CHAPITRE X
Grâce aux libéralités de Stauernaghel, l'établissement de César était en passe de prendre du développement. Le photographe, désillusionné du théâtre, songeait à l'Éghse. Après avoir représenté la plupart des comédiens du boulevard du Temple, depuis les sublimes jusqu'aux infimes. César aspirait à de plus hautes destinées et rêvait parfois à s'envelopper d'un rayonnement qui attirerait sur son
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atelier l'attention et le respect des popnlations.Le titre de photographe de l'épiscopat français n'était-il pas un nimbe éblouissant qui illuminerait à jamais le siège d'une entreprise commerciale?
Stauernaghel, malheureusement pour sa caisse, approuva l'idée : elle ne lui coûta pas moins de vingt mille francs de publicité. César entendait que tous les murs de la capitale répétassent qu'il devenait le seul et l'unique photographe du haut clergé.
Dès lors les comédiens furent exilés de la montre pour faire place à des personnages recouverts d'habits sacerdotaux. Non pas que les évoques se fussent donné rendez-vous dans l'atelier de César. Le photographe faisait poser des modèles qu'il habillait d'étoles et de surplis, les représentant dans l'exercice de fonctions sacrées
comme de bénir les fidèles ou de lever le calice au-dessus de leur lête. Il obtint toutefois du curé de la paroisse voisine de photographier le fretin, c'est-à-dire les enfanls de chœur, les suisses, les bedeaux. Ainsi l'ancienne montre fut lavée du caractère profane qui avait été sa spécialité jusqu'alors.
L'appui que prêtait Stauernaghel à ce pieux commerce ne le détournait pas cependant de ses tentatives dramatiques; mais la haute paye attribuée à Pluchonneau donnait un résultat contraire à celui qu'en attendait le tailleur.
Si Pluchonneau touchait régulièrement sa semaine, les produits intellectuels qu'il livrait en échange étaient d'une mince importance. La moindre scène lui demandait des combinaisons profondes qui le rendaient invisible pendant quelques jours.
Son loçjement était inconnu à tous. Il fallait se mettre à la recherche de Pluchonneau. Il manquait alors aux rendezvous ou en donnait de fantastiques, à six heures du matin, aux halles ou à Bercy, dans des endroits d'où Stauernaghel ne sortait qu'après avoir soldé des cartes exorhitantes.
Pluchonneau, dans le feu de l'imagination, eût ruiné les MM. de Rothschild, dans le cas improbable où les représentants de cette maison eussent eu la pensée de mordre au gâteau dramatique.
Le collaborateur de Stauernaghel avait pris pour compagnons le petit Faucheux et quelques auteurs en sous-ordre. Il avait besoin, disait-il, de gais compagnons pour activer ses idées, et le tailleur en était réduit à nourrir cette bande de dévorants.
Si Stauernaghel eût entendu les propos
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de la bande,. il serait rentré dans son magasin de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps pour n'en plus sortir.
— Je ne serai content, avait dit le petit Faucheux, que le jour où Stauernaghel mettra au mont-de-piété son épingle en diamants.
Quand le tailleur, tombant au milieu de ces dévastateurs, regardait son collaborateur avec une expression de physionomie à attendrir un roc, Pluchonneau exposait ses plans de la huitaine, et la bande de familiers applaudissait avec frénésie.
En entendant ces bravos précurseurs de ceux de la première représentation, Stauernadiel s'en attribuait une forte moitié et jouissait des triomphes de l'avenir.
Pour sa défense, Pluchonneau, dans le peu qu'il livrait à son collaborateur, avait imaginé des mises en scène prodigieuses
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qu'à peine un auteur célèbre eût pu exiger du directeur du théâtre de la Porte-Saint- Martin. C'était une chasse à courre, agrémentée par le passage d'une biche et d'un sanglier qui plaisait considérablement au tailleur, mais qui fit pousser des cris de détresse au propriétaire des Funambules.
— En matière d'animaux, dit-il, nous avons une baleine qui a servi autrefois pour la pantomime de Jonas; voilà l'unique animal que je m'engage à vous fournir.
