‹ La petite RoseChapitre 9 sur 23 · J LA l'ETITK lîOSK · texte numérisé non relu

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muets, ils se regardaient comme des naufragés sur un vaisseau dont la tempête vient d'enlever le pilote.

L'homme à qui une jeunesse accidenlée avait communiqué des trésors artistiques que les études classiques fournissent rarement si féconds, était doué de facultés créatrices qui se répandaient comme une rosée sur la tète de ses camarades. [I était bon quoique railleur, obligeant quoique sarcastique; les difficultés de la vie n'avaient pas amoindri ses qualilés de cirnr. Il savait démêler chez un être à peine dégrossi ce qui pouvait être tiré d'une nature rebelle; par de bonnes paroles il encourageait les timides.

Dans la pièce d'attente, un chanteur célèbre racontait que, guindé, le corps comme enveloppé de lisières, il était à la veilli' d'abandonner ses études de chant

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lorsque, le hasard l'ayant mis en relations avec le mime, en quelques leçons Deburau lui avait enseigné certains principes d'armes, de danse et de gymnastique, qui lui avaient communiqué une aisance sans laquelle il n'eût pu exercer l'art lyrique.

Dans un coin du jardinet, derrière la petite maison, Rose évoquait le souvenir de son maître. Cet homme du peuple, sans éducation, témoignait aux femmes qui l'entouraient des délicatesses particulières.

Doucement il avait enseigné l'art à la Colombine, relevant quelquefois l'enfant par des railleries, jamais par des duretés.

Quand Rose fit ses premiers pas sur les planches, le mime la prit sous sa protection et empêcha les grossièretés des gens de théâtre de l'atteindre. La débutante était pauvre. Deburau lui faisait de petits cadeaux qui contribuaient à son entretien : il lui

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avait appris à s'habiller trune nippe, et il plaidait la cause de la Colombine quand une administration parcimonieuse lésinait sur le velours et la soie des costumes. C'était un père que Rose avait trouvé au théâtre : aussi l'appelai t-elle respectueusement monsieur Deburau quand l'autre la tutoyait.

En songeant aux qualités de cœur et d'art du professeur que la mort venait de lui enlever, Rose évoquait les détails des trois années passées sous la direction d'un tel maître; années heureuses, inappréciables et bien remplies.

Francis respecta la douleur de Rose. 11 n'avait entrevu jusque-là que des gens de théâtre, alertes et souriants; ce petit monde, si insouciant d'habitude, n'en était pas moins ému et sondeur.

Le convoi prit la route de l'église. Le

cercueil n'était pas porté par les employés habituels des pompes funèbi'es : les machinistes du théâtre avaient tenu à honneur de rendre un dernier hommage à celui que, pendant de longues années, ils avaient eu l'honneur d'approcher.

Du bas de la montée de Belleville jusqu'à l'église, les fenêtres étaient garnies, comme les trottoirs étaient encombrés de gens qui saluaient encore une fois le passage du comédien dans cette rue qu'il avait traversée si souvent. Les gens murmuraient: Deburau ! Et tous suivaient d'un regard pensif le convoi du mime qu'ils ne devaient plus revoir.

A l'intérieur de l'église, les comédiens, auxquels si longtemps les portes avaient été fermées, songeaient et priaient pour le repos de leur camarade.

Le cortège se remit en marche jusqu'au

cimetière du Père-Lachaise, entraînant à sa suite ceux qui apprenaient le nom du défunt.

Les dernières prières dites, Rose jeta un bouquet de violettes sur le cercueil, et bientôt de lourdes pelletées de terre recouvrirent avec les fleurs celui qui avait •égayé pendant quarante ans ses concitoyens.

La foule peu à peu se dissipa. L'actrice resta agenouillée près de la croix qu'on venait de planter en terre; seule avec ses pensées. Rose faisait une sorte d'examen de conscience. Avait-elle témoigné à son maître, de son vivant, toute la reconnaissance qu'elle lui devait pour ses conseils affectueux ?

Au-dessus de la terre fraîchement remuée, la Colombine crut voir voltiger l'àmedu mime qui la remplit d'én^otion.

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Blotti derrière une tombe voisine, Francis suivait, pour ainsi dire, les pensées de Rose, en considérant son attitude.

Les larmes versées en' mémoire de son bienfaiteur, l'actrice redevint plus calme, ayant la conscience d'avoir accompli son devoir. Une sérénité mélancojique ressortait de la physionomie de Rose, évoquant le souvenir du comédien. Sa pensée, fortement tendue vers un monde inconnu, communiquait à la Colombine une extase dans laquelle la blanche figure de l'acteur se mêlait à d'autres figures fantasques et séraphiques à la fois.

Il est un magnétisme dans la prière.

Quand Rose se releva, elle aperçut à quelques pas d'elle Francis, qu'elle reconnut à un battement de son cœur.

Sans en avoir conscience, un regard si doux et si sympathique s'échappa des yeux

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de la petite Rose, que Fétudianl crut s'entendre appeler.

