‹ La Petite poste des amoureuxChapitre 15 sur 25 · LES AMOUREUX AU VILLAGE · texte numérisé non relu

LES AMOUREUX AU VILLAGE

Millette, ma chère Millette, voici l'été, c'est la saison d'amour. Viens me retrouver sur la pelouse à l'abri des noyers, derrière les gerbes, à l'heure où les moissonneurs sont endormis.

Si tu as peur qu'ils ne s'éveillent, si tu crains que les moissonneuses n'aient choisi cette heure brûlante du jour pour se baigner dans le ruisseau, si tu crains que leur babil et leurs cris gênent nos chuchottements et troublent nos baisers, attends la nuit, et nous irons la main dans la main sous le feuillage silencieux du bois.

Le seul bruit que nous entendrons sera celui de nos deux cœurs battant l'un contre l'autre et nous nous écrierons : Aimons-nous et remercions Dieu qui nous a fait une âme pour le connaître et un cœur pour nous aimer.

Voici l'été, je te le dis, Millette, l'été avec sa couronne de bluets et d'épis.

Viens, c'est la saison des chansons et des caresses, c'est la saison d'amour.

T'o7i amant Julien,

Mamzelle Sabine,

Vous faites un peu trop la fière et vous savez bien que ça ne vous va pas, sans compter tous les cancans qu'on fait sur votre compte et auxquels je ne crois pas. Aujourd'hui, vous faites fi de moi parce que je ne suis qu'un jardinier, tandis que vous avez parmi vos nouvelles connaissances des pantins aux mains blanches et aux cheveux cirés. Eh! bien, je vous le dis, pour la dernière fois, si vous ne changez pas de conduite, vous ne trouverez plus ici un seul honnête homme qui veuille vous épouser. Réfléchissez, vieille fille, c'est bien vilain. Vaut encore mieux être la femme d'un jardinier.

Votre ami,

Nicaise.

Monsieur Pierre, Je réponds à votre lettre. Je vous respecte, c'est pour ça que je ne veux pas mentir. Je vous aime comme mon

frère, mais on n'épouse pas son frère, et rien que cette idée-là me fait peur. Je sais tout ce que vous valez, comme vous êtes généreux et bon ; tout le monde vous trouve une belle figure, et du savoir, et de l'esprit. Eh ! bien, c'est raison de plus pour que je ne me sente pas votre égale. Je suis trop enfant, trop simple, et je sens d'avance que je tremblerais toujours de vous déplaire. Tenez, monsieur Pierre, laissez-moi rester comme je suis et ne me commandez pas de vous aimer mieux que je ne fais, je ne pourrais pas.

Voù^e servante et amie

Reinette.

Mademoiselle Suzette,

Hier soir, à la danse, je vous ai serré la main trop fort, vous m'avez répondu par une grosse poussée qui m'a fait du mal à l'épaule, mais du bien au cœur. Étaitce sérieux ou pour de rire? Vous me plaisez beaucoup et si je ne vous ai pas remarquée plus tôt c'est que vous étiez trop jeune. Mais vous avez grandi tout d'un coup et de gentille vous êtes devenue belle, Ohl oui vous êtes belle et forte. Voilà, me suis-je dit hier, la femme qu'il me faudrait, car je suis à marier, moi aussi, et si votre attaque est sérieuse, croyez que je suis disposé à vous faire la cour. Ce soir, sur la place de l'église je me promènerai entre chien et loup. Sans faire semblant de rien, venez jusque-là, nous causerons.

Je vous salue bien de cœur,

Louis Carlier.

i28 LA PETITE POSTE DES AMOUREUX.

Réponse favorable.

Comment, monsieur Louis, vous me dites que je vous plais, que vous voulez me faire la cour, m'épouser, que sais-je encore? et ce matin, au sortir de la messe vous ne m'avez seulement pas regardée. J'en pleure encore de dépit; mais ce soir à la danse, j'espère/pie vous ne ferez danser que moi ou bien je ne vous aimerai plus.

Suzette»

Réponse par un refus.

Je n'ai pas l'habitude de sortir le soir toute seule, et du reste je ne veux pas vous parler parce que vous courtisez la grande Marianne. Si je vous écris c'est pour vous dire de me laisser tranquille ou bien je le dirai à mon père.

Je vous salue,

Svzette.

