‹ La petite RoseChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

En quittant Rose, Francis ne fit qu'une course du faubourg du Temple au quartier latin. Le moment était venu d'en terminer avec le gi-and œuvre. Peut-être la féerie fùt-elle restée encore un certain temps en gestation dans la pensée de l'étudiant, si l'incident Stauernaghel ne l'avait éperonnée. Il ne s'agissait plus à cette heure de se promener dans les méandres vagues où l'homme suit l'idée qui vole, s'approche et

s'enfuit comme un papillon. Il fallait s'en emparer, la brutaliser au besoin. Certaines oeuvres ont besoin du forceps.

Celte nuit, la plume de Francis obéit à l'esprit impérieux. Le scénario de la pantomime se déroula avec une activité fiévreuse qui ressemblait à celle des acteurs chargés de l'interpréter. Ne po:ivant plus reculer, Francis entassa les situations avec Texhubérance de la jeunesse qui ne croit jamais assez donner, et ce ne fut que brisé par la fatigue que l'étudiant s'étendit sur son lit après avoir semé par la chambre de nombreux feuillets manuscrits où l'encre avait creusé de noirs ravins.

L'homme avait l'esprit satisfait, mais le corps anéanti; trop de pensées fumaient encore dans le cerveau pour permettre au sommeil de le délasser. D'ailleurs Francis n'avait que dégrossi son travail, et le sou-

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venir de Rose emplissant la mansarde, commandait à Fétudiant de ne pas s'oublier dans le repos.

Ayant ouvert sa fenêtre et regardé machinalement un coin de ciel qui apparaissait à travers les cheminées des toits voisins, Francis se remit au travail. Pour la première fois, il connut les joies de la révision. Ce qui s'échappe de l'esprit dans un premier élan, l'artiste en a à peine conscience, troublé par des flammes jointes à des nuages de fumée qui rappelle celle des volcans.

Après un court repos, Francis examina les traces de l'irruption. La raison redevenue maîtresse le rendait inquiet et douteur; cependant, à mesure qu'il recopiait son manuscrit, l'étudiant sentait une douce joie filtrer en lui. Des situations véritablement nouvelles avaient été jetées sur le pa-

pier comme par une main étrangère, et Francis admirait la pensée laborieuse qui, du cœur, était allée au cerveau à diverses reprises et avait produit, grâce au souvenir de la Colombine, des motifs qui étonnaient leur propre créateur.

Des détails, auxquels l'amoureux ne semblait s'être jamais arrêté, étaient venus s'ajuster les uns aux autres, parfois trop touffus, mais dans lesquels l'espace était facile à ménager. Comme un bronze après sa coulée dans un moule, il ne s'agissait plus que d'en enlever les coutures. Une besogne plus longue qne difficile.

A deux lioures de l'après-midi, Francis était à la perle des Funambules, après avoir traversé Paris avec des ailes. Il allait s'entretenir avec un étranger, lui soumettre son œuvre!

Comme l'étudiant montait le noir esca-

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lier du théâtre, sentant sa décision faiblir à chaque marche :

— Courage î hii souffla une voix.

Ro>e attendait Francis. Elle lui prit les mains et les pressa pour lui comniuniquer plus d'assurance.

— Le directeur est dans son cabinet, ditelle. A ce soir!

Francis frappa à une petite porte.

— Entrez, dit une voix rude.

L'étudiant ouvrit la porte et se trouva

dans un endroit éclairé par un bec de gaz qui répandait une blafarde lumière sur un homme occupé en ce moment à fouiller dans un carton de bureau. Ce fut comme une fantasmagorie, mais blême et froide. Francis, arrivant du plein jour de la rue, se trouvait tout à coup dans un étroit cabinet encombré de mille choses diverses , qui ressemblait plutôt à Tintérieur d'une boite

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en désordre qu'au cabinet d'un directeur de théâtre.

— Que voulez-vous? demanda l'homme, dont les lunettes bleues semblèrent terrifiantes à l'étudiant.

