‹ La petite RoseChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

César, qui faisait chaque soir acte d'apparition dans l'intérieur du théâtre, n'avait pas été sans s'apercevoir de la protection dont madame Lefèvre couvrait Francis et Baudry. Le bruit s'était répandu de la parenté de Francis et de la fée; mais le photographe y croyait médiocrement. L'étudiant n'avait pas la mine d'un enfant de la balle : ce prétendu orphelin, neveu d'un machiniste de l'Opéra, n'avait

'i'Ji LA PETITE ROSE.

aucun des caractères extérieurs des comédiens qui offrent, dans la vie, en dehors des planches, des allures aussi accusées que celles d'un matelot sur la terre ferme. Dans l'argot dramatique, Francis « n'était pas du bâtiment ».

César flaira quelque supercherie et regarda. Il vit dans les coulisses l'amoureux compromettant autant Rose par ses timidités que par sa hardiesse. Son émotion quand l'actrice descendait de sa loge, les regards dont il l'enveloppait pendant qu'elle dansait, sa physionomie assombrie à l'arrivée de Stauernaghel en apprirent plus au photographe que les galanteries et le sans gêne autorisés par la camaraderie de théâtre.

Pour Baudry, c'était un autre jeu. Aussi en dehors que son ami était en dedans, il avait pris possession des planches comme s'il y était né. Il manifestait toutefois quel-

que réserve en face de madame Lefèvre qui l'en avait prié : aussi se reporlait-il ouvertement du côté de Rose, pour lui parler en toute liberté de Taffection qu'il portait à son amie la fée.

Ce double jeu trompa César; voyant Francis au mieux avec madame Lefèvre et Rose répondant volontiers à Baudry, il se perdit momentanément dans ce chassé croisé, mais il n'en augura pas mieux de l'avenir réservé au tailleur.

— Stauernaghel, lui disait-il, rappelezvous mes instructions. Tout auteur dramatique qui se respecte doit avoir une liaison au théâtre... La petite Rose était libre quand je vous ai introduit dans les coulisses ; elle l'est sans doute encore; mais un certain Baudry lui livre chaque soir des assauts auxquels il faut prendre garde.

Le tailleur regarda César avec l'œil d'un

bœuf qui demanderait grâce, à l'abattoir.

— Stauernaghel, vous manquez de flamme, ajouta le photographe.

On vit alors se jouer dans les coulisses une pièce qui n'était pas sans analogie avec les Folies amoureuses. César s'ingéniait à troubler la félicité de Rose qu'il croyait éprise de Baudiy, et il tenait pour non moins dangereux madame Lefèvre et Francis, leurs complices naturels. Ne pouvant lutter contre les deux groupes à la fois, le photographe envoyait Stauernaghel à la rescousse ou le posait en sentinelle d'observation, car le tailleur était d'un médiocre secours en cette circonstance.

Madame Lefèvre recueillit le bénéfice de ces complications. Pour venir plus directement en aide à Stauernaghel, César fit une cour assidue à la fée, et le jeu offrit un certain intérêt à la raisonnable personne qui,

depuis dix ans, avait oublié ces galantes poursuites.

Quoiqu'elle eût rompu avec la bagatelle, la fée éprouvait cependant un certain plaisir à ce regain de l'été de la Saint-Martin, qui préoccupe plus d'une femme, et son amitié redoublait d'autant pour Francis et Rose, qui lui procuraient des prévenances inattendues.

Les poursuites de César et de Stauernaghel, qui maintenant attendaient les deux actrices à la sortie du théâtre, les airs de pruderie qu'il fallait prendre pour les renvoyer afin de retrouver quelques rues plus loin Francis et Baudry, les cachettes derrière la toile de fond, les coins obscurs où les quatre amis complotaient, tout cela était bien tendre, bien galant.

Cependant, le jour de la lecture appro-

chait. Francis demanda communication de son manuscrit au régisseur.