Ma petite Maria,

Le fermier chez lequel ton oncle m'a fait placer me renvoie à la Saint-Michel. Je ne connais personne dans le village qui pourrait m'occuper jusqu'au tirage au

CINQUIÈME r.VRTlE. 129

sort. Il va me falloir te quitter. Ne plus te voir, toi que j'aime tant, cela me crève le cœur et me coupe bras et jambes. Si je pouvais trouver du travail aux environs, quand même ce serait à deux, trois , quatre lieues ! Ah 1 je ferais bien ce trajet tous les soirs pour t'embrasser et te répéter que je t'aime. Viendras-tu à la veillée ce soir chez le père Maclou? Si tu y viens, ne te mets pas à côté de Biaise^ à qui je sais bien que tu es promise. Je ne suis pas jaloux, mais depuis quelque temps je trouve que tu t'occupes bien de lui. Est-ce parce que je vais partir? Mais je reviendrai. Jean-Marie est bien parti à la guerre et il eU revenu épouser Louison. Veux-tu donc que je revienne pour te voir la femme de Biaise?

A ce soir chez Maclou, et aime bien ton gros

Pierre.

Mon gros petit Piei're,

C'est bien vilain d'être jaloux et tu ne mériterais pas de réponse. Mais tu as l'air si malheureux que je veux te tirer d'inquiétude. Non, je n'aime pas Biaise, c'est un grand coureur qui suit toutes les filles. Dans le temps, je ne dis pas, on avait parlé de notre mariage; mais les accordailles ont été vite rompues. Mon oncle en a appris de belles sur son compte et d'ailleurs lu es venu, je t'ai vu, et je t'aime, c'est tout dire. Oui, je t'aime et si ton fermier te renvoie, tu viendras chez nous faire les foins à lajournée. Nous dirons tout h mon oncle, et à ton retour du service je serai ta petite femme. Ne désespère pas et compte sur moi.

A ce soir non pas chez Maclou. Je n'irai pas parce que Biaise y va, mais dans le sentier, près des groseiliers.

Maria .

Ma chère Lucette,

Je ne veux pas passer pour un sot et il paraît que j'en suis un, puisque je ne sais plaire à aucune fille, pas même à toi, qui as l'air de me mépriser et de te cacher pour ne point me voir. J'ai couru toute la semaine après toi, sans te rencontrer. Veux-tu donc faire de moi la risée du village et que par chez nous, tout le monde sache que je t'aime quand tu ne m'aimes point ? Aime-moi un petit peu pour faire taire les mauvaises langues.

Jean.

Ah ça, est-ce vrai, Fanchon, ce qu'on m'a dit, que le grand Louis te fait la cour et qu'il a plus de droits que moi sur ton cœur ? faut le dire. Il y en a d'autres que toi au village.

Jacques.

Père Nicolas,

Ne vous fâchez pas, je vous en prie, si je vous écris; mais je n'ose vraiment pas vous parler. Et comme je suis seule au monde, il faut bien que je fasse mes affaires moi-même. Quand vous aviez notre âge, vous faisiez comme nous, vous vous laissiez aimer, et aujourd'hui que ça ne vous dit plus, vous voudriez empêcher la jeunesse de s'aimer. Voyons, père Nicolas, est-ce raisonnable, ça? Pierre et moi nous n'avons pas été sages. Bon. Et vous, l'avez-vous été? et tout le village ne sait-il pas vos fredaines?

Pierre m'aime, je l'aime aussi. Et vous aurez beau faire, vous ne nous empêcherez pas de nous aimer et de nous épouser un jour.

Allons, père Nicolas, souvenez-vous de votre jeune temps et ne contrariez pas des amoureux du bon Dieu, qui trouveront bien le temps de vous dorloter, de vous mijoter, de vous adorer, quoi.

Votre servante bien humble et votre fille si vous vouliez.

Sit?îonne.

Funckette,

Tu es une charmeuse et pour sûr tu m'as ensorcelé car jamais je n'ai senti pour mère, père ou sœur, même pour la belle Madelon dont tu as tort d'être jalouse un élan d'amitié pareil à celui que tu m'as causé. Si elle pouvait voir ce que j'ai dans le cœur c'est du coup qu'elle serait mangée par la jalousie, car si je devais rester un jour seulement affolé et enflambé comme je l'ai été un seul instant à côté de toi j'en deviendrais fou et je ne connaîtrais plus que toi en ce monde. Ah ! Fanchette, si tu ne m'aimais pas? mais tu me le dirais, pas vrai ?

Ne m'aime pas si tu veux, mais ne le dis pas à

ton Petit-Pierre.