L'amoureux timide vint à ractrice, lui prit la main et descendit la longue avenue du cimetière sans parler. Mais que de confidences refoulées s'échappaient dans ce premier serrement de mains!

Qui eut rencontré dans le Père-Lachaise les deux jeunes gens mélancoliques, n'eût pu penser qu'une actrice de petit théâtre et un étudiant se rencontraient pour la première fois. La mort d'un être sympathique purifiait cette affection et lui communiquait la gravité qui sied si bien à l'amour.

A la porte du cimetière. Rose fut prise d'un sen liment particulier de délicatesse. Elle avait trouvé naturelle la rencontre de Francis près de la tombe ; elle hésitait à se trouver dans la vie en compagnie de l'étudiant.

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Irrésolu lui-même, Francis marchait à côté de l'actrice, sur le trottoir, craignant de faire remarquer son amie par les passants. Les amoureux se forgent de ces cliimères. Tout être qui les regarde semble un inquisiteur épiant leurs actions.

— Mademoiselle, dit Francis en offrant son bras à l'actrice.

Rose le prit et, avec le bouillonnement que ce contact communiqua au sang, leurs inquiétudes s'effacèrent.

— Il était bien bon! s'écria l'actrice, pour éloigner les dangereuses pensées qui menaçaient d'être échangées entre elle et l'étudiant.

Parler du défunt, n'était-ce pas porter son deuil?

La voix de Rose parut plus douce à

Francis qu'une délicate odeur s'échap-

pant d'un flacon précieux. Cette voix, qu'il

n'avait jamais entendue, résonnait en lui comme un chant d'oiseau dans l'ombre.

L'actrice parlait avec tant d'effusion des qualités du défunt, qu'elle se laissa ■entraîner plus loin qu'elle ne l'eût voulu.

— Il avait deviné votre bague, dit-elle.

— Ah! s'écria Francis.

Protégé par ce souvenir, il ajouta :

— Vous m'avez rendu bien malheureux en ne venant pas au passage Vendôme.

Rose regarda l'étudiant avec surprise.

Alors Francis fit part à l'actrice de la lettre qu'il avait déposée chez la concierge du théâtre ; il insistait surtout sur la fâcheuse issue d'un rendez-vous où se trouvait une autre femme.

— Je n'ai envoyé personne à ma place, fit l'actrice, et je n'ai pas reçu votre lettre...

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Quelqu'un, ajouta-t-elle, peut l'avoir détournée et s'être amusé à mes dépens.

— Moi, je revins bien triste, dit Francis, et, sans la mort de Deburau, peut-être ne vous aurais-je jamais revue!

— Oh! s'écria Rose.

— Pourtant... je souffrais!

Ces plaintes, cet amour si délicatement exprimé, touchaient profondément Rose.

Les traverses qu'on avait opposées à sa rencontre avec Francis donnaient de la vivacité à cette affection naissante. La timidité, maintenant fondue, faisait place à de mélancoliques mélodies dont Rose avait le thème en tête et auxquelles il était naturel de répondre. Sur les nuages de deuil qui s'étaient élevés le matin au-dessus du cimetière s'étendait un arc-en-ciel (\m paraissait encore plus harmonieux.

Il semblait à l'actrice que l'étudiant plan-

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tait un mai aux branches duquel pendaient de tendres espérances.

Cependant la réalité reprit bientôt ses droits.

— Le nom de Deburau, dit Rose, pèse fortement sur le théâtre. Qui sait si vous m'y reverrez?

— INe plus vous voir' s'écria Francis.

Les juives ont un instinct dramatique

particulier. En quelques mots l'actrice fit entendre à l'étudiant combien était compromise l'entreprise du directeur des Funambules. Personne ne pourrait remplacer Deburau.

— Si les recettes baissent, continua Rose, le directeur se débarrassera de sa troupe de pantomime... Aucun de mes camarades n'a d'engagement... Ils se caseront à grand'peine dans quelque théâtre, chacun de leur côté... Jl faudrait en ce

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moment un spectacle assez nouveau pour piquer l'attention du public et lui faire oublier la perte de Deburau... Lui seul faisait recelte.

Francis écoutait l'actrice, et des aspirations nouvelles germaient en lui, dont il ne démêlait pas encore bien le sens.

— ïl faut nous quitter ici, dit Rose, lorsqu'elle fut arrivée au canal.

— Déjà! s'écria Francis... Et je ne vous reverrai plus!

— Vous reprendrez votre ancienne place h l'orchestre.

— Oh! Rose, que vous êtes bonne!...

Mais j'ai encore bien des choses à vous dire.

— Maintenant, vous n'avez plus besoin de vous sauver à la sortie du théâtre.

— Vous me permettez de vous accompagner?

AU LA PETITt: ROSE.

— Oui, fit-elle.

— Tous les soirs? =

— La bonne madame Lefè\'re m'accomtpagnera, comme d'habitude.

— Je n'oserai vous parler.

— Nous parlerons pour vous, dit Rose gaiement.

Et, d'un pas léger, elle traversa la passerelle qui sépare Belleville du faubourg du Temple.

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