I. A l'KTlTE nOSE
Ce fui avec un cérémonial particulier qu'elle bénit de sa baguette magique les amours de Golombine et d'Arlequin.
Stauernaghel regardait cet enthousiasme avec ses gros yeux dont la flamme avait sans doute passé dans son épingle en diamants, car ils étaient mornes et incolores.
— Je t'avais aveiti que la Golombine avait de l'avenir, dit César au tailleur. Il laudra que je te présente à la petite Rose.
Le samedi, jour de la paye :
— Mon enfant, dit le directeur à Rose,. à partir d'aujourd'hui, tu toucheras dix irancs par semaine.
Quel triomphe! Augmentée sans l'avoir demandé! Rose pouvait à peine y croire. Elle réussissait.
On ne sait pas quelles joies ineffables contient ce mot : Réussir! Avoir du succès f Alors l'artiste sent son àme pénétrer dans
mille âmes. Il dispose à son gré de la manoe bienfaisante qui communique un instant de délassement à tant de gens pauvres, affairés, désireux d'oublier les misères de la vie.
Le comédien, à ce moment, ne se sent plus un être ordinaire; il possède des trésors de jouissances qui n'appartiennent qu'à lui et qu'il peut répandre à sa fantaisie.
Rose comprit alors les lettres encourageantes de Francis, qui n'avait pas douté de son talent. Ces lettres devenaient fréquentes.
Francis ne se contentait plus d'accompagner l'actrice, le soir, jusqu'à sa porte ; il lui glissait dans la main des billets dans lesquels l'amour pointait à chaque ligne, à la faveur de l'art dramatique.
L'étudiant appartenait à la classe des amoureux qui aiment encore plus leur
i.A I'KTItl: nost;.
maîtresse éloignée que près d'eux. Eu présence de Rose, Francis éprouvait toujours une certaine contrainte et il ne parvenait qu'avec de vifs efforts à ouvrir à un battant Ja porte de son cœur. Loin d'elle seulement, l'autre battant s'ouvrait et donnait passage à des sensations entêtées comme des animaux qui ne veulent pas sortir d'une grange pendant l'incendie.
Sensations si brûlantes, en effet, que Francis n'osait laisser exprimer à ses lèvres ce qu'il confiait au papier.
Pour la première fois, Rose entendit un amoureux cantique des cantiques, doux, violent, timide, impérieux, abattu et exalté à la fois.
Elle aussi suivait avec la seconde vue la vie du. pauvre garçon. Elle soupçonna ses privations, car Francis grevait son modeste budL(et d'étudiant d'une somme réi^ulière
de quarante-cinq francs, destinée aux entrées quotidiennes au théâtre et à des bouquets. Quarante-cinq francs à retrancher chaque mois sur cent francs!
— Vous devriez chercher à obtenir vos entrées, hii dit un jour Rose.
— Gomment faire? demanda Francis.
— Vous aimez la pantomime, vous la comprenez. Pourquoi n'en présen tenezvous pas une au directeur?
— J'y avais déjà songé, dit Francis, et j'ai essayé, mais sans en venir à bout.
— Est-ce vraiment si difficile? Quand une pièce traîne, le directeur en commande une nouvelle à Frédéric, le régisseur; le lendemain, il vient nous raconter son scénario.
— Sans l'avoir écrit?
— Le régisseur nous dit : Vous ferez
■ceci, cela; il nous place, enfin il règle la pantomime.
— Je ne pourrai jamais, s'écria Francis.
— ^laintenant, quand il s'agit d'une pièce plus considérable de fin d'année, les auteurs l'écrivent. M. Adolphe, M. Théodore, M. Pliichonneau lisent leurs scénarios.
— Je comprends mieux ainsi.
— Je suis sûre, monsieur Francis, que vous me feriez un joli rôle !
— Oh! oui, s'écria fétudiant.
— Je me sens portée à jouer un rôle de Casse-tout, ajouta Rose. Comme ce serait amusant!