— J'ai \ai quelques trous, dit-il; maintenant que j'ai pu étudier le théâtre de près, je crois pouvoir les boucher.

Ces trous qui sont des manques d'enchaînement dans les scènes, des endroits où l'intérêt décline, des vides qui indisposent le spectateur, furent en effet comblés par Francis, mais d'une façon bizarre.

Il ne se passa pas un tableau pendant lequel, tour à tour, Colombine et la fée ne disparussent dans les entrailles de la terre.

La fée entrait en scène, disait quelques mots et s'évanouissait par une trappe. Colombine était-elle serrée de près par Polichinelle ou Léandre, une ouverture complaisante dans le parquet la dérobait immédiatement à ces fâcheux.

Le machiniste en chef, qui assistait à la

lecture officielle de la nouvelle pièce, fut ébahi de voir tant de trappes s'ouvrir dans son plancher, et il eût poussé des cris de révolte si madame Lefèvre n'avait paré l'attaque.

— Mon cousin Francis, dit-elle au machiniste, a demandé conseil à son tuteur de rOpéra qui n'a pas désapprouvé le jeu de ces trappes.

L'opinion d'un personnage d'une telle compétence, sans convaincre absolument le machiniste des Funambules^ auêta ses protestations.

— Je dis seulement, répondit-il, qu'il fluidra beaucoup d'hommes d'équipe.

— Mon cousin, reprit madame Lefèvre, entend que votre nom soit sur l'affiche Tout le monde est d'accord que le théâtre des Funambules est encore le mieux machiné du boulevard.

il'

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Staiiernaghel, qui assistait à la répétition, ne comprit rien à ces trappes. Sans sourciller il écouta la lecture de sa pièce, dont il ne restait pas un mot. Avec ime foi robuste, il s'imaginait qu'il avait une part importante dans la confection de la féerie, et admettait tout au plus quelques broderies ajoutées au canevas primitif.

Il n'en était pas de même de Pluchonneau. Sa nature d'auteur dramatique se révoltait contre la transformation d'un mimodrame en féerie.

— Ces petits jeunes gens, dit-il au tailleur, se moquent do nous. Ils n'ont pas laissé une ligne de notre idée... D'abord, je n'ai pas livré le dernier acte, et je ne permets à personne de mutiler notre pensée.

Qu'importait à Stauernagbel! Il était fatigué des exigences et de la paresse de son collaborateur. D'ailleurs César, qui assis-

LA PETITE ROSE. -i'JO

tait à la lecture et qui constata dans quelle extase elle plongeait le tailleur, prenait parti contre Pluchonneau.En môme temps le régisseur annonçait que le directeur lui avait donné ordre de monter la pièce avec rapidité.

Ce fut une grande allégresse dans ce petit monde. Francis, après tant de perplexités, entrevoyait le port où entrerait triomphant son vaisseau exposé à tant de vents contraires. Baudry lui avait communiqué quelque assurance; l'étudiant n'était plus seul à lutter contre le parti Stauernaghel, qui avait trop d'avantages sous la conduite d'un homme aussi délié en matière de coulisses que César.

Si les innombrables détails d'un ouvrage en répétition peuvent sembler fastidieux aux gens initiés à ces études, il n'en est pas de même pour un auteur qui voit son

œuvre, larve et embryon, se traîner d'abord péniblement, puis s'envoler à tire-d'aile au sonde la musique; mais combien plus vive encore est la jouissance de l'homme qui associe une actrice à ses aspirations!

Francis aimait Rose plus encore que son œuvre. L'actrice lui apparaissait sous ce jour particulier où le réel et la fantaisie se combinent.

Habillée d'une façon particulière pour les répétitions, la moitié de la personne de Rose appartenait au monde habituel, l'autre au surnaturel. La poitrine protégée par une petite veste dont les revers formaient plastron, la danseuse se montrait avec une jupe de gaze, de telle sorte qu'elle pût se livrer à ses mouvements sans être gênée par ses habits de ville.