Stauernaghel, dérouté, i-evint vers Pluchonneau avec la proposition de la baleine.
— Vous oubliez, dit celui-ci, que le premier acte se passe dans une forêt... Le fils du roi, qui est à cheval, peut difficilement poursuivre une baleine.
Le tailleur, frappé de ce raisonnement, retournait à la direction.
— Vous êtes jeune au théâtre, monsieur
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Slauernaghel, répondaiL le directeur...
Noti'e décor de foret est connu; les auteurs en abusent, tandis que j'ai une mer qui n'a que peu servi... Soyez raisonnable, je mets une barque à votre disposition, des flots agités au besoin... Pourquoi voire prince ne se livrerait-il pas au plaisir de la pèche?
— C'est juste, disait le tailleur réconforté, grâce à ce nouvel ordre d'idées.
Il se remettait en quête de Pluchonneau et lui exposait les propositions du théâtre.
— Et vous ne vous êtes pas révolté contre de pareils bouleversements? s'écriait Pluchonneau... Stauernaghel, vous voulez donc la ruine de votre pièce !
Si Stauernaghel éprouvait de tels tracas avec son collaborateur, Francis, loin de s'endormir sur un lit de roses, était étendu sur le lit de Procuste où la plupart des au-
leurs dramatiques sont condamnés à subir Técartèlement. Il suivait pourtant les conseils do Rose.
— Qu'on vous voie à l'intérieur du théâtre, lui disait la Golombine. Tachez d'entrer dans les bonnes grâces du régisseur... Surtout, n'ayons pas l'air de nous connaître.
Au début, Francis ressentit une émotion considérable en posant le pied sur ces planches que foulaient avec assurance tant de gens qui se regardaient comme chez eux.
L'espace réservé à la scène et à ses développements était assez exigu pour n'avoir pas permis d'établir un foyer des comédiens. Tout l'emplacement disponible avait été sacrifié à la profondeur pour le fameux et invariable décor de l'apothéose, peint à fresque sur la façade intérieure du bâtiment. Le service, pendant la repré-
sentatioD, se faisait derrière les décors des premiers tableaux de la pantomime, qui se succédaient comme les verres d'une lanterne magique.
Les coulisses non plus n'étaient pas larges; toutes sortes de portants étaient appliqués les uns contre les autres, quil était nécessaire de manœuvrer avec agilité aussitôt la pièce commencée. Les machinistes, fiers de leurs privilèges, se gênaient médiocrement pour heurter les étrangers qui se hasardaient sur la scène pendant l'entracte. Là, le bouriieron de toile triomphait de la redingote.
Francis, rejeté d'une coulisse à l'autre, semblait une âme en peine errant dans le purgatoire. La fée eut pitié de lui. Madame Lefèvre alla à l'étudiant et s'entretint avec lui de façon à faire comprendre qu'elle couvrait de sa protection le nouveau venu.
Confidente des amours de Rose, la fée conservait pour Francis un reflet charmant, empreint de parfum. Ce début dans les coulisses rendit encore sa protectrice plus sympathique.
— L'aimable personne! répétait souvent l'éludiant à son ami Baudry.
11 est certain que madame Lefèvre, par son attitude sympathique, aplanissait déjà bien des difficultés d'intérieur. Le régisseur n'avait pas été sans remarquer que le jeune homme qui avait lu un manuscrit en sa présence était le même que celui qui s'entretenait familièrement avec la fée.
Sans faire recette, madame Lefèvre était tète de troupe. Actrice possédant la tradition, attachée depuis vingt ans au théâtre, c'était une personne à ménager. Ses longues années de service ne lui avaient pas enlevé la croyance à l'art; son jeu était
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toujours consciencieux, et madame Lefèvre, qui ne se faisait pas attendre une seconde aux répétitions, appartenait à la race des véritables comédiens qui meurent sur les planches.
Le lendemain du jour où la fée couvrit l'étudiant de sa protection, elle fut appelée par le concierge du théâtre.
— Une lettre pour vous, madame Lefèvre.