Francis écoutait attentivement la petite juive.
— Je voudrais, dit-elle, traverser le théâtre en l'air, sauter d'un balcon à un autre.
— Mais c'est un rôle d'Arlequin? dit Francis.
— A peu près. Mon rêve serait de disparaître par une trappe et d'apparaître une seconde après à la fenêtre d'un second étage... Le directeur ne m'a pas augmentée pour rien faire... Je veux me donner beaucoup de mouvement, émoustiller par mon exemple la moitié de la troupe, dont déjà se plaignait M. Deburau...
Rose s'arrêta comme si elle écoutait une voix intérieure.
— Oui, dit-elle, je vois la pièce... Oh! que ce serait drôle! s'écria-t-elle en se frappant les mains,
— De quoi s'agit-il? demanda Francis.
— Vous n'en parlerez pas?
— Je ne connais personne dans le théâtre.
LA PKTFTE ROSE. M»
La Colombine, en parlant de la conception de cette œuvre, semblait à Francis une pythonisse qui lui révélait les mystères d'un art hiératique.
— Dans votre pièce, reprit Rose, donnez aux rôles d'Isabelle et de Léandre plus de développement qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Victor, qui joue les Léandre, est un mauvais comédien; la fille de la concierge est pitoyable... Tant mieux... Léandre me fera momenlanément la cour; Lsabelle, pour se venger, me dénoncera à Cassandre... Et alors je me charge du reste, dit Rose qui, avec son instinct de femme, devinait que la lettre de Francis avait été dérobée par la fille de la concierge.
— Ma pièce est à moitié faite, s'écria l'étudiant. Que vous êtes bonne, mademoiselle Rose!
— Mademoiselle est de trop dans les
coulisses, dit la juive... Appelez-moi Rose lout court.
Francis se sentit poussé par un mouvement intérieur qui le portait à embrasser l'aimable fille.
— Quant à l'auteur, dit Rose qui comprit cette pensée, c'est différent; je dois le respecter. Aussi continuerai-je à vous appeler monsieur F'rancis.
— Ob! fit l'étudiant.
— Il faut suivre la règle, répliqua Rose ^en souriant... Me serait-il possible d'écouter 'VOS conseils aux répétitions, si je ne vous traitais pas avec la déférence qui est due à fun auteur?
Ce fut un événement dans la vie de Francis que cette conversation. Une telle ■certitude, une telle confiance en elle-même résultaient des paroles de la Colombine, que le débutant sentait toutes les difficultés
s'aplanir. En parlant, la petite Rose se révélait plus encore qu'au théâtre. On sentait ce qu'elle pensait, ce qu'elle voulait, ce ■qu'elle pouvait.
Francis quitta l'actrice, suivi d'un cortège de masques souriants et alertes, qui mettait l'esprit en belle humeur. Tout ce petit monde, avec ses habits de couleurs bigarrées, ses paillons et ses grelots, réjouissait les yeux et les oreilles, et les remplissait de colorations et de sonorités particulières.
La mansarde de l'étudiant fut dès lors peuplée d'un groupe de fantoches chimériques qui faisaient paraître savoureux le morceau de pain que, par économie, Francis mangeait à ses repas.
Un sommeil transparent s'empara de l'étudiant, qui voyait les idées dramatiques se mouvoir et poser des fondations la nuit,
21* U PKTITE nOSK.
semblables aux bons petits gnomes du Nord travaillant à l'ouvrage des servantes qui se reposent.
Un à un, les masques des Funambules apparaissaient et disaient :
— Moi, je représente la vieillesse qui s'oppose aux amours.
— Moi, la jeunesse, je me ris des verrous et des fenêtres cadenassées.
— Moi, j'ai beaucoup d'argent, je me paye des jolies filles, de bons vins et de bons dîners.
— Moi, la jolie fille, je fais la nique à l'argent et je me moque des financiers.
Eux-mêmes, les soufflets, la batte, les gourdins et la baguette magique se présentaient comme des êtres animés et disaient :
LA PETITE IIOSK. 2Vi
— Moi, avec un revers de main, j'aplanis les situations.