Ma chère Suzette,

Je suis furieux de ne pouvoir te parler à mou aise, car sitôt que je me trouve un moment avec toi je suis apaisé et content de moi. Je sais bien que tu joues avec moi un petit jeu qui s'appelle la coquetterie, mais je n'ai pas le droit de m'en offenser puisque tu es assez honnête pour ne pas céder à mon amour. Je t'en supplie, tâche que nous nous voyons souvent. Malgré mon caractère patient je ne pourrais longtemps cacher mes sentiments à ton égard, et comme tu ne veux point y répondre, je serais la risée du village. Cela me serait encore égal si j'étais sûr de ton amour, mais c'est la seule chose que je te demande de me dire et c'est la seule que tu me refuses. Que tu viennes ou que tu ne viennes pas, je t'attendrai ce soir, toute la nuit s'il le faut au lieu ordinaire de nos rendez-vous et si tu ne parles point c'est que je n'ai plus rien à espérer,

A ce soir.

To7i ami,

Louis.

Réponse.

Louis,

Mon cœur est aussi ardent que le tien s'il ne l'est plus. Je vois bien que tu m'aimes, mais tu t'es donné si vilement que j'ai peur que ce ne soit feu de paille ou bien encore que moi-même prenant feu du mauvais côté, la chose n'aille plus loin que l'honnêteté le permet à deux jeunes gens qui ne sont pas mariés. L'amour n'attend guère, et quand il s'est mis une fois dans le sang de deux jeunesses, c'est miracle s'il attend l'approbation d'autrui.

Je t'aime comme une folle et pourtant je me conduirai toujours avec grande sagesse. Ce n'est pas l'envie qui me manque de te le dire quand nous sommes ensemble. C'est la peur de te voir trop l'interpréter à ton profit. Si tu me promets de ne pas m'en demander davantage nous nous verrons où et quand tu voudras.

Ton amie,

Suzette.

Ma chère Pierrette^

A minuit, à l'heure où chacun dort, je veillerai pour toi ; je serai toutes les nuits au bas de ta fenêtre. Écrismoi tout ce que tu auras à me dire en attachant la lettre à une ficelle assez longue pour que je puisse l'atteindre. Je te répondrai par le même moyen. Je suis là pour faire tes commandements ; tu me diras ce que tu veux et tu l'auras le lendemain.

Ton esclave,

Etienne.

Mon cher Jean,

Ecoute-moi bien. Puisque tu n'auras de courage que si tu sais que je l'aime, voici ma confession tout entière :

Depuis longtemps je t'avais remarqué. Quand, étant toute enfant, je te suivais par les champs et les chemins en te disant des taquineries pour te forcer à l'occuper de moi, je ne savais point encore ce que je faisais. Mais peu à peu je me suis habituée à te voir d'un autre œil, à mesure que je grandissais. Si je ne voulais danser qu'avec toi, c'était pour te plaire par ma jolie danse ; si je t'ai injurié l'autre jour, c'est par dépit que tu n'avais pas voulu me parler, et si tu m'as rencontré le même soir pleurant dans le chemin creux c'est par désespoir de l'avoir injurié. Et aujourd'hui quand tu veux m'embrasser et que je refuse, quand tu me dis : amour et que je te réponds : amitié, c'est par crainte de perdre cet amour-là en le contentant trop vite. Enfin si je te déchire le cœur en m'éloignant de toi, c'est par l'espérance que j'ai de revenir digne de toi et de pouvoir être ta femme,, sans désoler et humilier ta famille.

Au revoir donc et courage,

Mariette.

François,

Vous avez aujourd'hui une façon d'être avec moi à quoi je ne comprends rien. Je ne suis pas en peine de trouver chaussure à mon pied, et, malgré vos dédains, je sens que vous êtes le seul homme à qui je puisse donner mon cœur.

C'est un charme que vous avez jeté sur moi. Tant plus vous me molestez, tant plus je suis obligée de penser à vous. Les plus belles louanges des autres ne me font qu'un petit plaisir ; le moindre mot de vous me rendfière et contente, mais vous parlez si peu!

Vous me direz peut-être que c'est la coquetterie qui me tient et le dépit que j'ai de vous voir vous défendre ainsi de moi. C'est possible, mais pas moins j'en sèche de souci. Quand je vas chez ma tante faire la coquette avec d'autres, c'est tout bonnement parce que j'enrage contre vous et que je voudrais vous faire enrager contre moi. Quand je crois que je vous ai rendu jaloux, je suis contente, et quand je vois que vous ne l'êtes point, je voudrais être morte !