Elle commandait ainsi à tout son entourage de figurantes, également habillées pour

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le travail des planches. Celaient des manœuvres pour bien reconnaître le terrain, fixer les endroits où chacune poserait le pied.

Devant une petite table, près de la niche du souffleur, le chef d'orchestre égratignait sur son violon les motifs du ballet et, un crayon à la main, s'arrêtait pour biffer ou rallonger certains détails de la partition. Les acteurs portaient chacun un insigne indiquant qu'ils étaient Pierrot ou Cassandre, Arlequin ou Léandre, et un mauvais quinquet éclairant la scène, engendrait de grandes ombres qui s'allongeaient dans la salle.

C'était une sorte de cérémonie mystique, de complot où chaque conjuré s'entendait mystérieusement avant que la tempête de l'action éclatât. Les hommes se touchaient la main, symbole d'une avalanche de souf-

:jo2 la petite uose.

fiels; ils baissaient doucement la tête que les exisfences du drame devaient faire courber avec des cris énormes alors qu'un adversaire devait la franchir. Tous les gestes étaient esquissés au premier crayon, avec des nuances imperceptibles pour ne pas gêner l'étude du développement de l'action.

De la pantomime on ne voyait que le squelette, ce qui troublait Stauernaghel. La pièce reçue, il eût voulu assister à la représentation immédiate.

Peu à peu le drame, débarrassé de ses langes, offrit le même intérêt qu'éprouve une mère qui enlève les premières lisières à son enfant. Ce n'est pas qu'une pensée fondamentale et précise se dégageât absolument du scénario. La fonte des idées de tant de collaborateurs dans un même creuset avait produit un alliage bizarre; mais la

pantomime avait du mouvement, la première des qualités dramatiques.

Quand le jeu des machines fut appliqué à ce débrouillement, le remuement constant des acteurs fut même trouvé excessif. Les trappes s'ouvraient avec autant de facilité que la tabatière d'un priseur enragé; mais ce détail amusa les acteurs eux-mêmes qui voyaient Colombine et la fée disparaître à tout instant.

On ne remarqua pas qu'à partir du moment où les répétitions entrèrent dans la phase de la machination, les deux collaborateurs, si exacts d'habitude, se dédoublaient. Un jour Francis surveillait l'interprétation de la pièce, le lendemain Baudry.

La combinaison de l'ouverture des trappes faisait que chacun des deux amis profitait du dessous du théâtre pour se rencontrer avec Rose ou madame Lefèvre,

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L'amour, qui se plaît dans la solitude, bénéficiait des ombres produites par les étais de la scène.

Quoique les machinistes fussent occupés sous le théâtre à recevoir les actrices, à déboulonner et reboulonner les trappes pour qu'aucun accident ne se produisît en scène, ce dédale de charpentes était assez fourni de coins pour offrir aux amoureux une retraite où nul ne pouvait s'apercevoir d'un innocent baiser, d'une douce pression de mains.

La première fois madame Lefèvre tenta de se révolter contre ces surprises; mais c'eût été donner l'éveil aux machinistes, bouleverser cet amusant complot, troubler les répétitions.

La pièce était réglée ; demander la fermeture des trappes eût changé les conditions de la féerie. Madame Lefèvre, rési-

gnée à subir quelques larcins, se défendait de son mieux contre les audacieuses entreprises du traître Baudry, aussi prodigue de baisers qu'il Tavait été d'ouvertures dans le plancher.

Rien que ce mystère plaisait à la fée qui trouvait amusant de tromperie naïf Stauernaghel. Les trappes, devenant une attrape pour tous, s'ouvraient gaiement dans l'esprit de madame Lefèvre, qui, aux rares moments de repos, les yeux tournés vers son tricot, conservait sa tranquillité habituelle. Chacun dans les coulisses était dupé. Si les joues de Rose prenaient quelque animation, on ne pouvait l'attribuer qu'aux descentes fréquentes au fond des enfers d'où la Colombine s'échappait et revenait souriante, défiant le pouvoir des divinités malfaisantes.

