L AMOUR AU REGIMENT
Les absents ont tort, dit le proverbe: c'est le proverbe qui a tort surtout au village. Une fois partis au service, villageois ou paysan écrivent au pays et reçoivent régulièrement une réponse. Et quels bavardages pour se dire tout simplement : Je t'aime ou nous nou> portons bien I
Ma chère Rose^
C'est la dernière fois que je t'écris. Maudite conscription 1 enfin c'est la loi. Il faut obéir, ce n'est pas nous qui l'avons faite : mais toi, que vas-tu devenir ? Ne me cache rien. M'aimes-tu comme je t'aime et je t'aimerai toujours? M'aimes-tu assez pour attendre mon retour sans inquiétude et pour me jurer de ne pas te marier et de n'écouter les discours de personne pendant tout ce temps ? Dis, m'aimes-tu assez pour cela? moi je t'aime assez pour t'aimer éternellement et la preuve c'est qu'à dater d'aujourd'hui, nous sommes mariés pour la vie. Si je manque à mon serment, que ie meure 1. .'
Ton Bernard.
Réponse à la lettre précédente.
Je t'attendrai Bernard, et je le sens, nous serons bientôt deux pour t'attendre ; mais, si tu me jures de m'être toujours fidèle, jure-moi aussi d'avoir en moi, une confiance entière, de ne croire personne avant moi, quelque chose qu'on puisse te dire de ma conduite, quelque parole qu'on puisse te rapporter 1 Pense qu'il est bien facile de dire du mal d'une honnête fille, qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise langue et qu'un mensonge pour la déshonorer, qu'il se fait bien des histoires dans le pays et qu'on pourra me mettre dans quelqu'une de ces histoires. Enfin n'écoute rien de ce qu'on te dira contre moi à moins que tu ne l'aies vu de tes deux yeux. Et si l'on te fait quelque rapport, quand bien même ce rapport viendrait delà famille jure de me le dire à
moi avant toute chose pour que je puisse me justifier et confondre le mensonge.
Dès que tu seras parti, je me trouverai seule comme dans un désert ; mais la confiance réciproque que nous aurons l'un dans l'autre sera la meilleure compagne de ma solitude.
Au revoir Bernard y sois sage et espère. Mille baisers.
Rose.
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Ma chère Annette,
La présente est pour te dire que je suis arrivé en bonne santé, mais bien triste. Le voyage a été long, fatigant, au milieu des rires et des chansons de mes
camarades qui ne faisaient qu'augmenter ma tristesse. Moi, s'il me tardait d'arriver, c'était pour l'écrire. Et encore je n'ai pu le faire le premier jour ; aujourd'hui je t'écris à genoux avec mon lit pour table, à la lueur d'une méchante lampe de deux sous qui éclaire une chambre plus grande deux fois que notre étable. Je ne t'en écris pas long parce que le sergent, un vieux avec des moustaches, — ah ! tu sais, il va falloir que je laisse pousser les miennes ; serai-je assez laid ! — le sergent, dis-je, grogne en tournant autour de moi, mais j'ai le temps de te dire que je t'aime et t'aimerai toujours. Du courage, ma petite femme. On ne fait plus sept ans comme autrefois et je serai bien sage au régiment pour qu'on me renvoie bien vite auprès de toi. Dis bien le bonjour à la famille et aux amis.
A foi pour la vie,
Étieime.
Mon bon Etienne,
Tout le monde va bien ici même la récolte qui promet d'être superbe. Il n'y a que moi de triste, le dimanche surtout où je ne te vois pas au sortir de l'église, ni sur le pas de ta porte, ni à la danse. Dans la
semaine, on travaille, on est aux champs, au jardin ou à la journée ; ça ne vous distrait pas, mais ça vous occupe et le temps passe tout doucement. Mais lu n'es pas là le soir et ce sont les soirées qui sont longues. La nuit, je rêve à toi, je te vois avec ta tunique, tes moustaches et ton sabre, tu m'embrasses et ta moustache me pique en sorte que je me réveille avec la lèvre en feu. Quand donc serons-nous réunis, mon Dieu ! Pourvu qu'il n'y ait pas de guerre et que le gouvernement n'ait pas besoin de toi trop longtemps !
La grosse Madeleine s'est mariée hier. Çat'étonne, pas vrai, et tu te demandes si Lucas est revenu d'Afrique. Nenni point, Madeleine s'est mariée avec le domestique du notaire qui lui en contait en même temps que Lucas. Ce mariage m'a fait mal. Hélas! on peut donc être infidèle ? Rassure-toi, mon Etienne, je ne le serai pas. Je t'attendrai et tu me retrouveras bien fidèle et bien sage.
Tout le monde me dit de te faire des compliments, mais j'ai bien assez de t'embrasser. Figure-toi qu'en face chez nous, dans le buisson, il y a une petite fauvette qui chante ses amours... Ah! la mauvaise! ne pouvant te la renvoyer pour faire les commissions de mon cœur je te renvoie quelques feuilles de l'aubépine de mon buisson.
Adieu, ne t'ennuie pas trop et aime-moi beaucoup.
Ton Annetie.
A Monsieur Piton, soldat tambour «u I2i'= de lignes caserne du Château-d'Eau.
Mon cher Piton,
Je t'ai bien reconnu à la tête de ton régiment. J'avais beau te faire des signes, tu n'étais occupé que de ton tambour. Gomme tu es changé! Eh! bien vrai, le service t'a dégourdi, quand tu retourneras au village il n'y en aura que pour toi. En attendant, si lu te souviens de la petite Fanchette, veux-lu venir la voir, nous causerons du pays ou d'autre chose à ton choix. Je te dirais bien de venir à la place Royale, mais il y a les moutards à surveiller et puis on n'est pas seul. Il faut tâcher de venir le soir. C'est boulevard Beaumarchais, 33, au premier. Voici comment tu t'y prendras. Tu entreras, l'air décidé, et tu passeras sans rien dire au concierge que je ne peux pas souffrir. Lui c'est tout le contraire, tu comprends et comme je n'en veux pas ! S'il te dit : « Oîi allez-vous ? » Tu répondras, sans tourner la tête :