— Pour moi? s'écria l'actrice étonnée.
L'enveloppe portait, en effet, pour sus-
criplion : A madame Lefèvre, artiste dramatique du théâtre des Funambules.
En s'habillant, la fée décacheta la lettre et vit un certain nombre de lignes inégales, semées de majuscules dont l'échelonnement lu de bas en haut, formait son nom. C'était un morceau de poésie en l'honneur de ses talents. Madame Lefèvre y était traitée de
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cœur vaillant, de caractère maa^nanime, de orande artiste, et des rimes d'une extrême richesse faisaient écho à ces qualifications, qui eussent déterminé l'éclosion d'épaisses bouffées d'amour-propre dans l'esprit de toute autre femme.
Pour la première fois, madame Lefèvre descendit de sa loge sans ses atours complets. Elle étonna profondément le perruquier qui ne l'avait jamais vue si nerveuse; il l'avertit toutefois que sa coiffure ne lui ferait pas honneur.
— Et votre diadème, madame Lefèvre!
lui cria le perruquier.
— Tout à l'heure, dit-elle en descendant l'escalier de la loge.
Francis rôdait dans les coulisses, lisant par passe-temps d'anciennes affiches de théâtre qui forment l'envers des portants.
— Tenez, lui dit la fée, voilà ce que je
reçois... Prenez garde qu'on ne vous voie lire.
— C'est l'écriture de Baudry, dit Francis.
— Je ne connais pas Baudry. Qu'est-ce que Baudry? demanda la fée.
— Un ami à moi, que j'ai amené hier à la représentation.
— Ce n'est pas une raison pour m'envoyer une pareille lellre.
— Votre talent a plu à Baudry... Il vous place au-dessus de toutes les actrices.
— Qu'est-ce que penserait de ceci Lefèvre? s'écria la fée... Puis-je lui montrer ce papier?
— Certainement, dit Francis. Il sera fier de voir apprécier votre mérite.
— Ce sont des vers, si je ne me trompe, reprit madame Lefèvre... Eh bien! une actrice ne montre pas à son mari les poésies
qu'un inconnu lui adresse. Puisque vous connaissez ce ^I. Baudryje vous serai obliîiée de lui rendre sa lettre.
— Le pauvre garçon ne sera pas content. Il n'y a pas matière à vous formaliser... Baudry ne s'occupe que de l'actrice...
— Je garderai les vers pour ne pas désobliger votre ami; mais je crois inutile de les montrer à mon mari.
Ce morceau lyrique troublait madame Lefèvre, quoiqu'elle fût ime personne sans prétentions.
— Je ne comprends pas bien cette poésie, dit-elle à Francis, après l'avoir relue ; cependant j'y trouve un certain plaisir... Je ne suis pas gâtée par les compliments; personne ne m'en fait ici... En recevoir à quarante ans, c'est drôle, et j'avoue que celte lettre me chatouille le cœur.
La bonne fée puisa dans cet incident un
motif de plus pour venir en aide à Francis.
— Mon petit Charles, dit-elle au régisseur, le directeur ne t'a-t-il pas chargé de reviser la pièce de mon cousin?
— Ce jeune homme, à qui je le vois parler dans les coulisses, est ton cousin? demanda le régisseur.
— Oui, il est gentil, n'est-ce pas? Tu serais bien aimable de lui donner un coup d'épaule. Il est orphelin, ajouta madame Lefèvre qui joua de la corde sensible, je m'intéresse beaucoup à lui.
— Il ne sait pas le premier mot du théâtre.
— Qu'importe! Avec ton habileté, ta science des planches, vous feriez un ménage parfait... Mon petit Francis a des idées; il ne demande qu'à les communiquer à un homme compétent... Étant deux, vous composeriez des féeries admirables... Un
homme de ta valeur devrait-il se contenter de régler des pantomimes pom^ les Funambules?... Yous pourriez viser plus haut... Mon cousin ne manque pas de protections; son tuteur est machiniste à l'Opéra.
— Bah ! s'écria le régisseur qui mordit à l'hameçon.
