‹ La petite RoseChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

La mort de Deburau eut une action sensible dans le petit monde de la pantomime. On trouvait bien des comédiens pour se barbouiller la figure de blanc et entrer dans les habits flottants; mais ce n'étaient que des grimaciers sans finesse. De même que le plus habile praticien moderne ne peut rendre la pureté d'une figure antique, le public n'avait plus qu'un souvenir affaibli de l'ancien mime, dont les moindres mou-

vements étaient empreints d'nne exquise délicatesse. 11 était doué de vives inflexions •de physionomie auxquelles sa nature prêtait une force comique ou dramatique par un imperceptible coup d'ébauchoir : de telles qualités ne s'imitent ni ne se copient.

Les acteurs de la troupe, quoique pleins de bonne volonté, ne se sentant plus commandés par leur chef, jouaient à la débandade. A l'animation extraordinaire, qui jadis remplissait la pantomime du lever à la chute du rideau, succédait une certaine mollesse. A la place de la fameuse entrée •du comédien qui semblait une lune claire se dégageant des nuages, une sorte de brouillard gris traversait la rampe.

Si grossier que paraisse le public, et quoiqu'il ne soit pas initié à ces mystères de l'art, quand il n'est pas touché par le courant électrique qui jaillit de l'àme des

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grands comédiens, il subit sans l'analyser l'impression fâcheuse produite par les médiocrités et sort avec une impression de fatigue.

Ce que voyant, le directeur du théâtre fit comme ses confrères dans l'eiubarras. Il engagea un géant, et ses débuts furent fortement annoncés.

Ce Mac-Gregor, que l'affiche disait descendre d'une des plus anciennes familles d'Ecosse, apparut un soir en costume montagnard, tel qu'il est de tradition à l'Opéra- Comique. Pour faire ressortir sa haute taille, la petite Rose lui donnait la main; mais quand le géant avait arpenté trois fois le théâtre dans sa longueur, et qu'il avait salué le public, il était à bout de son jeu.

L'exhibition manquait d'intérêt et choqua particulièrement Francis, car Rose était condamnée à s'attifer d'un vêtement ridicule

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pour présenter au public un Écossais, dont l'unique talent dramatique était de mesurer sept pieds quatre pouces et de manger considérablement; aussi le succès du géant ne tint pa< plus d'une semaine. Le huitième jour on entendit ce cri impératif parti du paradis : « Assez de géant ! »

Aux Funambules, un tel avertissement était écouté religieusement. Le directeur remplaça le géant par un nain.

Glichtoun, dont la nationalité ne fut pas dévoilée, semblait un embryon de notaire échappé d'une fiole de musée tératologique ; habillé de noir, le devant de la chemise artistement tuyauté, chaussé de bottes irréprochables, des bagues aux doigts, il ne manquait au nain que des cheveux. Glichtoun n'en avait guère plus qu'un nouveauné; quatre à cinq mèches rousses, accrochées à son énorme crâne, ne rendaient pas

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plus sorlable sa figure, composée d'un gros front, de petits yeux et de joues tremblantes comnrie de la gelée.

De nouveau Rose dut présenter le nain au public; mais elle ne cachait pas à Francis son ennui d'être chargée de montrer des monstres.

— Je ne toucherais pas la main de cet affreux Clichtoun si elle n'était gantée, disait-elle.

Aussi Rose se retrempait avec joie dans la pantomime. Avec Cossard, l'Arlequin de la troupe, elle était seule ayant le véritable sens dramatique de ces drames muets. A eux deux, ils s'efforçaient de faire oublier au public la disparition de Deburau.

A cette époque, les ailes de la Colombine, qui jusqu'alors avaient été à demi pliées, se déployèrent tout à coup. Rose sentit une étincelle d'art dramatique descendre dans

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son esprit et lui communiquer la certitude qui lui manquait. D'un hardi coup de jambe dans la bosse de Polichinelle, un de ses habituels soupirants, elle envoya rouler à terre son camarade qui ne s'y attendait pas. Elle marcha hardiment sur le corps de Cassandre, qui gardait la porte de sa fille pour l'empêcher de rejoindre Arlequin, et le beau Léandre fut gratifié par Rose d'un de ces revers de main sonores qu'on croyait enterrés dans la tombe de Deburau.

Francis se laissa aller à donner le signal des applaudissements, auxquels toute la salle se joignit. Ce jour-là, le public rappela Rose, et elle reparut, émue et fière, taisant passer dans un regard dirigé vers l'étudiant, les sympathies dont on l'accablait.

— Te voilà posée, ma petite, dit à l'actiice madame Lefèvre, qui n'était pas jalouse des succès de ses camarades.

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