CHAPITRE V
tJN PEU DE HAUTE ÉCOLE
La Princesse Thérèse, qui n'aimait pourtant pas à
se donner beaucoup de mal, écrivait presque toutes
les semaines à son beau-frère en Pologne. Elle
5 savait gré à Wanda de lui fournir Toccasion d'écrire
ainsi au « Prince aîné. »
La plupart de ces lettres pouvaient se résumer ainsi: «Wanda est une enfant qui pourra nous faire honneur. Elle n'est pas timide du tout, et ne s'est
10 pas sentie dépaysée un moment au milieu de mes splendeurs. Elle se fait aimer de tous; depuis les gens de la loge jusqu'à mon médecin, tout le monde raffole de la petite; son cheval la suit comme un chien. Je dois dire qu'elle se fait au plaisir et à la
15 richesse comme un caneton à l'eau. Quoiqu'elle parle encore de sa mère, elle s'en passe admirablement. Dans la vie, elle sera plutôt adorée qu'elle ne saura aimer. C'est une vraie Bolinska. Heureusement, la petite bourgeoise, sa mère, ne lui a rien
20 donné de sa nature à elle. Je crois que je commence à l'aimer, pour de bon, moi aussi. ...»
Etait-ce donc vrai que Wanda, éblouie par sa vie nouvelle, oubliait son humble passé, oubliait la tendresse exquise de cette «petite bourgeoise » dont la
;a5 Princesse faisait si peu de cas?
Ce qui est certain, c'est que la possession de Toute-
Belle et des autres merveilles de l'armoire aux jouets, les délices de monter Bobtail, avaient un peu tourné la tête de l'enfant. C'était trop de merveilles à la fois. Il semblait à la petite Princesse que chaque 5 jour aurait dû lui apporter encore du nouveau, encore quelque gâterie du sort. Son ardeur au plaisir était telle que sa mère, qui l'observait de près, en était souvent inquiète. Seulement, elle ne douta jamais du cœur de sa fille. Si elle la savait destinée à être
lo aimée de tous, elle la savait aussi capable d'aimer très tendrement, de son côté.
Ce qui, par exemple, déplaisait souverainement à la petite fille, c'était les leçons quotidiennes que sa mère exigeait d'elle impitoyablement. Il faisait trop
15 beau pour travailler! Mais si douce que fût Mme Bolinska, Wanda savait qu'elle se faisait très bien obéir. Aussi, ne songeait-elle nullement à se révolter; mais les deux heures de classe traînaient beaucoup. Wanda, très bonne élève à l'école,
20 faisait maintenant mille difficultés pour un problème d'arithmétique ou pour une dictée. Puis la discipline de la salle d'étude lui répugnait de plus en plus. Tout le monde la gâtait et elle commençait à trouver cela tout naturel. Une seule personne résistait à son
25 charme : c'était l'austère Julie. Mme Valtars n'était jamais plus heureuse que lorsque l'enfant venait la trouver dans sa chambre et se faisait montrer les grandes armoires à linge, ou aux provisions, dont elle disposait. Le groom Thomas, rayonnait lorsqu'il la
30 voyait apparaître. La jeune femme de chambre adorait sa petite maîtresse. Ainsi, tout autour de la petite
Princesse s'élevait comme un chœur de louanges et d'adulations.
Chez sa mère, seule, Wanda trouvait le bon sens, la fermeté et l'esprit de discipline. Parfois la pauvre 5 fenmie se demandait si elle avait bien agi; si, en voulant le bonheur de sa fille, en y sacrifiant le sien, elle ne lui avait pas rendu un triste service. Si, de la petite fille aimante, mais violente et passionnée, les gâteries d'une vie de luxe n'allaient pas faire une
10 créature arrogante, voulant le plaisir à toute force et toujours. Alors, elle cherchait à faire contrepoids, à parler beaucoup à l'enfant du passé, de leur propre pauvreté, de la misère qu'elles avaient vue autour d'elles.
15 Wanda restait très affectueuse pour sa mère, lorsque, bien seules, à l'abri de toute indiscrétion, elles pouvaient s'embrasser librement. Mais lorsque la gouvernante se trouvait en tiers avec la Princesse Thérèse et l'enfant, celle-ci prenait peu à peu, sans
«o même s'en apercevoir, l'habitude de la traiter en gouvernante. Une fois, au moment où la tante et la nièce partaient pour une promenade en voiture, la Princesse Thérèse ordonna à Mme Richard d'aller chercher un petit châle pour son élève. Wanda
25 rougit, fut sur le point de l'aller chercher elle-même — mais n'y alla pas. Lorsqu'elle reçut le châle, elle en fut toute honteuse, humiliée pour sa mère qui, stoïquement, avec calme, avait obéi aux ordres reçus. La position était fausse et cruelle; toutes
30 deux le sentaient.
