
Et sa douleur faisant enfin explosion, elle se pit i sangloter, et ses larmes qu'elle ne pouvait plus retenu coulèrent sur ses joues pâles et amaigries.
Tout à coup, on heurta violemment à la porte.
La femme sursauta sur son siège.
— Hein ! fit le mari, redressant brusquement la têle
— On a frappé, tu as bien entendu, dit Antoinette c'est peut-être moi qu'on vient chercher. Mais bouge4o
DE PAHn.LB 193
i le petit, faut-il que ce soit moi qni aille ouvrir?
Morel se leva en gromimelaDt et marcha vers la porte, pendant que sa femme essuyait rapidement ses yeuz.
Sur le matelas de varech, les deux petits affamés, oubliant leur faim, cessèrent de pleurer.
Morel ouvrit la porte et recula aussitôt devant un bommâ de haute taille, coiffé d'un chapeau mou à larges iK>rds et enveloppé dansuu manteau de drap noir, très long et très ample. 11 portait sous sou bras, recouvert et caché par un pan du manteau, un objet assez volumineux, dont il était difficile de déterminer la forme et la Rature.
— Bonsoir, dit l'étranger en entrant.
— Quiètes-vous? Que voulez-vous? demanda Morel très surpris.
— Je vais vous le dire, répondit l'homme au manteau- Mais il est inutile de laisser le froid pénétrer chez vous ; fermez donc votre porte.
Et il s'avança jusqu'au milieu de la cabane.
Aatoinette s'était dressée debout et regardait l'iaconnu avec une curiosité mêlée d'inquiétude.
Le petit garçon et ta petite fille, effrayés, s'étaient vite cachés sous leur morceau de couverture.
— Quel âge a-t-il ce bébé que vous tenez dans vos bras 7 demanda l'homme au manteau, dans lequel le lecteur a certainement reconnu déjà Pierre Valenski.
— BientAt trois mois, répondit Antoinette.
— Eh bien, je vous en apporte un autre qui n'a pas encore deux jours d'existence et dont vous serez la nourrice.
Ce disant, Pierre avait sorti de dessous son man< on petit berceau, guère plus grand qu'un lupée, dans lequel dormait d'un sommeil
doux et paisible la petite Blh de la Princesse.
Pierre posa le berceau à tei n'en pouvait croire ses yeux.
— Mais... mais... balbutia-t Morel s'était rapproché et r
ahurissement, rhomme inco l'enfant, dont la petite tète éj et rose de l'oreiller.
Antoinette était femme, etd bonne mère. Le premier mou elle se pencha sur le berceau.
— C'est qu'il est joli commi ce un petit garçon ?
— Non, c'estune petite âUe.
— Ah I Comment s'appelle-
— Elle n'a pas de nom en celui que tous voudrez.
— Mais c'est donc vrai ce q moi, à moi que vous apportez (
— Oui, c'est un autre enfan
— C'est que, voyez-vous...
— Eh bien ?
— Nous sommes de pauvres f pas ici, tous les jours, du pain
— Je sais que vous n'êtes j donnez beaucoup de mal poi:
que vous avez déjà ; mais je sa brave et digne femme, et c'e; nait, parce qu'on sait que vous et que vous le soignerez bien q
— Certainement, monsieur, mais, je nepuîs accepter, voye; pouvoir répondre à ce que vou
Ne faites pas attention, monsieur, ma femme ei comme ça, elle ne veut jamais croire aux bonne choses qui arrivent. Ah I elle accepte, nous acceptons, t nous Taimerons bien, votre petiote, oui, nous raimeroi bien, autant que les nôtres.
À ce moment, la fillette se réveilla, ouvrit les yeuxi fit entendre un vagissement.
Ce cri fit sortir Antoinette de sa torpeur. Vite, el posa son petit dans la caisse d'emballage bourrée de ii qui lui servait de berceau et s'empressa de prendre petite fille qui, maintenant, criait à plein gosier.
— Elle a probablement besoin d'être changée, di elle.
Mais avant, pour essayer de la calmer et à tout h. sard, elle lui offrit le sein. La petite le saisit avidemeo
Aussitôt, Antoinette poussa un cri de surprise et ( joie en même temps.
Était-ce par suite de l'émotion qu'elle éprouvait i pour toute autre cause, le lait était subitement revena elle le sentait couler sous la douce pression des lèvres ( Tenfant.
— Voyez donc, monsieur, voyez donc, dit More montrant au Russe sa femme radieuse et la petite su pendue à son sein.