— Moi, je rosse ceux qui s'opposent aux amours.
— Moi bâton, je ne reconnais ni puissants ni riches, et les échines des grands seigneurs sont celles que j'aime à caresser et qui appellent la plus copieuse volée de mes agitations.
Dans cette vision, les personnages s'entremêlaient au son de pif! paf! de vlan! retentissants qui animaient l'action et la prolongeaient jusqu'au réveil de l'étudiant.
Alors Francis sautait de son lit et jetait sur le papier les motifs nocturnes que lui avaient apportés ces fécondants collaborateurs, tandis qu'au-dessus d'eux planait la gentille Coiombine qui, toujours souriante, invitait l'auteur à la suivre du regard et à écouter ses inspirations.
Ce fut vers l'époque où Francis était en plein travail que Stauernaghel fut officiellement présenté au directeur du théâtre par Je photographe César.
La mort de Dehurau avait produit un -vide dans les spectateurs; ce vide était ■notoire également dans la caisse des Funambules.
Le public de ce petit théâtre offrait de •certaines resseinblances avec celui de l'Opéra, en admettant que le premier bâton d'une échelle soit jugé semblable au der- .nier.
Si les gens des classes riches se plaisent à voir chaque soir leurs maîtresses dans le corps de ballet, les gamins du \ boulevard du Temple, avec des aspirations moins sensuelles, admiraient chaque soir leur mime favori et apportaient au théâtre des Funambules l'idéal latent d'un certain
Beau, résultant de rhariiionie des formeset des gestes du comédien.
Malgré le charme de Rose, la tradition d'un petit théâtre toujours plein était rompue, et le directeur songeait avec amertmne aux fournées de spectateurs qui jadis ne se plaignaient jamais de l'empilement et payaient bravement leurs quatre sous pour rester debout. Le public actuel se perdait, comme le gaz, par une de ces fissures qu'il est impossible de boucher. Que faire?
Les phénomènes n'avaient pas pris, car,, si les instincts grossiers de la foule sont momentanément attirés par l'exhibition de monstres, un sens caché de l'harmonie existe chez le peuple dont l'esprit n'est pas blasé. Le géant, le nain, n'avaient pas paru rigolo, ce qu'ime grande intelligence, préoccupée des sensations populaires, eût tra-
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duil par le dégoût produit dans les masses par toute monstruosité.
Stauernaghel frappa naturellement le directeur par la splendeur de son manteau à revers de velours. Un auteur si somptueusement habillé ne sortait pas des boul-hoid voisins. Il n'appartenait en rien à la classe des nègres du café Achille, qui, travaillant à raison de trois francs l'acte, n'inspiraient aucune considération au souverain qui régnait aux Funambules.
Stauernaghel semblait faire partie de la caste des administrateurs. A proprement parler, son regard n'était pas animé du rayon intellectuel qui attire l'attention des hommes; mais le tailleur & portait beau » et possédait l'assurance des êtres qui, dans la vie, marchent suivis d'un cortège respectable de capitaux.
César indiqua, en peu de mots, le but
de la démarche de Stauernaghel auprès du directeur. Il s'agissait d'une conception dramatique si forte qu'elle devait porter des acteurs même médiocres, c'est-à-dire les placer dans un tel jour qu'ils n'avaient qu'à se laisser aller au fil de l'action.
La présentation faite, on prit immédiatement jour pour lire le premier acte.
Alors Pluchonneau fut habillé de neuf des pieds à la tête pour la septième fois.
Jusque-là, Stauernaghel avait livré avec réserve diverses pièces d'habillement, suivant les idées qu'apportait son collaborateur; mais, pour que ces vêtements ne disparussent pas dans la gueule du inontde-piété, sans cesse béante pour le vaudevilliste aux abois, César fut chargé de lui remettre chaque jour une prime supplémentaire de un franc cinquante.