La pièce étant définitivement sur ses

pieds, le régisseur annonça que le directeur assisterait à une des dernières répétitions. Ce jour-là, Francis et Baudry se tinrent sur le théâtre et n'osèrent profiter du bénéfice de leur ténébreuse machination.

A diverses reprises le directeur demanda des explications sur les actes auxquels se livraient les acteurs. L'enchaînement des choses qui les conduisaient là et non ailleurs, en dessous plus souvent qu'en dèssus, ne lui semblait pas d'une logique rigoureuse ; mais n'est-ce pas le propre d'une bonne pantomime de laisser dans l'esprit du spectateur des parties inéclaircies qui ne doivent pas être expliquées plus que les miracles? D'ailleurs, la pièce de Francis contenait une richesse de détails qui faisait oublier le décousu de la composition.

Sur la figure d'homme d'alTaire du directeur pointa une ombre de satisfaction.

Cependant le machiniste en chef s'était avancé vers lui et, roulant sa casquette entre ses doigts, lui exposait une requête grave. Il s'agissait d'obtenir un jour de relâche pour mettre le plancher du théâtre en parfait état, par suite du jeu des trappes.

— Je n'entends pas de cette oreille-là, dit le directeur. C'est un billet de mille francs que vous me demandez.

Le charpentier protestait de l'urgence.

— J'ai déjà dépensé trop d'argent pour une telle pièce, reprit le directeur... En voilà assez... J'aime mieux ne pas la jouer.

César, qui assistait à cette discussion, poussa du coude Stauernaghel.

— Un nouveau sacrifice est indispensable, dit-il... Offrez donc galamment mille francs au directeur.

Le tailleur montrait quelque hésitation.

— Vous les rattraperez sur vos droits d'auteur, dit César.

Le photographe entraîna Stauernaghel dans un coin.

— Voilà la meilleure occasion, reprit-il, pour entrer tout à fait dans les bonnes grâces de Rose. Profitez du relâche pour inviter la troupe à dîner. Rose ne peut faire autrement que d'accepter... Je connais un charmant endroit à Joinville-le- Pont... Vous organisez une partie de canot sur la Marne, et le soir vous devenez irrésistible...

Quoique la manie de se poser en auteur dramatique coûtât déjà d'assez fortes sommes à Stauernaghel, il se rendit aux conseils du photographe.

Le directeur étant indemnisé d'un jour de fermeture, la troupe fut universellement

conviée à une partie de campagne pour le lendemain.

Il faut voir les comédiens en plein air. Ces grands enfants s'étonnent d'un papillon, d'un brin d'herbe, d'une coquille de noix qui va à la dérive sur un cours d'eau; les crocodiles ne paraîtraient pas plus surprenants à leurs yeux qu'un lézard se glissant dans les fentes d'un vieux mur. Toute chose naturelle frappe ces êtres habitués à un monde factice, et la lumière de la lune, qu'ils entrevoient si rarement, leur est douce après les fatigantes réverbérations du gaz de la rampe.

Le seul soucieux de la bande était Francis. Les comédiens goûtaient un plaisir fourni par un autre que par lui. Stauernaghel offrait un divertissement évidemment en l'honneur de Rose, et le pauvre étudiant était forcé d'assister à une fête

donnée par son rival. Promenades en bateau, pêche, balançoires, jeux de tonneaux, chevaux de bois, rien ne manquait.

Une jalousie sombre s'emparait de Francis, qui eût voulu s'entretenir avec Rose et qui trouvait toujours à ses côtés César ou le tailleur, tenant l'actrice en charte privée et l'empêchant de répondre aux sentiments de son ami. Sans doute l'amour de l'étudiant en redoublait d'autant, mais un amour épineux, coupé par des barrières, des embûches, des pièges,

A la table de l'auberge de la Tête noire, où eut lieu le festin, Francis était placé à côté de Rose; mais de l'autre se tenait Stauernaghel, et en face, César exerçait sa surveillance, prenant à tâche de troubler les entretiens de l'étudiant et de la fleuriste.