Francis, sans répondre, tendit instinctivement son manuscrit en avant, et il lui sembla que le directeur regardait de travers ce rouleau de papier.

— Qu'est-ce? reprit sèchement l'administrateur.

Francis éprouva la sensation d'un homme qui tombe dans une eau profonde sans savoir nager. Ses oreilles bourdonnaient. Il ne voyait ni n'entendait. Toutefois le souvenir de Rose lui rendit courage et il essaya d'aller contre le courant.

Alors eut lieu un phénomène semblable à celui de la nuit de travail. L'étudiant parla sans s'inquiéter s'il était écouté. Malgré les

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lerribles limeUes bleues tournées vers lui, Francis dit l'admiration qu'il avait pour l'art de la pantomime, son assiduité au théâtre, le trou que Dcburau avait creusé; il apportait une féerie, dans laquelle les comédiens pouvaient déployer des facultés nouvelles.

Les gens de théâtre les plus blasés se nourrissent d'illusions. Ils ont besoin d'affiimation, veulent être étonnés et ne demandent qu'à croire à l'imprévu.

La jeunesse de Francis, la flamme avec laquelle il parlait, son assurance de personnage timide, qui est la plus vive qu'un homme puisse ambitionner, frappèrent l'entrepreneur dramatique.

— Eh bien! dit-il, lisez-moi votre pièce.

L'amoureux eut alors une de ces inspirations de vieux routiers dramatiques qui savent pleurer et rire aux bons endroits, qui

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frappent sur le bras et les jambes des directeurs, en les forçant de s'associer à leur enthousiasme.

Plein de croyance en son œuvre, Francis brûlait la lecture des endroits quil sentait faibles, s'appesantissait sur les situations amusantes, se levait, marchait, gesticulait, jouait sa pièce et détaillait le rôle de Rose en véritable amoureux.

Plus d'une fois le directeur voulut faire des objections. Francis ne lui en laissait pas le temps. Sa lecture lancée à fond de traiu, il ne connaissait plus d'obstacles.

— Ça me va. dit le directeur après la lecture.

— Vrai ! s'écria Francis.

— J'aurais bien quelques observations à faire... D'abord, vous lisez trop vite et votre pièce m'a paru un tourbillon; mais il y a du bon.

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— N'est-ce pas? C'est ce que je pensais, reprit Francis à qui la joie enlevait toute modestie.

— Mois j'ai besoin d'entendre une seconde lecture plus calme. Venez demain soir, pendant la représentation, nous détaillerons chaque acte de votre pièce en présence de mon régisseur, et nous verrons,, mon garçon, le parti à prendre.

Mon garçon! Jamais Francis n'avait entendu une appellation plus douce. Il eut volontiers sauté au cou du directeur. L'étudiant étnit pris de délices ineffables d'avoir pénétré en quelqu'un.

Ceux qui l'auraient rencontré sur le boulevard, à la suite de cet entretien, eussent jugé l'homme tout à fait déraisonnable : tout le corps s'agitait, les bras faisaient des gestes bizarres, les yeux et la bouche souriaient. Francis eût voulu communiquer sa félicité

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à tous les passants. Où il allait? Il nen savait rien, entraîné par ses pensées.

Ses pensées le conduisirent dans la rue Vieille-du-Temple, devant une vieille façade sur laquelle se détachait un écusson noir portant : Fabrique de fleurs artificielles. Au cinquième.

Rose travaillait dans cette maison. Francis donna ordre à sa pensée de s'introduire dans l'atelier et de souffler ce mot à l'oreille de la petite fleuriste : Reçu.

Une seconde il attendit son messager, et il reprit sa roule avec la certitude que la commission était faite. Les amoureux ne doutent de rien, et, de même que les grands conquérants, n'admettent pas le mot impossible.

En train de commettre toutes sortes d'audaces, Francis monta chez son correspondant, M. Carcassonne.

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Comme criiabitude, le négociant était dans sa cage Ireillagée à rideaux verts, occupé à coucher sur le brouillard les commandes de la journée, et répondant à ses commettant;, de province que de jour en jour son encrt se renlbrçait de qualités exceptionnelles.