— Stauernaghel veut avoir un coUabo-
râleur convenable, dit César à Pluclionneau. Tu le choques par ta tenue. Tous les matins, je te compterai trente sous jusqu'à la représentation de la pièce.
Cette prime eut un l'àcheux efleK Elle ■développa la paresse naturelle du vaude- Tillisle. Pluchonneau, ayant calculé que ce subside pouvait s'allonger indéfiniment, n'écrivit pas une ligne, mais prit l'attitude d'un poêle en quête d'idées.
— Le premier acte est d'une telle venue, disait-il à Stauernaghel, qu'il est indispensable que la suite de la conception y réponde.
Pluchonneau, prodigue de théories, en assassinait le tailleur, lui soumettant des difficultés dramatiques dont sont bourrés les gens de théâtre. A[iportait-il le scénario de quelques scènes nouvelles qui fai- .<aient ouvrir de grands yeux à Slauer-
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naghel, la conférence ne se passait pas sans que ces motifs ne fussent irrévocablement condamnés par le vaudevilliste, qui se livrait sur sa propre onivre à une impitoyable castration.
Cependant Stauernaghel avait été introduit dans les coulisses par César qui avait fait d'avance la leçon aux comédiens. Il amenait, disait-il, un de ces hommes généreux, passionnés pour l'art dramatique, dont la manne bienfaisante devait se répandre sur toutes les tètes.
La présentation avait pour but plus spécial de mettre directement le tailleur en relations avec Rose. L'actrice reconnut vaguement le spectateur qui, depuis quelque temps, fréquentait l'orchestre.
De môme que les orateurs qui, en chaire, au barreau ou dans les grandes assemblées, s'adressent à im être que leurs regards
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choisissent, la Colombine jouait pour Francis; elle n'avait pas été toutefois sans remarquer ce gros honune à tête de veau, mais médiocrement attractif.
Sans égard pour la recommandation de César, Rose enveloppa le tailleur d'un de ces coups d'œil impertinents qui apprennent à un initié qu'il est « toisé ».
— Petite Rose, si tu veux être sage, lui dit le photographe, M. Stauernaghel te destine un beau rùle dans la pièce qu'il prépare.
La Colombine s'inclina avec un air de uuitinerie qui ne faisait pas présager la déférence souhaitée par César.
— Qu'est-ce que je jouirai ? demanda-
— Un rùle de paysanne.
— Avec des sabots, monsieurV dit-elle en s'adressant à Stauernaghel.
Le tailleur, du regard, consulta César sur ce détail.
— Peut-être oui, dit le photographe.
— Et de la paille dedans? ajouta Rose. De nouveau, Stauernaghel implora la
protection de César. Il avait un vague sentinient que la petite actrice se moquait de lui.
— Par exemple, au second acte, reprit la Colombine, je veux des escarpins... N'estce pas, Stauernaghel? une paysanne peut bien porter des escarpins?
Le tailleur ne répondait pas, eiïrayé de ces volontés de coulisses. Le photographe en eut pitié.
— Sois aimable avec Stauernaghel, dit-il à Rose en la prenant à part, et rappelle-toi qu'il est très-généreux avec les jolies filles.
— Flûte! dit la Colombine en se dressant sur ses pointes.
Tous les soirs, malgré ce mot qui termina l'entretien, Stauernaiïhel vint rôder dans les coulisses, et, suivant les instructions de son conseiller César, il fit une cour assidue à Rose.
La cour du tailleur consistait en ceci :
— Bonjour, mademoiselle, disait-il en se plantant devant elle avec son diamant fascinateuràla cravate.
La Golombine le regardait avec la mine futée d'une souris qui, flairant un chat dans un appartement, se hasarde seulement à sortir son museau du trou. Ou bien elle répondait par des pointes sarcastiques, car son pied la démangeait et elle eût été ravie de l'envoyer, par hasard, dans la direction de ce soupirant qu'elle tenait pour un Cassandre.