Par pitié, François, revenez à moi comme par le passé ; j'en ai lourd comme un rocher sur le cœur et je serais capable de faire un malheur si je ne suis pas bientôt votre femme.

Mariette.

Mamzelle Zénobie,

Vous m'avez donné mon congé, mais je ne suis pas un imbécile et je vois bien que c'est des frimes, tout ça. Il n'y en a que deux qui pourraient me faire la barbe. Jacques ne vous aime pas et Pierre ne veut pas de vous ; il est clair qu'il n'y a plus que moi, c'est-y raisonner, ça?

On ne m'en fait pas accroire à moi. Bref, qu'est-ce que vous voulez faire de ce pauvre Thibaut? il n'y a plus de finasserie qui tienne. J'ai lu dans votre jeu : vous faites semblant d'avoir des accointances avec Pierre ou Jacques. Je ne sais pas pourquoi; mais ce que je sais bien, c'est que c'est moi que vous aimez et pas d'autre, que c'est pour m'éprouver que vous vous tournez vers Pierre ou Jacques, que la confiance est la première vertu d'un mari, que je ne suis point jaloux et que je vous verrais les épouser tous deux, que je n'en broncherais seulement pas.

De cette affaire-là, à quand la noce, mamzelle? Répondez à voire gros

Thibaut.

Mariette,

l II faut! en finir. Si lu ne m'aimes pas je tâcherai de m'en consoler, mais si tu m'aimes prouve -le- moi et ne me fais pas faire le pied de grue. Tout ça ne me va pas. C'est tout l'un ou tout l'autre avec moi. Tout le village sait que je t'aime, et il a bien deviné que tu en tenais pour moi. Nous n'avons pas besoin de nous cacher ni d'attendre pour le dire tout haut, que nous ayons été trouver le maire et le curé.

Ton Barnabe.

Petit- Pierre,

Vous m'avez fait un affront hier à la danse. Je ne sais si c'est par ignorance ou mauvais vouloir, mais vous ne m'avez pas embrassée et c'est la coutume qu'un

chacun embrasse sa chacune. N'oubliez pas pour réparer vos torts de venir m'embrasser ce soir à la veillée, puisque vous n'avez pas osé le faire à la danse. Mais surtout, ne dites pas que c'est moi qui vous l'ai dit. Il faut que ça vienne de vous.

Jeanneton.

Si vous m'aimiez autant que vous le dites, vous vous excuseriez d'avoir, au milieu de votre ivresse d'hier soir, raconté nos amours au père Éloi, la plus mauvaise langue du village et parlé à tous vos camarades de nos rendez- vous dans le clos. Si vous voulez qu'on me respecte, il faut que vous commenciez par me respecter vous-même. Vous vous en repentez cruellement aujourd'hui, d'autant mieux que votre père exige que vous alliez à la ville achever d'apprendre votre état de forgeron. Partez-donc, je le préfère en ce moment. Quand vous reviendrez, si vous avez toujours pensé à moi, si vous m'aimez toujours, si vous n'avez dit à aucune autre femme ce que vous m'avez dit, si votre père le veut et que vous consentiez à me prendre sans dot : eh ! bien je saurai alors que vous m'aimez et ce que mon cœur et mes parents me diront de faire, je le ferai,

je serai votre femme.

Esijoir et courage.

iiO

Mademoiselle,

Je ne vous en veux pas, ce n'est pas votre faute, la mienne non plus; mais vrai, là, cane se peut pas. Si j'avais connu vos sentiments plus tôt, avant de donner ma parole, je ne dis pas, mais je suis un honnête garçon et ma parole est donnée à la Toinon. Elle en aurait tant de chagrin, la pauvre âme ! D'abord elle est jalouse de moi. Vous sentez que je ne peux pas lui en vouloir. C'est à vous de vous faire une raison, comme les autres du village qui m'en veulent. Moi, je ne suis pas de ceux qui trompent. J'ai toujours dit : Voulez-vous? Ne voulez-vous pas? C'est oui ou non, c'est pour un temps, c'est pour toujours. A présent j'ai dit: c'est pour toujours. Vous comprenez? Du reste une jolie lîlle comme vous n'est pas plus embarrassée qu'un beau gai-çon comme moi. Allons^ sans rancune, je vous ferai danser à nianoce.

Noël.

Suzanne !