— Bonjour, monsieur Carcassonne.

— Francis! Par quel hasard? demanda le négociant, étonné que l'étudiant se trouvât l'après-midi rue de la Verrerie.

— Je voulais vous annoncer la bonne nouvelle... J'ai une pièce reçue.

— Une pièce! s'écria M. Carcassonne dont la pensée immédiate alla de la rue des Bourdonnais au quai de Bercy.

En matière d'œuvres manufacturées, le fabricant d'encre ne connaissait qu'une pièce de drap ou une pièce de vin.

— Je ne saisis pas bien ta bonne nouvelle, dit-il, s'apercevant alors combien le

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regard humide de joie de réludianl reflétait de jouissances ineffables.

— Une pièce de théâtre! s'écria Francis. Je viens de la lire au directeur.

La calotte grecque de M. Carcassonne tressauta sur sa tète. Vn étudiant en droit qui faisait des pièces de théâtre l'étonnait autant que si les tonnes d'encre du magasin se fussent remplies de lait.

— Madauie Carcassonne! cria-t-il.

Un tel fait était d'une explication si compliquée qu'il fallait être au moins deux pour le comprendre.

D'une autre petite cage treillagée, à rideaux verts, qui faisait pendant à la première, un guichet s'ouvrit et la femme du marchand d'encre apparut, la main penchée sur un oros reoistre de Doit et Avoir, où elle mettait au net les écritures de son mari, trop préoccupé de la fabrication de son

encre pour trouver le calme nécessaire à une parfaite calligraphie.

— Francis prétend qu'il a une piècereçue, dit le négociant en faisant à sa femme un clignement d'œil significatif qui voulait dire : attention, prenons garde!

Francis redit la fameuse nouvelle, et ajouta qu'il sortait des Funambules.

— Ce nest donc pas au Grand-Opéra?

s'écria madame Carcassonne.

— Et ça le rapporte, ta pièce? demanda le marchand d'encre.

— Je ne m'en inquiète pas, dit Francis, traitant avec mépris un détail si misérable.

— Et ton père, que \a-t-il penser? reprit M. Carcassonne.

Francis vit alors la gueule du loup s'ouvrir.

— Tant que ma pièce ne sera pas représentée, il est inutile de lui en parler.

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M. Carcassonne et sa femme échangèrent un regard de satisfaction témoignant de l'astuce profonde de leurs questions.

— Mais enfin, dit le marchand d'encre, qu'est-ce qui t'a poussé à composer une pièce? Tu dois avoir un but.

— Un but! répéta l'étudiant étonné.

— Oui, un but moral.

A la façon dont Francis regarda madame Carcassonne, la bourgeoise comprit à demi.

— Mon but, dit l'étudiant, est de faire triompher la jeunesse et l'amour. Pif! pafî Les soufflets se mêlent à l'action. (Francis frappa bruyamment ses mains l'une contre l'autre.) Pour échapper à des embûches, mes personnages disparaissent. (Francis se laissa tomber.) L'orage passé, ils reparaissent. (Francis grimpa sur une chaise.) Ils se poursuivent sans cesse... (Francis courut autour du magasin) jusqu'à ce qu'une apo-

Ihéose inonde de' ses rayons leur triomphe. Malheureusement, de ceci, je ne peux vous donner l'idée.

M. Carcassonne suivait avec inquiétude cette exposition dramatique, qui le troublait extraordinairement.

— Eh bien! non, je ne comprends pas, dit-il à sa femme après le départ de Francis... Je cherche, je me raisonne, la clef me manque.

— Moi, je crois deviner, répondit madame Carcassonne... Il doit y avoir une lemme là-dessous.

— Grand Dieu! Une actrice! Pauvre père!

— Francis, continua madame Carcassonne, m'a frappée par ses yeux, sa voix...

— Mon devoir de correspondant est de prévenir immédiatement les parents de Francis.

— Attendons la fin du mois, dit madame Carcassonne... Nous verrons bien à l'aîtitude de Francis s'il y a péril.