— Et puis Francis est jeune, il ne demande qu'à travailler pour la gloire. Il n'entend rogner tes droits en quoi que ce soit.
— Dis à ton cousin, fit le régisseur, que je m'occuperai de son affaire.
Cette nouvelle eut jadis comblé de joie Francis ; mais la vue de Stauernaghel dans les coulisses lui était pénible. Du premier coup d'œil, Francis devina le rival dont il n'avait vu que les jambes jusque-là.
Le tailleur entamait avec Rose des conversations non point brillantes et galantes; mais son attitude de personnage riche fai-
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sait saigner le cœur de l'étudiant pauvre. Il en voulait aux vêtements triomphants, qui avaient trop d'avantages sur ses habits râpés. Dans l'esprit de Francis se formaient des tempêtes sourdes, sans éclats, par là d'autant plus pénibles.
Francis se sentait devenir jaloux et sa jalousie fut bientôt motivée.
Grâce à madame Lefèvre, l'étudiant était entré en relation avec le régisseur. Déjà il souffrait des coupes sombres que celui-ci faisait dans la féerie; mais il reçut un coup terrible le jour où M. Charles l'avertit que toute la pièce était à refondre.
Le directeur avait demandé de ne faire qu'une seule et môme pièce du mimodrame de Stauernagliel et de la féerie de Francis !
Pâle, d'indignation et de colère :
— Voilà, dit l'étudiant à Rose, à quoi
mène l'accueil que vous faites à cet homme. Je l'exècre et je suis forcé de m'entendre avec lui, par votre faute... Mais je ne remettrai plus les pieds au théâtre. Qu'on me rende ma féerie !
— Que vous êtes injuste, mon ami! dit Rose. Ne suis-je pas déjà assez malheureuse d'être obligée de subir les politesses de cet homme?
Le soir, à la sortie, il se tint un grand conseil auquel présidait madame Lofé vre.
— Il ne faut pas se désespérer pour un premier échec, dit-elle à Francis. Vous avez un pied au théâtre, ne le quittez point... J'ai répété bien des pièces dans ma vie; plus d'un acteur a défilé devant moi... Tous étaient obligés de foire des concessions... De la patience, mon cousin, ajouta-t-elle.
Car elle avait pris sa parenté au sérieux.
La vérité était que le directeur, fatigué des obsessions de Staiiernaghel, n'avait trouvé moyen de s'en débarrasser qu'en le lançant à la tête de Francis. Pour en finir tout à la fois avec les fragments de scénarios du tailleur et la féerie de l'étudiant, à laquelle il n'attachait qu'une médiocre importance, il les jetait dans une môme chaudière.
Une autre pensée guidait le directeur.
Son théâtre se relevait difficilement. Si Stauernaghel, mettant des fonds dans l'entreprise, devenait un actionnaire sérieux ! Poussé par cet ordre d'idées, le directeur avait recommandé au régisseur de presser Pluchonneau, s'étant aperçu que cet auteur infertile ne livrait pas une plume de son aile.
— Xûus avons sous la main, dit le régisseur, un jeune homme plein de bonne volonté, le cousin de madame Lefèvre.
— Eh bien, emploie-le, répondit le directeur. Mais que je n'entende plus parler de la pièce avant la répétition générale.
Francis ne prenait pas l'incident avec autant de philosophie, et épanchait ses amertumes dans le cœur de Baudry.
— Ne t'inquiète pas, dit le poëte, je remettrai la pièce sur ses pieds... Quand la situation sera tendue, on parlera en vers.
A la faveur de ce tourbillon dramatique fécond en remaniements, Baudry fut officiellement présenté par Francis à madame Lefèvre.
— Monsieur, lui dit-elle, je ne mérite vraiment pas les compliments exagérés que vous m'avez adressés. Ils m'ont troublée
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sur l'instant; mais je suis bonne femme et je vous pardonne!... Nous avons à défendre Francis.
Tous les soirs, dès lors, les deux amis reconduisirent Rose avant d'accompagner la fée qui demeurait dans le haut de Belleville.
— Heureusement nous sommes trois, disait-elle, car si Lefèvre nous rencontrait!