On trinqua, on chanta. Pluchonneau improvisa en l'honneur de Stauernaghel des

couplets que le petit Faucheux accompagna avec tous les relintintin que lui fournissait le choc des vers et des couteaux. On but au succès des débuts dramatiques du tailleur. Francis, en ce moment, ne pensait qu'à Rose et se souciait médiocrement de sa féerie.

— Eh bien, Stauernaghel, vous n'embrassez pas la principale interprète de votre œuvre? dit César.

Qui eût regardé Francis eût frémi du châtiment suspendu sur la tête du tailleur. L'étudiant avait saisi une bouteille en face de lui et se préparait à la briser sur le crâne de son rival. Heureusement pour Stauernaghel, il déposa un baiser respectueux sur le front de Rose, et Francis fut désarmé.

Raudry était loin d'apporter la même réserve, et le bottier Lefèvre n'eût pas laissé

passer avec la même tranquillité l'accolade donnée à sa femme par l'étudiant.

C'était une fête prin tanière complète.

Les actrices avaient tressé des couronnes de bluets et de coquelicots, et les posaient sur la tête de leurs voisins de table. Francis se fût volontiers couronné de cyprès; il lui semblait que des feuilles de houx égratignaient son cœur. Rose était fêlée, adulée, et quelle est la jolie fille qui, en pareille circonstance, n'oublie les tristesses d'un amoureux!

— Le directeur est de bonne humeur, dit Rose à Francis. Profitez-en pour lui demander qu'il me change mon maillot de coton; il y a si longtemps que j'en désire un de soie!

Francis, enhardi par Tattitude du direcleiu', lui piéscnla la requête de la Colombine.

— Vous n'y pensez pas, jeune homme, dit celui-ci. Un maillot de soie dans mon théâtre! Où irais-je avec de telles dépenses? Vous ignorez donc ce que coûte un maillot de soie?

Comme il élevait la voix en plaisantant sur la naïveté de Francis :

— Mon enfant, dît Stauernaghel à Rose, vous aurez votre maillot de soie.

Francis n'entendit pas ce mot qui fut le premier en situation que plaçait le tailleur. L'étudiant en eût souffert mille morts, car la détresse des amoureux pauvres s'accroît de la générosité de leurs rivaux riches.

On parlait de la pièce au milieu des cinquante propos qui se croisaient. Un grand événement pour la bande. Chaque comédien ne voyait que son rôle et entretenait son voisin de son costume, de la tête qu'il se préparait.

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De nouveau on trinqua au succès de la pièce, au directeur.

— Moi, dit César, je vous propose un toast en l'honneur du char triomphal dont mon ami Stauernaghel fait l'offre généreuse à la direction.

C'était la surprise de la soirée. Jusque-là il n'avait pas été question de ce char.

Francis avait bien indiqué qu'à l'apothéose un char emportait Arlequin et Colombine vers les régions célestes, précédés par la fée qui guidait la marche, environnée de nuaees ; mais son imastination n'avait pas été jusqu'à rêver d'autre char que celui qui, de temps immémorial, servait aux Funambules.

— Au char de notre ami Stauernaghel!

s'écria de nouveau César, qui apportait l'enlêtement des gens qui ont bien diné.

— Au char de l'ami Staiiernaghel! répéta la bande en chœur.

— Qu'est-ce que ce "char? demanda le directeur à son régisseur, qui n'en savait rien.

Stauernaghel devenait visiblement le triomphateur de la soirée.