A peine sorti, l'étudiant se repentit de son indiscrétion; mais il avait soif de confier son bonheur à quelqu'un. Les incidents de l'après-midi lui pesaient. Il sentait qu'il n'attendrait jamais jusqu'au soir pour en parler à Rose.

Heureusement, Francis avait pour compagnon un étudiant qui habitait dans l'hôtel garni une mansarde à cùté de la sienne.

Baudry, appelé dans le quartier latin pour faire ses études, était l'un des plus grands travailleurs de l'École de médecine, sauf qu'il ne mettait jamais les pieds à la Faculté. Retiré dans sa mansarde, il se livrait assidûment à l'anatomie de la poésie et fabriquait incessamment des liasses de ro-

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mances qu'aucun éditeur n'avait voulu encore accepter.

Francis lui conta tout au long la réception de sa féerie. Baudry admira profondément sou camarade qui s'ouvrait en conquérant les portes d'un théâtre, quand lui, poëte, avait inutilement cherché un musicien pour envelopper de mélodie ses rimes.

— Tu es bien heureux, dit-il à Francis. ^-' C'est Rose qui a tout tait.

Baudry soupira. Il a\tiit déjà envoyé divers morceaux de poésie à une petite blanchisseuse d'un atelier voisin, sans se douter que l'ouvrière, ri-e sachant pas liie, pouvait difficilement répondre à ses auKnireuses déclarations.

— Une fois arrivé, dit Francis, je te pousserai.

C'est pourquoi Baudry avait accepté le l'ùle de confident qui dissipait parfois les

inquiéludes de Francis; mais la meilleure confidente était la Colombine, depuis surtout qu'elle marchait de concert avec l'étudiant et lui aplanissait les voies du théâtre.

La joie de Rose se manifesta visiblement le même soir, quand de l'orchestre Francis Im fit un signe de tète qui, plus direct que la pensée de l'après-midi traversant les murs, disait clairement : Je suis reçu!

Jamais la Colombine ne dansa de la sorte. Elle serait tombée des frises sans se blesser, car elle se sentait légère comme une plume.

— Il a une pièce reçue, dit-elle en embrassant madame Lefèvre.

— Tant mieux, fit la fée compatissaule... Tu me conteras ça...

— Vous nous accompagnerez ce soir?

— Je craignais de vous gêner, reprit madame Lefèvre qui, depuis quelque temps.

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avait la délicatesse de laisser les amoureux

partir ensemble après la représentation.

— Nous n'avons rien à cacher, dit

Rose.

Avec quelles oreilles attentives les deux amies écoutèrent le soir le récit delà conversation entre Francis et le directeur! Ce dernier avait été tout à fait sympathique à l'œuvre, et l'approbation d'un tel intéressé ne présageait-elle pas un grand succès?

Francis devenait l'homme de la situation; il devait ramener inévitablement la foule " dans le théâtre un peu abandonné.

Déjà madame Lefèvre se réclamait de lui pour obtenir un bon rôle. Elle se faisait forte de rajeunir le classique combat à la hache par une romantique adjonction de quelque engin de guerre formidable. La fée avait là-dessus, disait-elle, des idées qu'ehe n'avait jamais soumises au régisseur, cet

homme se traînant dans l'ornière dramatique.

Francis accueillit avec reconnaissance ces promesses. Au moment de se quitter :

— Vous pouvez embrasser madame Lefèvre, lui dit Rose.

Comme l'étudiant, un peu étonné, n'avançait pas avec assez de vivacité ses lèvres vers la joue que lui tendait la protectrice de ses amours :

— C'est pour en faire autant, lui souffla Rose en remerciant « son auteur y> par un franc baiser.

Francis s'en revint accablé sous le poids de son ivresse. Trop d'émotions l'agitaient. Ses jambes refusaient de le porter. Jamais il n'avait tant rêvé de bonheurs à la fois. L'amour et la gloire venaient au-devant de lui avec des rayonnements et des couronnes.