Je suis complètement changé depuis que j'ai quitté le château. J'aime non pas une femme imaginaire, mais une femme belle comme celles à qui tu me reprochais de rêver trop souvent. Cette femme, c'est toi.

Cet aveu ne doit pas t'étonner. Sans doute tu avais déjà deviné mon amour. Tu ne m'en parlais pas, car bien que l'amour soit le premier rêve des jeunes filles, ce mot s'arrête sur leurs lèvres: qu'en penses-tu, Suzanne? Je suis tourmenté d'une ardente soif d'être aimé. Dis-moi s'il faut que j'étouffe mes espérances, s'il faut que je t'arrache de mon âmel Souvent je suis saisi d'espoir et de tristesse quand je me rappelle mon indifférence auprès de toi et que je vois mon amour, quand tu n'es plus là. Regarde bien dans ton âme et dis-moi tout ce qu'il y a.

Adieu, la plus blonde des belles et la plus belle des

blondes.

Ton ami,

Edouard.

Je voulais être fier avec vous, ma belle Suzette, parce que je ne croy.iis pas que vous m'aimeriez si vite; je croyais même que vous ne m'aimeriez jamais. Votre lettre me rassure sur vos sentiments à mon égard, et comme je suis honnête garçon, que j'ai quelque bien au soleil et que j'ai fait mon temps de soldat, je vous promets de parler demain à votre père, si nous pouvons nous entendre ce soir eu dansant.

A vous tout mon cœur,

Louis.

Mon cher ami,

Je savais bien qu'un jour, il nous arriverait malheur. Tes parents n'ont point tort de nous séparer et je leur pardonne leur fierté et leur injustice à mon endroit. Ils ne peuvent pas savoir que je suis corrigée de mes défauts, que je suis digne de toi et que nous nous aimons comme mari et femme. Donc, un peu de patience et leurs préventions s'en iront, les vilains mensonges qu'on a faits sur mon compte tomberont d'eux-mêmes. Ils verront bien, tes parents, que je suis une fille sage et méritante. Ils rendront justice à mon amitié, et nous pourrons nous voir et nous parler sans nous cacher de personne. Mais, en attendant, il faut que tu leur obéisses et s'ils ne veulent plus que nous nous fréquentions, nous aurons ce courage jusqu'à ce que de meilleurs jours reviennent.

Encore une fois patience et, si nous nous aimons bien. Dieu nous protégera.

Toiimn.

Rosette,

Ne pleure plus, Bernard t'abandonne, mais moi je ne ferai pas le difficile, je te prendrai dès demain, si tu veux, pour ma femme.

Vois-tu, Rosette, je te connais depuis sept ans ; je t'ai toujours connue si aimable, si douce, si gaie et si fidèle à tes devoirs que je me suis toujours dit: voilà la femme qu'il me faudrait. Je me moque du passé, et si mon cœur est content, ai-je besoin de prendre l'avis du voisin?

Dis un mot et je vas trouver ton père.

Jean,

Que Dieu me pardonne, mon Jacques ; mais je t'aime plus que lui ! Ce qui fait ma force, c'est que je me sens seule, abandonnée. Si je ne t'aimais pas je serais méchante. Si tu ne m'aimais pas, je serais folie. Réponds, que veux-tu, que je sois folle ou méchante ? Ni l'une ni l'autre, n'est-ce pas ? Rien que ta petite adorée qui a tant souffert pour toi et est prête à tout souffrir encore, pourvu que tu ne l'oublies pas I

Ta Pierrette.

Non, tu as beau dire et beau faire, je n'afficherai pas notre amour. Le jour où les voisins sauraient que tu m'aimes serait le commencement de nos peines. J'aime mieux quitter le pays et n'y revenir que quand tout sera marié ou que tu m'auras oublié. Console-toi auprès de ta famille qui t'aime et reçois mes adieux.

Lui ou Elle.

3fon ami,

Tu as voulu nous quitter. Es-tu heureux à Paris? moi je souffrais depuis ton départ. Je vais mieux depuis la lettre. Nous parlons tous les jours de toi, nous prions Dieu qu'il te donne des ailes pour arriver à la renommée. Travaille bien et rappelle- loi que notre amour dépend de ton avenir.

Je suis triste depuis ce matin. Voici pourquoi. Notre pauvre jardin est tout bouleversé par l'orage de cette nuit, les rosiers n'ont plusieurs frais bouquets, le vent a tout brisé et effeuillé, notre vieux saule a été déraciné. Que d'instants joyeux nous avons passés sur l'herbe qu'il ombrageait! c'est un cher souvenir de moins.

