QUATRIÈME PARTIE. Ho
« Monsieur Sisteron ». C'est un vieux célibataire dont le fils est au service et qui ne sort jamais. Du moins, voilà ce qu'on m'a dit. Je te guetterai au passage et je te ferai passer par la cuisine. Tâche d'avoir faim. Je sais que tu es gourmand.
A demain soir après la retraite.
Fanchetle.
Ma chère petite Fanchette^
Tu crois que je ne veux pas te répondre, mais au contraire. Je suis aussi amoureux que gourmand et l'ordinaire de la compagnie ne me sourit pas toujours. Mais voilà trois fois que ton concierge me dit : « Monsieur Sisteron, y est pas 1 )> Mais ce soir, coûte que coûte, j'entrerai, et si le cerbère n'est pas content je lui fais avaler mon sabre. A propos^ dans la maison, il doit y avoir une cuisinière. J'ai un de mes camarades qui a un faible pour les cordons bleus. Je pourrais l'emmener. Qu'en dis-tu? Pour ce soir, je le laisserai à la caserne. Si tu as quelques bonnes bouteilles de bordeaux, mets-les de côté, ça fera du bien à mon petit estomac qui, comme mon cœur, est bien malade.
Ton pays qui l'idole,
Piton.
Mon EtiPYine,
Enfin lu vas revenir ! ah ! la bonne nouvelle. Je ne m'y attendais pas et pourtant je ne sais quel pressentiment m'agitait. Tu sais, on a comme cela des idées 1 mais les miennes étaient couleur de rose.
Le printemps et les hirondelles sont revenus ; il fallait bien que tu revinsses avec eux. L'hirondelle qui nichait dans notre cheminée, y est revenue nicher cette année, c'est bon signe. Le maître d'école me l'a dit et en me le disant il me regardait par-dessus ses lunettes. J'ai rougi sous son regard parce que je comprenais bien que ce bon signe était un retour et notre mariage.
Aucun de tes camarades n'est revenu et je crois que tu seras lepremier, ce qui me rend plus fière. Préviensmoi du jour exact de ton arrivée pour que j'aille l'attendre. Tu viendras de la gare à pied et tu me prendras au Yal aux saules. Tout est prêt chez toi pour te recevoir ; car, je ne voulais pas te le dire, mais depuis ton départ, c'est moi qui soigne ta ferme et la surveille. Tes parents sont un peu vieux et ne parlent plus que par ma bouche. Je suis la maîtresse, ce qui fait jaser dans le pays, aussi je m'en moque et ton amour me vengera des mauvaises langues.
A bientôt, je ne liens pas en place.
Ton Annelte.
Jecm,
Écoute, ilfaulêtre raisonnable. Tu es parti, tu m'as laissée seule ici sans personne pour me proléger. Tu me promets de revenir au bout d'un an. Trois ans se passent et tu ne reviens pas. Les uns disent que tu es mort, d'autres que tu es ressuscité ; ceux-ci que tu es devenu caporal ou colonel, ceux-là que lu fais la cour à toutes les dames de la ville et que tu ne penseras jamais plus à moi. Et de fait, ai-je eu de les nouvelles aulrement que par les amis ? M'as-tu envoyé signe de vie? Et fallait-il rester fille pour t'altendrc ?
C'est alors que Micbcl est venu. C'est un bon garçon
et un brave homme qui a un bon métier. Ma foi nous nous sommes mariés. Que veux-lu? il fallait revenir plus tôt ; c'est toi qui es coupable de n'avoir rien dit, rien écrit. As-tu seulement pensé à moi, quand tu courais à travers le monde ?
Voyons, sois mon ami et celui de mon homme, je le veux. Tu viendras quelquefois manger la soupe et trinquer avec nous et nous te marierons.
Françoise.
Je suis arrivé hier, à ce qu'ils appellent le corps. On m'a rasé et coupé les cheveux. J'en voulais une boucle pour te l'envoyer, mais il paraît que ça ne se fait pas. Puis comme il n'y avait pas encore de lit, il m'a fallu coucher sur la planche. C'était dur, mais comme je n'ai pas dormi, j'en ai profité pour penser à toi toute la nuit. Ce matin en m'éveillant j'ai pu t'écrire ces quelques mots. Courage, ma mignonne. Je n'en ai que pour un an. Dans un an, nous ne nous quitterons plus.
Ne dis rien aux amis, ni à la famille. Je leur écrirai demain ou un de ces jours. Mais j'ai voulu que tu fusses la première à recevoir des nouvelles du pauvre soldat qui t'adore.
Jules.
Mon ami,
Madame ne veut plus me laisser sorlir le soir; elle dit que ce n'est pas convenable et monsieur qui répète tout ce qu'elle dit, comme un perroquet, est nécessairement de son avis. Me voilà prisonnière, oh ! les maîtres 1 II faut pourtant que je te voie. Je ne pourrai pas vivre sans ça. Il nous reste la promenade ; mais c'est si bête un soldat près d'une bonne. Et puis j'ai l'enfant qui me gêne. Non, il faut que ce soit le soir et, au besoin, je changerai de maison. Donne-moi vite un conseil ou plutôt viens ce soir hardiment. Je te ferai passer par la cuisine oti tu feras une petite halte. Si madame nous surprend, je l'enverrai à son mari et je te réponds qu'elle ne dira plus rien.
Adieu le plus beau des militaires.
Ion chienchien,
Risette.