Seuls, Francis et Baudry ne s'associaient pas à cette ovation, non plus que le petit Faucheux qui, ayant abusé des vins capiteux de la Tête noire, interpellait Stauernaghel, l'inventeur du char, qu'il qualifiait tour à tour de chardonneret, de charançon et de charlatan. Il n'est pas d'enthousiasme sans note discordante.

Le directeur crut devoir répondre à cette ivresse générale par quel(|ues paroles pathétiques.

— Mes enfants, dit-il, demain sera un glorieux jour pour tous... Mon théâtre,

grâce, au concours d'un esprit distingué, d'un personnage considérable, de l'inventeur du char, va prendre un éclatant reflet... Le public qui nous a suivis dans nos travaux, redoublera pour les Funambules de preuves de sympathie dont seront jaloux les établissements voisins. . . Je ne peux dissimuler à M. Stauernaghel qu'il nous aide considérablement dans cette nouvelle phase, et c'est à vous tous, mes enfants, que je donne l'accolade dans sa personne.

— Vive Stauernaghel! crièrent les comédiens.

A ce moment, un garçon ayant annoncé que le café était servi dans la salle du billard, toute la bande dégringola dans les escaliers.

Le directeur n'avait pas suivi ses pensionnaires. Couvant Stauernaghel des yeux, il tenait sa main dans la sienne.

— Mon cher ami, dit-il, je ne crois pouvoir mieux terminer cette fête qu'en vous ouvrant un horizon nouveau... A partir de demain, vous êtes libre de faire jouer sur mon théâtre toutes les pièces qu'il vous conviendra d'apporter... Votre riche imagination vous y pousse... Les comédiens vous sont acquis ; d'un signe, vous leur ferez réaliser des merveilles... Voici un traité par lequel je m'engage à recevoir d'avance toute œuvre signée de votre nom.

— Merci! s'écria le tailleur, dont les yeux étaient humides de reconnaissance.

— Gardez ce traité; c'est un titre que vous invoquerez si j'étais capable de manquer à ma promesse.

— Comment reconnaîtrai-je cette faveur? s'écria Stauernaghel.

Le directeur reprit la main du tailleur.

— Il y a vingt ans, dit-il, que je dirige

318 LA l'ETITr: ROSE.

cet établissement pour le plaisir du public... Je me suis aperçu toutefois qu'en moi l'imacfination commençait à ûiiblir... Un directeur de théâtre doit avoir été auteur. Voulez-vous, Stauernaghel, devenir mon second? A moi la partie matérielle, à vous la partie intellectuelle... Ce n'est pas un associé que je demande, mais un autre moimême, apportant de certaines facultés qui me font défaut...

Le tailleur crut voirs'cntr'ouvrir le paradis.

— Je vous ai donné une grande marque de confiance, Stauernaghel, en vous signant ce traité...

Le directeur tira un papier de son portefeuille.

— Votre signature vous permettra de vous immiscer dans les moindres détails! Que je vous présente immédiatement à mes

acteurs comme leur chcfsuprùme, le voulez-vous, Stauemaghel?

— Je signe des deux mains, dit le tailleur.

— Permettez que je vous lise notre acte de société...

— C'est inutile ! s'écria Stauernaghel ivre d'enthousiasme.

— Cependant... en affaires!

— Vous êtes mon ami, disait le tailleur. Alors le directeur tira de sa poche une

petite fiole d'encre et une plume, et Stauernaghel signa l'acte qui le rendait copropriétaire du théâtre.

Ayant signé, le tailleur enleva de sa cravate sa fameuse épingle de diamants et l'accrocha au papier timbré.

— Voilà, dit-il, mon meilleur paraphe... Cette épingle ne m'a jamais quitté ; je vous l'offre, mon ami. Qu'elle soit le gage qui relie notre association.

Ils descendirent alors à la salle de billard où les comédiens se livraient à une folle partie de quilles.