Oui, je suis bien triste. Est-ce parce que je t'aime ou que j'ai peur que tu ne m'aimes pas?

Suzanne.

POÉSIES AMOUREOSES.

On a beaucoup raillé les vers d'amour, et certains auteurs les traitent de « poésie de mirlitons. » C'est un tort et une erreur: un tort, parce qu'il est clair que tous les peintres ne peuvent pas être des Raphaël, pas plus que tous les amoureux ne peuvent être des Pétrarque ; une erreur, parce que l'amour est le berceau de la poésie — et réciproquement.

Nos pères étaient amoureux ; aussi étaient-ils poètes. Les femmes surtout, et les plus belles et les plus nobles, ne dédaignaient pas d'entretenir le feu sacré de leur amour sup les autels d'Apollon. Est-il rien de plus gracieux que ce triolet, qui date du xiii® siècle?

Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop, hélas 1 languir seulette I N'ay plus ny parler, ni couleur Tant au loing du roy de mon cœur 1 N'a donc pitié de ma langueur, Luy quy n'oyait que sa poulette ; Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop bêlas 1 languir seulette !

C'est signé d'un nom de femme : Clotilde de Surville. D'elle encore une chanson à laquelle j'emprunte ces quatre vers :

D'ung regard m'emplissoiz d'esmoy, D'ung mot, ou de joye ou de payne ; Et bien que lors ne fusses roy.

Plus dans tes bras j'estoy que reine.

Ce n'est pourtant pas de la poésie de mirliton. Ne vous effrayez donc pas des sourires ironiques qui accueilleront Tos premiers vers. Le ridicule est une arme à double tranchant qui tue souvent celui qui s'en sert. Un premier amour vous rend ridicule aux yeux des sots et des envieux; mais il vous rend intéressant auprès de la beauté ; que cela vous suffise.

Au collège, au régiment, à l'atelier, partout où la jeunesse vit, travaille, aime et chante, la poésie se glisse dans des cahiers de chansons à deux, sous, ou dans les premières œuvres de nos grands maîtres, et il n'est pas rare de voir quelques-uns de ces jeunes hommes, l'œil vague, la lèvre murmurant des mots baroques, la tête perdue dans des rêves sans fin, griffonner des vers sur un chiffon de papier, sur une table, une ardoise et même sur le mur. Ces vers sont rarement bons, mais il y a toujours une idée, et comme ils expriment ce que leur auteur ressent, ils ont le mérite du naturel et du bon sens, ce que n'ont pas les poésies tourmentées des Parnassiens de nos jours.

Donc, essayez de la poésie, jeunes amoureux. Je sais bien que ça ne va pas si vite que la prose, mais vous êtes sûrs d'être lus et écoutés, tandis qu'une lettre toujours un peu compromettante risque fort de vous faire éconduire.

Que si vous avez peur de vous jeter à l'eau, sans savoir nager, je vous tends la perche et vous prête assistance pour que vous ne fassiez pas le plongeon.

Billet doux D'un amoureux qui craint de n'être pas aimé.

Si vous m'aimiez, ô belle blonde,

De vos baisers seuls j'aurais faim,

Et sourd à son voisin qui gronde

Mon cœur s'enivrerait enfin.

Cœur mendiant, il va de femme en femme Criant misère et "Sans secours, hélas ! Le pauvret meurt ; il renaîtrait, madame. Si vous m'aimiez Mais vous ne m'aimez pas !...

A une jeune fille que l'on n'a pas vue depuis dix ans.

Après dix ans, je vous revois, Vous que j'aimai toute petite.

Oui, voilà bien les yeux, la voix Et le bon cœur de Marguerite.

Vous m'avez dit : Rajeunissons Ces souvenirs pleins d'innocence.

Moi j'y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance.

Une question indiscrète.

Les frères caressent leurs sœurs, La fille caresse sa mère, Le zéphir caresse les fleurs, L'oiseau caresse sa commère.

Oui, tout se caresse ici-bas, L'univers est plein de tendresse.

Alors pourquoi ne veux-tu pas^ Louison, que je te caresse ?...

Compliment.

Te voir, t'aimer et t'en instruire Fut l'ouvrage d'un seul moment.

Ose m'aimer et me le dire :

Doit-on rougir d'un sentiment ?

Chère Manon, on n'est sévère Que si Ton ne peut pas charmer.

Mais lorsqu'on est faite pour plaire, On est faite aussi pour aimer.