— Elle a trouvé une mère ! prononça Pierre avecu accent singulier et répondant plutôt à ses pensées qu'as paroles du tisserand.
— Vous êtes son père, monsieur ? demanda Anta nette.
Pierre secoua la tête.
— Qui est-il donc son père ? ^
— Vous ne devez pas le savoir, vous ne le saurez jil
mais.
— Et sa mère?
— En la mettant au monde? Ab 1 pauvre petite, je ne en aimerai que davantage. Pendaut combien de temps le la laissera-t-on ?
— ToQJours.
— Od De me la réclamera jamais ?
— Jamais. A partir de ce moment elle devient votre patriëme enfant. Et c'est pour que, dans aucun cas, Ile ne puisse être une charge pour vous, que vous recerez, en récompense des bons soins que vous lui doanes, cette somme de vingt mille francs.
Le tisserand se gratta derrière l'oreille. Une pensée le léoccupait, le tourmentait.
Antoinette reprit :
— Ainsi, monsieur, elle n'a pas de nom 7
-- Pas de nom et pas de famille. Sa naissance n'a pas ncore été déclarée ; c'est vous, Morel, qui ferez cette éclaration, demain; devant le maire de votre commune.
— Qu'est-ce que je dirai ?
— Vous n'avez rien à cacher : vous raconterez simplelent comment l'enfant vous a été apportée dans la nuit ar un homme inconnu ; enHn vous direz ce qui s'est assé chez voua, entre votre femme, vous et moi.
— C'est bien.
— Quel nom lui donnerons-nous, monsieur? demanda bntoinelte qui, elle, ne pensait qu'à l'enfant et déjà plus lia somme promise.
' —Le nom que vous voudrez, répondit Valenski.
— Si nous l'appelions Herminie, c'était le nom de bapime de ma mère ?
— Soit, vous l'appellerez Herminie ; votre mari décla- «ra à l'état civil qu'elle est née de père et de mère intonnus.
— C'est compris, monsieur.
— Dans quelq pas bien pressas
— Je crois bie nette. Cher petit elle tête toujours
Depuis UD IDE
dans ses maias, ;
— Quand revi
— Je ne reviei la premiers et la
— Mais nous :
— Jamais 1
— Comment, '
— Je n'écrirai
— Et si la peti
— J'ai pleine «
— Ainsi, nous
— Je vous l'ai
— Et la soma donc noua les de
— Moi.
— Quand ?
— Dans un in;
— Vous avez dont les yeux éc poches du Russe
— Non, pas s ma voiture, qui aussi une caisse faut. Je vais cbei moi.
— Avec plaisii Les deux hoi
— C'est donc bon, ces carrés de papier? demanda-len bredouillant.
— Assarément, répondit Valenski en souriant. Demaû avec un de ces billets, vous aurez de For, de Targea de la monnaie de cuivre.
— Mon mari n'est pas sans avoir vu déjà des billets^ banque, dit Antoinette ; mais il ne sait pas, il faut Tei cuser; il n'est jamais entré un billet de banque chez noa
J\(ais le tisserand était absorbé par d'étranges idé qui trottaient dans sa tête. Il ne pouvait croire encore cette fortune qui lui tombait du ciel, et défiant comme sont généralement les paysans, il craignait évidemmei d'être trompé.
— Et ça, fit-il, tout ça c'est véritablement de l'or?
— Oh ! mais tu es fou I s'écria Antoinette ; tu ne vd donc pas que tu fais injure à monsieur !
— Mais non, mais non, dit Pierre, les paroles de voli mari ne m'offensent nullement.
Il prit un rouleau, déchira la cartouche et les belk pièces d'or de vingt francs, luisantes et sonores, s'épa pillèrent sur la table avec ce joyeux bruit métallique cher aux avares. Cinq ou six tombèrent à terre, passa! entre les mains du tisserand, qui avait voulu les arrête il se jeta à plat ventre pour les ramasser.
— Vite, vite, dit-il à sa femme en se relevant, cacl tout cela dans l'armoire ; quelqu'un peut entrer cki nous ; vois-tu, il ne faut pas qu'on sache... on viendra nous voler I
Et pendant que sa femme serrait l'or et les billets, s'était placé contre la porte, menaçant, comme s'il ei eu, en effet, à redouter l'invasion d'un étranger.
Pierre Valenski regardait tristement la petite dans s(M berceau.
— C'est fini, se disait-il, la voilà jetée seule dans l