La Princesse Thérèse n'avait rien exagéré lors-
qu'elle avait parlé de son affection grandissante pour cette nièce «qui lui faisait honneur. » La vigueur, la belle santé de Penfant semblaient lui rendre à ellemême un peu de force. . . . Parfois elle l'envoyait 5 chercher au beau milieu de la matinée, interrompant ainsi la classe commencée. Comme cela se renouvela plusieurs fois, Mme Richard alla bravement trouver la Princesse, en lui faisant remarquer que Wanda, déjà fort disposée à négliger ses leçons, serait encore
lo moins studieuse si elle voyait que sa tante tenait si peu à ce qu'elle le fût. Mme Richard s'exprimait très modestement, mais avec tant de bon sens et de fermeté que la Princesse se rendit. Elle lui en voulut pourtant d'avoir remporté cette victoire.
15 Décidément, cette Mme Richard, qu'on ne pouvait traiter en nursery-governess, qui avait de si bonnes manières et qui paraissait de tout point une personne si distinguée, gênait la princesse. Elle était jalouse de l'autorité de la gouvernante sur la
20 petite fille, de l'affection très évidente qui existait entre elles deux. Elle se mît à penser plus que de raison à cette «amie de la mère, » et à désirer s'en débarrasser. Enfin, ce qui la consolait dans cette espèce de jalousie vague qui s'était emparée d'elle,
25 c'était que toutes les gâteries venaient d'elle, toutes les choses déplaisantes, la règle, la discipline, les leçons, venaient de la gouvernante. Hélas! la gouvernante se le disait aussi.
Un jour où la princesse avait fait appeler Wanda,
30 et oîi toutes deux, à l'ombre des arbres, jouissaient du beau temps, la petite fille, après un silence, dit;
— Ma tante, vous ne connaissez pas de contes de fées?
— Non, Je n'approuve pas le merveilleux.
Wanda ne comprenait pas très bien ce que cela
5 voulait dire, mais croyant que sa tante s'excusait, elle répondit poliment:
— Ah ! cela ne fait rien, ma tante. Maman me les racontait si bien que je les sais par cœur; puis elle en faisait d'autres, très jolis, qui n'ont jamais été dans
10 les livres. Si vous voulez, quand il fera froid, je vous les raconterai. . . . Seulement, malheureusement chez vous les cheminées sont en marbre; j'ai bien regardé, il n'y en a pas une seule en bois, comme à Tours; c'est bien dommage. . . .
15 — Qu'est-ce que les cheminées en marbre ont à voir avec les contes de fées ?
— Voilà; les contes de fées et les pommes cuites, ça va si bien ensemble! Notre cheminée à nous était en bois, alors vous comprenez, ma tante, un
20 clou, ça s'enfonce dans le bois, et comme c'était en dessous on n'en voyait rien, et le propriétaire n'aurait pas pu se fâcher, n'est-ce pas ? Alors, avec une ficelle j'attachais ma pomme devant le feu, et elle cuisait. Il n'y a rien qui sente bon comme une
25 pomme que l'on cuit soi-même.
— Je n'en sais rien; je n'ai jamais essayé.
— Ah! quand on n'a que des cheminées en marbre, c'est plus difficile. Peut-être, pourtant, pourrait-on trouver un moyen.
30 — Le moyen serait de faire cuire les pommes à la cuisine.
0h. tna tante, eomme ^l^:tuX^Sl
r^.ia^t'SL'n^r-cSi-p--
''^!!"QKi^<„te la petite fiUe de Vautre côté du P*'c.«ait Marie-Louise. Elle ne P-' pas --^ cher, les jambes ne vont pas =' "=' '';";','l"eut pas est pauvre, d'avoir une petite « "S,""^ rentrait . remuer. Son père était violon 'i» «f "'"^.fp ^s bien très tard, quelqueteV' '5°'" OuknTious aviorrs souvent parce que Je dors^ f°. JJoa^tSs toujours
Quelque chose de bon, nous en gardions ^""J ^ourVarie-Louise; eUc a tout juste ^^^^^^J^^^^, fe crois qu'eUe a été un peu fâchée quand f^^^
que j'ét^s une princesse. J'a. eu beau lui dire que
ce n'était pas ma faute. . . -
— Pourquoi élait-elle tâchée?