Déclaration d'amour d'un cuisinier poëte.

L'amour au foyer de la broche Souvent alluma son Cambeau.

Jadis tranquille et sans reproche, Je ne pensais qu'à mon fourneau.

Je vous ai vue : à mon ouvrage Je ne suis plus, et par malheur Le feu qui brûle mon visage A pénétré jusqu'à mon cœur.

Un conseil intéressé.

Comment se peut-il qu'on s'ennuie Quand on possède tant d'appas I S'ennuyer quand on est jolie !

Passe encor quand on ne l'est pas.

Pour ne plus t'ennuyer, ma chère, Il faut aimer. Prends un amant.

Est-ce moi ? Je me laisse faire.

Toi, tu n'en dirais pas autant.

A une infidèle.

Sans dépit, ni légèreté Va, jeté quitte, volage, Et je reprends ma liberté

Sans regretter mon esclavage.

Je suis sûr qu'à ce changement Tu perdras plus que moi, ma chère.

Tu quittes un fidèle amant, Je perds une amante légère.

Compliment d'un amoureux timide.

Bien que je brûle incessamment D'une ardeur qui ne peut s'éteindre Et que je meure sans me plaindre.

N'en ayez point d'étonnement.

Votre beauté, chère Louise, Possède tant de grâce exquise, Et j'ai de mérite si peu Que ce penser m'ôte l'audace.

Quand l'amour me rend tout de feu Le respect me rend tout de glace.

Déclaration d'amour à brûle-pourpoint.

Du tendre feu qui me consume

Jeannette partage les désirs,

Que ton cœur, s'il se peut, s'allume

A l'haleine de mes soupirs.

Loin qu'un si beau transport t'offense,

Daigne l'approuver à ton tour.

Un siècle entier d'indifférence

Ne vaut pas un moment d'amour.

Reproches à une personne volage.

Bien grande est la différence, Allez, entre nos deux cœurs.

A moi tristesse et souffrance, A vous, airs légers, moqueurs!

Hélas 1 pour vous satisfaire, II vous suffit de charmer.

Je sais mieux aimer que plaire.

Et vous, mieux plaire qu'aimer.

Réponse :

Pour moi, le monde a des charmes, Je m'ennuie auprès de vous Qui me noyez dans les larmes Et dans vos transports jaloux.

Au lieu de ce ton colère Qui ne pourrait me charmer, Essayez donc de me plaire, J'essaierai de vous aimer.

Uun jeune homme passionné à toutes les femmes.

Titine, Babet ou Fanchette, Javotte, qui que vous*soyez, Veuillez souffrir que je me jette Comme un autre à vos petits pieds.

Déesse adorée à l'amiable, Je ne viens vous demander rien.

Je ne suis qu'un très-pauvre diable, Et non pas un riche vaurien.

Seulement je voudrais bien être, Quand vous jetez sans y penser, Votre beauté par la fenêtre, Un soir, là pour la ramasser.

Pour consoler une belle éplorée.

Pourquoi pleurer?

Que ceux qui vous rendent les armes A vos pieds viennent soupirer 1 Mais vous, vous qui causez leurs larmes,

Pourquoi pleurer ?

SIXIEME PARTIE. i53

Consolation à une affligée.

Toi qui perds un amant si sensible, Ne crains rien de son cœur généreux.

Te haïr, ce serait trop pénible, T'oublier est encor plus affreux.

Rondeau sentimental et déclaration d'amour à une jeune fille dont on a été le camarade d'enfance.

Quand nous étions enfants tous deux, Un enfant partageait nos jeux, Sans qu'on soupçonnât sa présence.

Cet invisible enfanlelet, C'était l'amour qu'on l'appelait ; Il riait de notre imprudence.

Tous deux sommes devenus grands, Nous ne sommes plus des enfants.

L'amour est près de nous encore, Plus maître de nous qu'autrefois C'est lui qui parle par ma voix.

Quand je dis que je vous adore.

Comment échapper maintenant A ce Dieu cruel et charmant Qui rit en voyant son ouvrage ?

S'il vous inspire trop d'effroi, Chassez-lc vous-même, pour moi Je ne m'en sens pas le courage

Un amour à son déclin.

Le feu des sens qui me maîtrisent

De mes sens use la moitié.

Ma chère, quand nos feux s'épuisent,

Gardons le feu de l'amitié.

Tu refuses? Sa flamme pure

Des autres feux nous tiendra lieu.