Ma bonne Annette,
Une grande nouvelle 1 Apprête-toi à pleurer pour pouvoir en rire tout à ton aise. Je suis libéré et dans trois jours je serai auprès de toi. Je sais bien que tu devais t'y attendre, mais ça fait plaisir tout de même : que c'est bêle ! J'en pleure comme un enfant et toi
aussi, je suis sûr. Enfin c'est fini, je vais revoir mon village, ma famille, mes bœufs, mes moutons, mon chien et ma petite Annette qui devant M. le maire et M. le curé sera bien heureuse de dire le oui qu'elle n'a pas voulu me dire sous les ormeaux du parc. Le bon Dieu nous aurait vus et ne se serait pas fâché parce que nous nous aimions trop. Enfin tu ne l'as pas voulu. Si je disais non à mon tour ? Je serais trop puni, ma pauvre Annette.
Ah 1 qu'il me tarde donc d'être auprès de toi ! Préviens la famille. Quant aux amis ça m'est égal, j'ai toujours le temps de les revoir, eux.
Ton mari pour la vie,
Etienne.
Ma chère et tjien-aimée payse,
Le moment de mon congé approche. Je te le rappelle pour que tu ne sois point étonnée de mon prochain retour auquel tu n'as pas l'air de penser avec plaisir. Il se peut que je me trompe, mais j'aime mieux te prévenir pour que nous ne soyons embarrassés ni l'un ni l'autre en nous revoyant. Tu peux même m'écrire ce que tu auras décidé à cet égard. Quoiqu'il arrive, je te pardonne à l'avance. Si tu en aimes un autre je tâcherai d'en faire autant de mon côté. Si tu m'aimes toujours, eh bien je ne serai plus soldat, nous aurons le droit de nous marier.
Ton ex- amoureux ou ton futur mari, Mars dit Pitou
Juliette,
C'est bien fini cette fois ; il te faut m'oublier. Si je t'avais écouté je serais tout simplement soldat et j'aurais l'espoir de te revoir bientôt, tandis qu'aujourd'hui, je suis matelot, il faut que j'aille aux Indes, au Japon moi qui n'aime ni l'eau, ni les voyages et qui suis fait pour être marin comme un chat pour être moine.
Si encore, j'étais sûr que tu penseras à moi! mais à quoi cela me servirait-il ? Un marin n'a pas le droit d'être amoureux et quand je vais être suspendu entre le ciel et l'eau, je n'aurai pas le loisir de songer à l'amour. Mon Dieu 1 que c'est triste d'avoir vingt ans, de bons bras, un bon cœur et de ne pouvoir ni aimer ni être aimé !
Mais je t'attriste, ma chère Juliette, et ce n'est pas le moyen de te consoler. Allons, souris-moi, et quand tu iras à la messe prie pour le marin. Je te rends ta parole et ta liberté. Marie-toi et sois heureuse, mais garde-moi une petite place dans Ion souvenir.
Adieu,
Baptiste.
Mon ami,
Tu me dis que tu t'ennuies et que tu trouves le temps long. Avec ça toujours la peur de la guerre. Voyons, tu n'es pas raisonnable. Pour quelques années de souffrance, toute une vie de bonheur. Ne crois pas que je t'oublie et que ma mère puisse me forcer d'en épouser un autre. Jamais! Jamais je n'aurai d'autre mari que toi. Je t'attendrai tout le temps que tu feras ton congé. Et quand tu reviendras, quelle fête! Oui, ma mère ne voudrait pas, peut-être, me voir rester fille si longtemps; mais moi, je lui dirai en te montrant: Voyez mère, y en a-t-il beaucoup dans le village qui aient une plus franche figure de bon chrétien et ne voyez-vous point dans ses yeux qu'il nous aime de tout son cœur ? Allons, allons, embrassez-le. C'est votre soutien, votre enfant. Il nous rendra bien heureuses et vous serez bien contente de l'avoir pour vous réjouir et vous dorloter.
Voilà ce que lui dira ta petite femme quand mon grand soldat sera revenu.
A bientôt. Je t'aime comme je f embrasse, avec frénésie.
Ta Marion.
Payse de mes rêves,
Impossible de sortir. Je suis consigné par le caporal de semaine qui m'en veut de ce que je ne l'ai pas in vite l'autre soir à trinquer avec nous. Je vais bien m'ennuyer pendant deux jours. Mais j'espère avoir la faveur de porter la soupe aux hommes de garde à le prison Mazas. Tu pourrais m'altendre au coin de la rue de Lyon et nous aurions le temps de causer. Si ça ne te fatigue pas trop, apporte-moi une bouteille de bon vin.
Ton pays enflammé,
Giroux.
Il est difficile, ma chère amie, de comprendre un mot à ce que lu m'écris. Tu me parles de danse, de fête, du mariage de Jean, des fiançailles de Jeanne, d'un tas de choses enfin qui ne me regardent que tout juste et de notre amour, de nos accordailles, il n'en est pas question. Parce qu'on est soldat, on n'est pas mort
et tu as l'air de croire que je ne reviendrai pas du service. Tu as bien tort de me molester ainsi. J'ai besoin d'encouragements, et au lieu de m'en donner tu me traites en étranger. Ah ! que ces pauvres militaires sont malheureux ! On dirait que ce ne sont plus des hommes dès qu'ils ont un uniforme. Voyons, mon amie, ne me fais plus languir, et dans ta prochaine lettre ne me parle de rien que de nos amours. Surtout mets bien mon adresse pour que ta lettre ne soit pas décachetée par tous les Dumanet du régiment et il y en a! Ton adoré qui t'embrasse,
Dumanet^
fusilier à la 1" du 3*^ bataillon du 118^ régiment de ligne au fort de Rosny, près Paris (Seine).