La fée, quoiqu'elle frisai la quarantaine, était une personne encore agréable. Si elle offrait au théâtre la majesté voulue par son emploi, si son rôle commandait au regard la puissance nécessaire pour pénétrer dans l'âme des méchants, à la ville, physionomie et regards se détendaient et laissaient voir la bonté que la nature lui avait donnée en partage.
Madame Lefèvre avait l'œil vif, la peau
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brune, les bras robustes, et des sourcils prononcés formaient un accent circonflexe fourni qui s'harmonisait avec deux mèches de cheveux rebelles descendant à moitié de l'oreille. Les combats à la hache de chaque soir avaient communiqué aux muscles de l'actrice une vigueur particulière. Sa poitrine était peu fournie, mais solide, et à l'apothéose une robe de gaze trahissait le galbe irréprochable de jambes qui, jadis, avaient été dressées au travail.
A vingt ans de là, madame Lefèvre, plus connue sous le nom de «. la belle Augustine », dansait sur la corde, alors que des exercices acrobatiques servaient de lever de rideau aux Funambules.
Lefèvre, maître bottier dans un régiment, admira la belle Augustine qui était à cette époque fortement courtisée, et obtint sa main.
Mariée, l'actrice devini le modèle des épouses; son attitude commanda le respect et lui enleva le nom trop affichant de « la belle Augustine )). Madame Lefèvre avait un mari sérieux, un bon commerce; elle fut citée dans son quartier comme une femme de mœurs irréprochables.
C'est pourquoi elle avait prié Francis et Baudry de ne pas franchir la passerelle qui sépare Belleville de Paris.
De taille à se défendre, la fée rentrait habituellement seule après le spectacle, n'ayant pour défenseur que son courage.
— Mon petit Francis, dit madame Lefèvre à l'étudiant, vous êtes fatigué par le travail; laissez le soin de revoir la pièce à votre ami. Hâtez-vous cependant, et quand vous serez prêt, nous en reparlerons avec Charles, le régisseur.
La même nuit, Baudry se mit résolument
à la besogne. Elle n'était pas facile. Fondre le mimodrame de Pluchonneau avec la féerie de Francis semblait à ce dernier une entreprise sans avenir. Mais Baudry ne doutait de rien; il était doné de certaines qualités superficielles qui permettent de jongler avec Fart, de tailler, de modifier sur commande, sans s'inquiéter des mutilations d'une pensée mère.
Médiocrement préoccupé de suivre la route droite tracée par Francis, Baudry entreprit de coudre les unes aux autres les scènes à effet : il intercala dans l'ouvrage force morceaux de poésie dont ses tiroirs étaient pleins, et, à la pointe du jour, il réveillait son ami pour lui lire le chef-d'œuvre.
Une singulière pièce! Tantôt l'influence de Francis y apparaissait, tantôt celle de Stauernaghel-Pluchonneau. Le régisseur avait apposé de nombreuses croix sur les
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marges du manuscrit, ne sachant pas écrire. Baiidry prit garde aux indications de l'homme versé dans les choses de théâtre. Avec les adjonctions poétiques du nouveau collaborateur, le tout torniait une de ces salades dramatiques telles que le public en avale fréquemment.
Francis écouta la lecture avec stupéfaction. Son enfiuit avait été changé en nourrice.
— Il me semble, dit-il, que le rùle de Rose est bien diminué.
Sans s'en rendre compte, Baudry avait,, en effet, développé le rôle de la fée ; il la faisait intervenir presque à chaque scène et ]a dotait d'une puissance qui dépassait les bornes.
Sur ce point, les deux amis s'entendirent facilement. Francis ne s'opposait pas aux effets de madame Lefèvre, à condition que
Rose jouît de tous les siens. Le rôle delà Colombine fut donc « corsé -<> et augmenté des nombreuses trouvailles que les situations faisaient naître.
Après une dernière entente avec les deux actrices, le manuscrit fut livré au régisseur, qui annonra dans un délai rapproché une lecture solennelle aux comédiens, en présence des auteurs.