Va, pour faire un bon feu qui dure,

Ne jetons pas tout notre feu.

Adieux d'une coquette à son amoureux.

Tu blâmes ma coquetterie, Mais à tort, monsieur le railleur, Car elle est à femme jolie Ce qu'un parfum est à la fleur.

Adieu : puisque mon goût frivole Déplaît au lieu de te charmer.

Près d'un autre je me console Et me dis : vraiement j'étais folle.

Monsieur, d'avoir pu vous aimer.

Refus d'une indifférente.

La coquetterie Fait mon seul bonheur.

Paraître jolie Suffit à mon cœur.

J'aime que l'on m'aime Qu'on m'adore... mais Pour aimer moi-même Jamais, oh î non, jamais !...

SIXIÈME PARTIE. i5S

Pour terminer une brouille de ménage.

Mon Dieu, je sais que dans le mariage,

Pour rien on se brouille soudain,

Pour rien on s'aigrit davantage,

Puis on boude soir et matin.

Ne suivons point cette triste méthode.

Si nous venons le jour à nous fâcher, Que notre amour nous raccommode La nuit dans la chambre à coucher !

Aune infidèle.

Le temps emporte sur son aile Mon chagrin lent à s'envoler.

De ton oubli, mon infidèle, Je veux gaîment me consoler.

Oui, je sèche mes pleurs, cruelle, Car il n'est pas juste ici-bas Que ma douleur soit éternelle, Puisque ton amour ne l'est pas.

Couplet à une demoiselle qui n'a pas répondu à une déclaration .

En vous parlant de mes vœux, je redoute L'indifférence et même le courroux.

Vous taire ainsi, c'est me dire: j'écoute.

Taisez-vous encor. . . Taisez-vous I Silence heureux, consentement suprême, Aveu muet qui ferait des jaloux 1 En vous taisant c'est me dire : je t'aime.

Taisez-vous toujours, taisez-vous.

<§>==ril

Couplet adressé à une demoiselle qui veut se faire passer ■ pour cruelle.

Si vous me défendez de passer à toute heure, Ainsi que je le fais, devant votre demeure. Seul et d'un pied furtif, effleurant votre seuil, De ma présence alors si vous êtes fâchée, Pourquoi donc, à demi, sous vos rideaux cachée, Suivre mes pas de l'œil?

Déclaration d'amour.

Depuis ta rencontre imprévue Oîi tant d'attraits m'ont ébloui, Depuis cette heure où je t'ai vue Autour de moi, toute ombre a fui.

Cette heure a commencé ma vie, Tel était l'arrêt de mon sort :

L'heure oii tu me seras ravie, Ce sera l'heure de ma mort.

A une jeune fille trop pressée de se mainer.

Nous marier? c'est insensé.

Savez-vous que le mariage Nous fait regretter le passé Dans les chaînes de l'esclavage ?

Nous nous marierons cependant, Je vous en donne l'assurance !

Mais aimons-nous en attendant....

Cela fait prendre patience.

Couplet d'un berger sentimental à sa bergère .

Hier cueillant la violette, Las 1 mon pauvre cœur s'est perdu.

J'étais à tes côtés, Lucelte, Sais-tu ce qu'il est devenu ?

Sans doute, ô ma tendre bergère, Il ne peut être qu'avec toi, Garde mon cœur, s'il. te peut plaire, Sinon, Lucette, rends-le-moi.

Mais dans le tien si par adressse Mon cœur avait su se glisser?...

Je serais si bien 1 Rien ne presse, Lucette, je puis m'en passer.

A une inhumaine.

Beauté, de mon cœur souveraine Apporte un terme à mes tourments.

Est-ce à mon âge, est-ce à vingt ans Qu'on devrait connaître la peine ?

Eh quoi ! me faut-il sans retour Fermer mon cœur à l'espérance?

Et sans qu'il s'ouvre à la souffrance Ne peut-il s'ouvrir à l'amour?

Déclaration cC amour plus expi^essive que poétique.

Je t'aime tant, vois-tu, ma belle

Enfant, qu'si t'étais tourterelle

Je voudrais être tourtereau.

Je faim' tant, quoiq' ta p'tit' bouche en grogne

Que si t'étais V vin, j' serais l'ivrogne.

Si t'étais riviér', j' serais bateau.

Un dernier mot pour m' faire connaître.

Si t'étais la truff'j' voudrais être

L'animal que j' nos' pas nommer.

C'est y pas ça qu'on appelle aimer ?

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