— Mes enfants, dit le directeur, je vous présentais un anrii tout à l'heure; c'est un frère actuellement... M. Stauernaghel devient mon associé avec le titre de directeur d'art... Tous le reconnaîtrez pour tel et lui obéirez en cette qualité... Charles, vous vous entendrez désormais avec M. Stauernaghel. Pour tout ce qui touche à la mise en scène des pantomimes, des vaudevilles et des mimodrames, au choix des costumes et des décors, l'autorité de M. Stauernaghel fera loi... Mes enfants, retiré dans mon cabinet et chargé du soin de la machine purement administrative, je n'entretiendrai plus avec vous, à mon regret, de relations aussi fréquentes que par le passé... M. Stauernaghel, de l'amitié duquel je m'honore, me sup-

pléera, et, au moment de lui abandonner la majeure part de la direction, c'était un devoir sacré pour moi que d'en prévenir mes collaborateurs dévoués.

— Le gogo n'a plus son épingle en diamants, dit le petit Faucheux à Pluchonneau... Si Stauernaghel n'a pas donné sa montre, je l'attendrais volontiers au coin d'un bois.

L'astre nouveau fut regardé généralement comme volé étant dépouillé de son plus précieux royonnement; cependant déjà la bande lui faisait la cour.

Francis et Baudry profitèrent de ces incidents pour s'échapper en compagnie de Rose et madame Lefèvre.

Un bois sépare Joinville de Yincennes, bois touffu et silencieux que les embellissements de Paris, seulement projetés alors, avaient laissé dans toute sa floraison Une

grande route qui le traverse met les deux communes en communication. Dans cette éclaircie la lune se jouait en toute liberté; mais elle s'arrêtait à la lisière du bois et renonçait à pénétrer dans les petits sentiers longeant la route.

Baudry avait pris le bras de madame Lefèvre, Francis celui de Rose. Tout d'abord les deux couples marchèrent de concert. Ils s'étaient séparés ensuite sans s'en rendre compte. D'où le malheur de M. Lefèvre.

Baudry était entreprenant; la fée regretta ce soir-là de ne pas s'être munie de sa hache de théâtre.

Francis se montrait plus discret. Le silence du grand bois répondait à son esprit. Sous le coup des préoccupations de la soirée, et sans connaître le traité qui venait de faire de son rival un autocrate

ayant tout droit sur les planches, il avait un vague pressentiment que les événements ultérieurs pouvaient détruire son bonheur.

Pour Rose, elle avait peur. Les grandes ombres des arbres s allongeant sur la route lui semblaient des géants menaçants.

— Je n'entends plus madame Lefèvre, dit- elle en serrant le bras de l'étudiant.

— Elle est à quelques pas en arrière..

— Si nous l'attendions?

Rose, sans quitter le bras de Francis s'appuya contre un arbre.

— A'ous êtes fatiguée, mon amie... Asseyons-nous.

— Pas là, dit Rose. Il fait trop noir.

Des craintes confuses emplissaient l'esprit de la Colombinc. Elle craignait l'obscurité, la lune, les battements du cœur de Francis et du sien.

Un talus sépare la route du bois qui forme élévation au-dessus de la chaussée; les bruyères ont envahi ces endroits sablonneux. Rose se laissa glisser à cet endroit que la lune éclairait. Francis s'assit à ses côtés, et quoique l'astre de la nuit semblât le regarder d'un œil froid, il prit les mains de l'actrice.

En ce moment débordèrent les plaintes et les amertumes accumulées au fond de son cœur. Plaintes et amertumes qui se traduisaient par : Que je souffre) Que je vous aime !

Rose se laissait gagner à cet appel. Elle eût voulu ne pas entendre celte voix si douce; elle eût voulu échapper à ces regards suppliants.

— Je vous en prie, Francis, disaitelle.

L'étudiant approchait des joues de la

jeune fille ses joues brûlantes. A ses pieds il murmurait :

— Il y a si longiemps que je vous aime!

— Quelqu'un! s'écria Rose heureuse d'échapper à ce dangereux magnétisme.