Sur le pont des Arts, l'étudiant fit une longue station. A cet endroit du fleuve se déroulent des horizons mystérieux, discrètement éclairés par la lune, qui, d'accord avec les nuages, forment un concert de sérénités, d'ombres et de lumières. Touchées par les points lumineux des becs de gaz du quai, les vagues semblaient de petites langues de feu capricieuses, mobiles et gaies >

L'amoureux, appuyé contre la grille du pont, sentait ses pensées se détacher de lui, suivre le cours du fleuve, traverser les ponts, se rendre en Normandie, y porter la nouvelle de ses succès, pendant que lui restait attaché à la rive parisienne comme le gros bateau noir amarré sous ses pieds, et auprès duquel une petite barque qui se balançait rappelait le souvenir de Rose.

Répandant son rayonnement, argentin

sur toutes choses, la lune devenait en ce moment la confidente naturelle de Francis. A ce symbole de la discrétion on pouvait tout dire, tout confier. Est-il un cœur qui ne l'ait pas trouvée prête à l'entendre?

La lune, avant le départ de l'étudiant, recueillit sa ççerbée de tendresses et de félicités qu'elle emmagasina avec sa tranquillité habituelle. Elle y répondit en glissant dans le cœur de Francis un calme dont il avait besoin jusqu'au lendemain, jour fixé pour la nouvelle entrevue avec le directeur.

— Charles, dit l'administrateur, voici le jeune homme dont je t'ai parlé qui apporte une pièce.

Le régisseur, personnage flegmatique, qui ofl'rait l'attitude d'une soumission complète en face de son directeur, s'inclina à peine devant le jeune homme qui lui était présenté.

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— Maintenant, dit le directeur, nous allons lire la pièce posément.'

Francis s'assit et ouvrit son manuscrit, mais non plus avec autant d'assurance que la veille. Il avait affaire à deux hommes, deux juges, presque un tribunal. La recommandation de se modérer le gênait. Il lut froidement le premier acte de la féerie, sans oser lever les yeux sur le régisseur dont la réserve le glaçait.

— Eh bien, Charles, demanda le directeur, as-tu quelque observation à faire?

Le régisseur ne répondit pas. Il en fut de même pour le second acte. Un tel mutisme paralysait toutes les facultés de Francis. Il avait la gorge sèche. Cependant il appela le souvenir de Rose à son aide pour la lecture du troisième acte où était intercalé le fameux pas de l'arrosoir.

La lèvre du réuisseur se resserra. Dans la vie habituelle, la bouche du flegmatique M. Charles semblait une serrure; elle se ferma comme un cadenas à sûreté.

Ce troisième acte parut long à l'auteur lui-même. Il lui semblait qu'il était condamné à remplir une citerne goutte à goutte. Francis atteignit le dénouement sans voix, ayant perdu toute confiance. ,

Le l'égisseur regarda son directeur avec un regard de côté qui fit froid à l'étudiant.

— Tu trouves ça long, n'est-ce pas, Charles? demanda le souverain arbitre des destinées dramatiques de Francis.

M. Charles hocha la tête.

— C'est bien, jeune homme, dit le directeur à Francis; nous reparlerons plus tard de votre affaire.

L'entrevue était terminée. L'étudiant se leva, troublé, sans trouver un mot. 11 se sentait dépouillé de son arc-en-ciel.

Le personnage muet, admis à l'audience de sa pièce, lui avait paru sinistre, traître, et jaloux. Son silence était une condamnation.

Si le régisseur avait eu quelque parole favorable à faire entendre, il n'y eût pas manqué; mais il avait trop de motifs pour nuire à un rival, car tout homme qui tentait de faire recevoir une pièce nouvelle était un rival.

Francis n'ignorait pas que ce régisseur avait toute sa vie mis les idées de Deburau en scène, qu'il signait seul sur l'affiche, que lui seul touchait des droits d'auteur. Et c'était cet homme qui le jugeait, ce personnage dangereux qui avait sans cesse un pied dans la maison, le même qui y

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exerçait un commandement et qui remplissait les triples fonctions de régisseur, de metteur en scène, de fournisseur de pantomimes et de mimodrames !

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