L'audience terminée (elle ne durait pas plus de quelques secondes). Rose tournait
le dos à Stauernagliel et regardait par le trou de la toile si Francis était à son poste dans la salie; mais ce manège ne lui suffit bientôt plus.
Un vieux machiniste, le doyen du théâtre, était chargé depuis quarante ans de lever et de baisser la toile; ces fonctions importantes, il les accomplissait avec solennité,, se regardant dans son coin comme l'hommeindispensable de la maison.
— Père Bastien, lui dit Rose de son ton de voix le plus caressant, te serait-il égal,, après le vaudeville, de ne pas descendre le rideau jusqu'au plancher?
Le machiniste regarda avec étonnement l'actrice qui lui indiquait de la main un intervalle d'un demi-mètre plus élevé que les planches.
— Comme ça? dit-elle.
— Mais, mademoiselle, quand on ba-
layera la scène, la poussière se répandra dans la salle.
— Bah! s'écria Rose, qui se souciait médiocrement du public.
— Les spectateurs verront arroser, ajouta le machiniste.
— Mon petit Bastien, je t'en prie...
— Que dira le directeur?
— Je m'en charge, répondit Rose... Ce n'e-t pas par caprice que je te demande ce petit service... Il s'agit d'une étude pour une pièce nouvelle. L'auteur voudrait, de la salle, se rendre compte d'un détail.
L'honnête machiniste se laissa prendre à ces raisons et obéit à la Colonibine. Dès lors, entre les deux pièces et avant que le rideau ne fût baissé entièrement. Rose dansa pour Francis un pas inédit qu'elle avait expressément composé pour lui. Ce motif de ballet eût certainement étonné le
LA PETITE r.USE.
public; mais il se jouait pendant l'entracte, alors que la majorité des spectateurs était
sortie.
Relevé à un demi-mètre du plancher, le rideau laissait voir le mouvement des allants et venants de l'intérieur du théâtre, les pieds massifs des gens de service et des pompiers. On devinait à l'écartement des )ambes les gens qui causaient, ceux qui 'étaient pressés de traverser la scène.
Ce fut alors que Francis aperçut tout à coup, aux environs de la cabine du souffleur, les deux pieds les plus mignons qui se pussent imaginer. Ils étaient chaussés de bottines roses montantes qui dessinaient des jambes idéales, dont malheureusement les lignes serpentines étaient coupées par la toile. Ces petits pieds alertes et mutins semblaient mis en action par du vif-argent.
Francis ne pouvait quitter des yeux ces
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bottines qui, par la vibration qu elles excitaient dans son cœur, ne pouvaient appartenir à d'autres qu'à la Colombine. Cependant quand, quelques minutes plus tard, la toile se leva, Rose se montra avec des bottines bleues. L'amoureux en resta stupéfait. Avoir attribué à son amie des jambes qui étaient celles d'une autre actrice constitue une de ces infidélités que se reprochent les cœurs purs.
Francis chercha en vain parmi les figurantes les bottines roses qui l'avaient trompé si grossièrement. C'étaient de pauvres filles du quartier du Temple, mal habillées, mal chaussées, et qui ne possédaient nullement le frétillement spirituel qui avait rendu Francis rêveur pendant l'entr'acle.
Rose s'était amusée aux dépens de l'étudiant. Comme les femmes de Lima qui, poursuivies par un galant, changent de saya
I>A PETITE r.OSE.
au premier coin de rue et apparaissent encapuchonnées de noir, quand à quelques instants de là leur œil noir brillait sous une mante de couleur vive, Rose avait cliangé tout à coup de bottines, et si elle demanda le soir pardon à Francis de lui avoir causé quelque trouble, elle le fit avec une malice que bien des hommes eussent enviée.
Cet incident donna plus tard naissance au joli titre des Fantaisies de Colombine, que l'amoureux inscrivit sur la première" page de son manuscrit.