— Je ne sais pas. . . . Maman m'a dit que ^ peut-être allait-elle plus mal, et quand on souSre, on
n'est pas de bonne humeur. ... ^ , h
Pendant que Wanda mettait un grand majiteau a Toute-Belle, qui n'avait cependant pas froid, 1 entant dit brusquement:
5 5 — Ma tante î
— Eh bien?
— Je voudrais bien faire quelque chose pour Marie-Louise; lui donner un grand plaisir-, moi, j'en ai tant de plaisirs!
„o — Envoie-lui de l'argent. Je t'ai dorme une bourse avec de l'argent, n'est-ce pas?
— Ouï, je l'ai toujours; j'ai donné un franc à une vieUle fe^me qui portait un fagot, et cinq francs à une petite fille qui pleurait. Mais cela ne me prive pas de donner mon argent, et maman m'a souvent dit
5 qu'on n'avait de mérite à donner que lorsque cela nous privait. Alors j'ai pensé que j'aimerais envoyer à Marie-Louise une de mes poupées; ime des grandes, que j'aime beaucoup.
— Toute-Belle ?
10 Wanda devint un peu pâle et serra l'énorme poupée dans ses bras. Ce fut un combat. Enfin, elle dit, en hésitant:
— C'est tout petit chez Marie-Louise; elle ne saurait oîi mettre Toute-Belle. Je crois que je lui
15 donnerai la jolie poupée bleue, celle qui à ime belle robe de soie.
• — Est-ce qu'elle a une poche, la belle robe bleue?
— Je ne crois pas. Toute-Belle a une poche dans toutes ses robes, elle. Mais il y a une vraie poche
20 dans la jaquette de la poupée bleue.
— Eh bien, comme il ne faut jamais envoyer une jeune personne de par le monde sans lui donner de l'argent, tu mettras ce billet dans la poche de la jaquette. La petite malade saura bien le trouver.
25 — Ah ! merci, ma tante. C'est bien dommage que vous n'ayez pas une petite fille à vous, elle vous ainoerait tant!
— Mais je me contente d'être aimée par toi — car tu m'aimes?
30 — Ah! pour cela! ... Et l'enfant l'embrassa de bon cœur.
— Autant que ta mère ?
— Non; cela, ce serait impossible; on ne peut pas aimer même une tante comme une maman, n'est-ce pas?
5 — Autant que Mme Richard ?
Wanda se dégagea de Fétreinté de la Princesse qui vit de nouveau cette espèce de gêne qu'elle avait toujours remarquée lorsqu'il était question de Mme Richard.
10 — Ça, c'est autre chose.
— Tu l'aimes beaucoup?
— Beaucoup.
— Elle te fait penser à ta mère ?
— Oui.
15 — C'est cela que je voudrais éviter. Si je te trouvais une autre gouvernante, aussi gentille, plus gentille que Mme Richard?
La Princesse fut saisie du changement subit qui se fit chez Wanda. Elle dit entre ses dents:
20 — Je la détesterais, l'autre ... je serais malheureuse ... je mourrais. . . .
— Ta, ta! quelle reine de tragédie! Mais on m'a changé ma petite Wanda! Rassure-toi, mon enfant, on ne la renverra pas, ta Mme Richard. Va lui dire
25 de mettre la poupée dans une boîte. Demain, vous irez ensemble dans la Victoria porter votre paquet à la gare de Fontainebleau. Tu peux demander à Mme Valtars de te donner des friandises que tu enverras aussi. N'oublie pas le billet de cent francs.
30 — Non, ma tante, et merci bien.
Ce fut une joie de fourrer dans la caisse que Mme
Valtars lui trouva, outre la poupée, tous les menus objets propres à amuser Marie-Louise; une telle joie que Wanda oublia sa colère d'un moment, et, après assez longtemps, retourna auprès de sa tante, toute
5 gaie et heureuse de nouveau.
Par une belle après-midi, Wanda traversa le parc et se dirigea vers la grande prairie où, ce jour-là, on avait lâché les chevaux en compagnie des vaches. Appuyée contre la barrière, la fillette chercha des
10 yeux Bobtail, presque caché par les grands chevaux. Bobtail leva la tête et secoua sa crinière. Wanda ne sortait jamais sans une provision de sucre dans sa poche, et Bobtail était très friand de sucre. Elle agita un gros morceau bien en vue et se mit a siffler —
15 car Wanda pouvait siffler! Bobtail, avec un hennissement et une riiade, prit un temps de galop et bientôt frotta son museau contre sa petite maîtresse; du gros morceau de sucre, il ne fit qu'une bouchée. Les autres chevaux, croyant à une course sans doute
20 arrivèrent aussi au galop.