Sur la route, entre les ombres immobiles des arbres, une ombre se mouvait, laisant entendre des pas sur le pavé de la chaussée.

— Eh là ! fit l'ombre.

Rose se releva vivement.

— Qu'est-ce? reprit une forte voix que Francis reconnut.

— César! s'écria-t-il.

Rose courut à lui.

— Xous attendons madame Lefèvre, ditelle pour se justifier.

— Tu ne crains pas de t'enrhumer à l'humidité, ma petite? demanda César d'un ton sardonique.

— Madame Lefèvre doit être à quelques pas, répondit Rose.

La tête basse, Francis maudissait le fâcheux.

— Vous allez à Yincennes? dit César.

Moi aussi... Je ne vous gêne pas?

— Nous ferons route ensemble, reprit Rose quoiqu'elle n'éprouvât qu'une médiocre sympathie pour ce protecteur inattendu.

— Il y a longtemps que vous êtes partis ? reprit le photographe.

— Un quart d'heure après le diner, répondit Rose. Je ne voulais pas rentrer trop tard à Paris... Madame Lefèvre nous accompagnait... L'obscurité nous a séparée.

Le reste de la route parut long à Francis. Il ne pai'lait pas et laissait se justifier Rose, qui ne cessait d'invoquer le témoignage de son amie.

Alors César apprit à l'actrice le pied que Stauernaghel prenait dans le théâtre.

Quel coup pour Francis! Son rival directeur! Un autocrate qui n'avait qu'à faire un signe pour que les acteurs et les actrices obéissent à ses ordres !

Ce qui n'avait été jusqu'alors que jalousie légère, tissée en fils de toile d'araignée, prit la consistance d'un réseau en mailles de fer.

A partir de ce moment, Francis n'écouta plus César. Il entendait en lui de sourdes récriminations. Francis marchait sans le savoir. Il ne voyait plus et suivait machinalement.

Si l'étudiant n'eût été en proie à ce trouble, il eût aperçu à son arrivée à Vincennes, près de l'omnibus qui devait le ramener à Paris, madame Lefèvre et Baudxy s'éloi-

gnant rapidement, comme s'ils craignaient d'être rencontrés.

La route se passa longue pour l'amoureux, qui attendait impatiemment le départ de César, afin de se trouver de nouveau seul avec Rose. Il semblait que le photographe s'était constitué le gardien de la Colombine, et qu'il avait pour mission d'écarter l'étudiant de l'actrice.

César reconduisit la Colombine jusqu'à son domicile, et Francis la quitta sans un de ces tendres à demain! que le sonde voix de Rose rendait si engageants.

En entrant dans sa mansarde, Francis trouva Baudry dont la félicité débordait.

— Elle m'aime! s'écria Baudry.

L'étudiant conta longuement son bonheur et ne s'arrêta qu'en remarquant la figure sombre de Francis.

— Et toi? demanda-t-il.

LA PETITE nOSE. 3'it)

Francis ne répondit pas.

— Rose t'aime pourtant, reprit Baudry.

Joséphine me l'a avoué...

— Elle ne m'aime pas assez, dit Francis, et il faudrait qu'elle m'aimât trop!

Alors il fit part à Baudry des modifications survenues dans la direction des Funambules et de sa fâcheuse rencontre avec César dans le bois.

— Je ne retournerai plus au théâtre!

s'écria Francis.

— Et notre pantomime qui se joue demain?

— Que m'importe la pièce! J'ai la mort dans l'àme et j'apporterais dans les coulisses une mine d'homme désolé.

— Il n(; faut pas perdre courage, reprit Baudry... Ne nous occupons pas de Stauernaghel pour l'instant, nous verrons plus tard... Les acteurs ne peuvent se passer de

nous au moment du branle-bas... Demain, à midi, les derniers accessoires seront livrés et essayés. Joséphine m'a bien recommandé de venir... Repose-toi et prends courage. Rose a plus que jamais besoin de toi!

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