Le lendemain, les gens de service arrosaient le plancher, répandant l'eau par petite ronds. Rose, pour ne pas gâter ses bottines, pirouettait et suivait le dessin formé par lesgouttes d'eau. Ainsi la danseuse engageait une lutte piquante avec l'arrosoir, dont ses pas formaient une sorte d'écho. Ce détail,, que Francis croyait produit par le hasard,.
t2:î8 LA PETITE HOSE.
se renouvela pendant les entr'actes des jours qui suivirent, avec des variantes qu'imaginait la spirituelle Colonibine. L'étudiant en fut tellement frappé que dans son esprit se dessina le pas de Farrosoir, un de ces motifs nouveaux que ne trouvent pas les maîtres de ballet et que seul fournit l'amour.
Jamais Francis n'avait éprouvé un tel charme. A une affection sans désirs se joignit alors une bouffée presque sensuelle, rendue plus provoquante encore par la barrière de toile qui empêchait de voir Rose; mais l'étudiant devait souffrir de la phase nouvelle dans laquelle entrait son cœur.
Un soir Francis aperçut les pieds d'éléphant de Stauernaghel faisant une sorte de planton auprès des bottines de la danseuse. Quelqu'un, dans l'intérieur du théâtre, s'adressait à Rose, et ce quelqu'un portait un
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pantalon de drap noir, qui n'avait rien de commun avec la grossièreté des vêtements des gens du théâtre.
La jalousie s'empara de l'étudiant qui, en reconduisant Rose, se montra visiblement soucieux.
— Qu'avez-vous, monsieur Francis? demanda la danseuse.
— Rien, mademoiselle.
— Si! La preuve, c'est que vous m'appelez mademoiselle.
Francis ne répondit pas. Il avait peur que sa jalousie n'éclatât, et quoique légitime, il en craignait l'explosion.
— Vous n'êtes pas aimable aujourd'hui, monsieur Francis, dit Rose.
L'étudiant baissa la tète sans répondre.
— Parlez donc! s'écria l'aimable hlle <jui voulait avoir raison de l'abattement de Francis. Est-ce moi que vous accusez? Je
veux que vous vous expliquiez, entendezvous, monsieur?
Avec vivacité, elle lui prit le bras, et Francis sentait battre le cœur de la Colombine.
— Maudit théâtre! dit l'étudiant. Je voudrais ne plus vous y voir... Entourée, courtisée par trop de gens, vous me faites mal!
— Que vous êtes injuste! Moi qui ne joue que pour vous, ingrat!
— Eh bien! dit Francis prenant son courage à deux mains, je vous ai vue pendant l'entr'acte. Vous avez causé longuement avec quelqu'un qui n'appartenait pas au théâtre.
— C'est vrai! Mais vous devenez d'une exigence!... dit Rose piquée. Voudriez-vous m'empêcher de causer avec monsieur Stauernaghel, qui me destine un rôle?...
— Qu'est-ce que monsieur Stauernaghel?
demanda Francis.
— Un homme riche.
— Je l'avais bien deviné ! reprit l'étudiant.
— Riche, mais idiot... Il a la manie de faire des pièces...
— Et il se trouve tous les jours en rapport avec vous!... Je hais cet homme, s'écria Francis.
— Mon ami, vous feriez mieux de terminer votre féerie.
Francis secoua la tête mélancoliquement.
— Si la pièce était terminée, vous la porteriez au directeur; et alors, a'dmis dans le théâtre, vous verriez combien vos soupçons sont peu fondés.
— J'ai tort, dit Francis... Rose, pardonnez-moi... C'est parce que je vous aime que
je souffre... Oui, je suis injuste... Mais cette nuit ne se passera pas sans que j'achève ma féerie... Demain matin je la mettrai au net...
— Bon. Courage!
— A quelle heure puis-je me présenter au théâtre pour parler au directeur?
— A deux heures. La répétition sera terminée.
— Serez-vous là?
— Soyez exact, j'attendrai votre arrivée; mais il faut qu'à deux heures et demie je rentre à mon atelier... Allons, travaillez ferme, dit la Golomhine en seiTant la main de l'amoureux.