Une idée folle traversa la tête de la petite Princesse. Cette prairie, ces chevaux sans selles ni brides, tout cela lui rappela les chevaux sauvages de l'Amérique, dont parlait un certain livre qu'elle
25 aimait tout particulièrement. Grimper sur la barrière, se jeter à caUfourchon sur le dos de Bobtail, ce fut l'affaire d'un moment. Bobtail, étonné, fort mécontent, lui qui était venu pour manger du sucre et non pour travailler, fit un grand bond. Wanda se
30 cramponna de toutes ses forces à la crinière de son cheval, et conmiença à se rendre compte que ce
6o La Petite Princesse
genre d^équitatîon offrait quelque danger, et beaucoup moins d'agrément qu'eUe ne Tavait imaginé. La secousse fit que ses deux pieds frappèrent assez vivement les flancs de Bobtail, qui se fâcha pour tout
5 de bon. Il partit à fond de train. Les autres chevaux, entraînés par l'exemple, suivirent de près; les paisibles vaches elles-mêmes, levèrent la tête et semblèrent s'intéresser à cette course effrénée. Wanda aurait bien voulu maintenant être tran-
lo quillement assise auprès de sa tante au jardin; son ambition d'égaler les cavaliers du Far-West lui sembla une ambition très folle, assez ridicule même; mais il était un peu tard pour s'en apercevoir. Toute son énergie, toute son intelligence aussi, se
15 concentrèrent dans l'effort de se tenir en équililDre* En sentant Bobtail ruer, au moment où il partait, elle avait jeté un grand cri. Maintenant, elle ne criait plus, elle n'en aurait pas eu la force; Bobtail allait si vite que sa respiration en était gênée. Pres-
20 que couchée sur le cou du cheval, le serrant avec désespoir, l'enfant comprit qu'elle serait bientôt à bout de forces et qu'au moindre mouvement un peu brusque de l'animal elle roulerait par terre. Derrière elle, venait la petite troupe de chevaux; elle croyait
«S sentir leur haleine sur son cou; elle entendait, tout près, le bruit de leurs sabots et leurs hennissements joyeux. Evidemment pour eux, c'était une partie de plaisir. Quant à elle, sûrement, si elle tombait, elle serait piétinée, et ce serait la fin de la petite Prin-
30 cesse!
Bobtail arrivait à l'extrémité de la prairie; il
La Petite Princesse 6i
tourna si brusquement que Wanda lâcha prise; elle se sentait défaillir; elle allait donc mourir? . . .
Mais non! Au moment où elle tombait, deux bras solides la retinrent. Mais Pémotion avait été trop 5 forte; elle s'évanouit et sa figure toute blanche retomba sur Tépaule du brave Thomas.
Le groom avait entendu le cri de sa petite maîtresse. En deux bonds il se trouva auprès de la barrière. Il calcula vivement que sa meilleure
ïo chance était de ne pas effrayer les chevaux, de sauter par-dessus la barrière au moment où ils arriveraient près de lui; à ce moment-là probablement, le changement brusque de direction jetterait Penfant à terre; il croyait bien que jusque là elle tiendrait bon.
m Mme Richard, trouvant qu'il se faisait tard, était
V descendue à la recherche de Wanda. Elle avait aperçu la princesse qui lisait paisiblement dans le jardin; aussi se dirigea-t-elle d'un autre côté. Presque aussitôt elle vit Thomas et son fardeau. Elle
20 jeta un cri terrible.
— Ce n'est rien, madame. Elle a eu peur seulement.
La pauvre femme, aussi pâle que sa fille, la prit entre ses bras et quoiqu'elle fût lourde, la porta
25 jusqu'à la maison. La Princesse Thérèse, accourant, voulut l'aider. Mais elle s'arrêta devant le regard de la gouvernante. On aurait dit qu'elle mettait au défi le monde entier de lui enlever son trésor.
30 Dans l'émotion du moment, la Princesse ne dit rien, et suivit docilement cette étrange gouvernante.
Mais plus tard, elle se souvint, et elle ne pardonna pas.
Une heure plus tard, Wanda, tout-à-fait remise, dormait profondément, tenant dans sa main la main 5 de sa mère. La Princesse ébranlée par le choc, fut très souffrante, et ne reparut qu'au bout de trohi jours. Pendant ces trois jours, malgré son grand mal de tète, elle avait beaucoup réfléchi.